Charlie Hebdo : pérégrinations d'un ennemi de toutes les haines

PERPLEXE !

Un horrible attentat à Paris. La cible : le comité de rédaction, dans son entier, d'un hebdomadaire emblématique de la France qui résiste. Les victimes : Cabu, Charb, Wolinski, Tignous, et d'autres. C'est un massacre. Un massacre pour Charlie Hebdo qui est décapité. Un deuil qui touche l'ensemble de la presse française. Un massacre d'abord au sein de la famille des caricaturistes.

Les réactions sont en chaîne. Du citoyen lambda au Président de la République. 

Et pourtant, je suis perplexe ! Tiraillé entre la colère, la compassion, la solidarité