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Billet de blog 2 déc. 2020

Animaux malades dans leur toile

L’un des romans marocains importants de la décennie, le Hot Maroc de Yassin Adnan (2016), est paru dans une excellente traduction de France Meyer, passeuse de grands écrivains arabes (Mahfouz, Mounif). Poète tard venu au roman, Adnan peint en quatre-vingt-huit chapitres brefs et remuants une fresque du Marrakech populaire à l’ère d’internet, des réseaux sociaux et de la presse en ligne.

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© Younes Mashish, 2019

En contrepoint du virtuel dont il interroge les effets, Adnan affuble la plupart de ses personnages d’un totem de « comédie animale », ramenant à quelques traits physiques ou moraux essentiels, parfois destinaux, les nombreux acteurs d’un ouvrage parfois labyrinthique. Satire jamais gratuite et patient coup de sonde dans l’histoire récente des mœurs et de l’opinion marocaines, ce premier roman signale l’une des plumes majeures de sa génération.

Marrakech : sans Mamounia ni Majorelle

La littérature marocaine contemporaine – c’est l’un de ses fardeaux – s’efforce depuis des décennies de décaper des mythologies qui les oblitèrent les villes où elle situe ses fictions. Le Pain nu de Mohammed Choukri (1973) sortit d’abord Tanger de sa carte postale de paradis cosmopolite scabreux pour faire leur place aux drames de la ruelle et de l’arrière-pays ; les romans et nouvelles de Mohammed Zefzaf en firent autant de Casablanca, montrée soudain sous des traits ignorés du Rick’s Café hollywoodien. Au tour de Adnan de promener son lecteur dans un Marrakech sans Mamounia ni Majorelle, vivant bon an mal an à bonne distance de son encombrante légende.

Le gros de l’action se situe dans le quartier Massira (La Marche) et son avenue Dakhla, que la toponymie ancrent dans l’histoire récente : Marche Verte vers le Sahara, organisée par Hassan II en novembre 1975, et dont les nouveaux axes des cités petites et grandes portent la trace dans tout le pays. La vieille ville, à laquelle nombre d’habitants du quartier ont été arrachés par l’invasion touristique, semble désormais une terre étrangère : « Leur relation avec le Marrakech des Almoravides, des Almohades et des Saadiens était donc extrêmement limitée. Et ils n’étaient pas assez fous pour aller prendre des photos de singes et de serpents à Jemaa El-Fna, comme des touristes. »

Loin du folklore et des conteurs, donc, le Marrakech de Hot Maroc est consacré au peuple des cafés, du noss-noss (« moitié-moitié », café au lait prisé des Marocains), des journaux quotidiens et des classicos du championnat espagnol de football, suivis avec fièvre. Le tout sur une avenue traversée par un autopont, construction qui n’a « pas de sens ni de raison d’être », à la manière des existences bricolées au jour le jour de personnages privés de toute prise sur le monde qui les entoure.

Un écureuil devenu troll

Rahhal, « voyageur » ou « errant » selon l’oreille, n’est pourtant pas un protagoniste sans qualité. Sous le signe de l’écureuil, il est pourvu d’une mémoire prodigieuse et d’un odorat toujours en état de veille. Mais ni ces dispositions naturelles ni son diplôme de littérature arabe et sa remarquable connaissance de la poésie antéislamique ne suffisent. Enfant pauvre, étudiant effacé, militant épisodique et sans envergure, mari rabroué, Rahhal thésaurise son ressentiment tandis que les évolutions de la technique l’affectent tour à tour à la photocopie, à la téléboutique et enfin au cybercafé. Il fait de ces métiers de fortune des postes d’observation, d’où il recueille un trésor de ragots sur la faune locale : de quoi nourrir l’histoire naturelle fourmillante et fielleuse qu’il se raconte dans son for intérieur, démêlant le bovin du félin, tenant registre de leurs turpitudes réelles ou imaginaires.

Le roman, dont le narrateur sait si bien s’effacer à propos, suit son regard et laisse s’écouler, à propos de la microsociété de Massira, une parole toujours suspecte de calomnie. S’y croisent migrants subsahariens, trafiquants faisant miroiter aux serveuses de café une vie meilleure en Italie, néo-chrétiens clandestins aux motivations opaques, piliers de mosquée diurnes transformés nuitamment en maîtres chanteurs dans les débits d’alcool.

Sous prétexte de services rendus (création de comptes Gmail ou Facebook dont il conserve soigneusement les mots de passe), Rahhal s’immisce dans la vie privée de ses clients, scrute les uns et les autres, affute ses lames rhétoriques. Internet lui donnera bientôt le loisir de jeter quelques tranches saignantes de son cru à un lectorat vorace, comme à sa femme il laisse chaque soir en se couchant un tajine prêt à dévorer. Une pulsion de médisance habite le protagoniste du roman. Adnan en fait patiemment, parfois un peu longuement, la généalogie de l’école à la vie adulte.

À la faveur de l’apparition de la presse électronique, on assiste à la mue de l’écureuil Rahhal et à son accession à une forme paradoxale de célébrité, vécue sous couvert de pseudonyme. Galvanisé par les possibilités de l’anonymat et par l’atmosphère de soufre et de diffamation qui entoure ces journaux nouveaux, représentés par le site-poubelle Hot Maroc, Rahhal invente une série de personnages inspirés de sa clientèle et se jette par leur truchement dans la polémique, protégé par ses avatars tantôt ultra-orthodoxes, tantôt démagogues.

Ce n’est pas le moindre des mérites de ce roman vivace et inventif que d’offrir à la littérature l’une de ses premières figures convaincantes de troll – au sens que donne à ce mot l’argot internet : producteur de controverse artificielle par différents procédés de provocation, et de préférence sous pseudonyme. « L’envie, la jalousie et la haine impuissante » (Stendhal) dont l’étude formait le cœur du dispositif romanesque moderne selon René Girard, trouvent ici à se redéployer dans une figure de l’extrême-contemporain.

Radiographie de la presse jaune

La « comédie animale » d’Adnan, cependant, n’est pas simple comédie de mœurs ou étude psychologique. En décrivant l’opération de basse police par laquelle son protagoniste est capté et son fiel instrumentalisé politiquement, Adnan propose une réflexion inédite dans la littérature marocaine sur l’outil internet et ses usages. D’aberration psychosociale somme toute banale, on voit dans des pages d’une grande force le troll se transformer en précieux outil de manipulation de l’opinion, en auxiliaire des menées policières les moins avouables.

L’occasion pour le romancier, dont la familiarité avec les arcanes de la presse est évidente, de décrire la mutation, au cours des années 2000 d’une presse naguère bavarde et rhétoriqueuse en entreprise lapidaire et enragée de presse jaune qui se déchaîne sur les proies qu’on lui désigne – journalistes au premier chef, pour peu qu’ils fassent œuvre de journalisme ou s’aventurent par mégarde en terrain miné. Le complexe et riche personnage de Na’ïm Marzouq, ténor volontiers verbeux des quotidiens « ancienne manière » pris au piège de la nouvelle donne, offre un grand personnage à la littérature marocaine et donne au roman ses tout meilleurs chapitres. On regrettera au passage que les personnages féminins, pourtant nombreux et divers, soient de moindre consistance et qu’aucun ne se détache de manière aussi convaincante.

Ce « nouveau journalisme » dont la médiocrité est à la fois linguistique (« Le Maroc est peut-être le seul pays au monde où on peut se dire journaliste sans avoir besoin de connaître les règles de grammaire essentielles de la langue dans laquelle on écrit ») et éthique, institue la rumeur à la fois comme origine et comme destination de l’information : on invente ou relaye le ragot pour en produire davantage. Le personnage haut en couleur d’Anouar Mimi, à la fois penseur et praticien modèle de cette presse, résume ainsi les principes qui doivent désormais prévaloir : « La politique, c’est de l’info assortie de ragots de coulisse (…). La priorité aux infos. Et une info qui n’incite pas les lecteurs à se battre pour la commenter n’est pas une info. » La possibilité du commentaire libre est ainsi détournée de la vocation qu’espéraient pour elle les partisans d’un débat enfin ouvert : elle permet tout au contraire l’instauration d’un pugilat généralisé et anomique, où le rapport de force joue sans la moindre entrave.

Comme au désert les poètes jahilites, dont Adnan offre un florilège de vers splendides au fil du roman, Rahhal tâtonne au milieu de ce paysage où la férocité et la déception dominent. Le voilà à son tour, selon la belle formule du critique omanais Salam Al-Kindy, fin analyste des Mu‘allaqât, protagoniste d’un « voyage sans Orient », où cette fois les prédateurs le tiennent en laisse, suspendu sur un pont qui ne mène nulle part. Peu enclin au pathos, Adnan ne laisse s’exprimer qu’en de rares moments la détresse de son antihéros et de son monde dans toute son étendue. Seules les funérailles du père, Abdeslam, anonyme de la tribu amazigh d’Abda, laissent apparaître tout au bout du livre les dispositions lyriques et élégiaques d’un écrivain accompli.

De ce roman parfois prolixe, jamais bavard pourtant et toujours maîtrisé, on tirera tout l’inverse de ce qu’une couverture maladroite nous promet. Nul ménage bancal du tarbouche et de la basket, pas de dialectique fatiguée de l’authentique et du moderne. Rien qu’un tableau lucide et sans pittoresque d’une société empêchée d’accoucher d’aspirations pourtant longuement mûries.

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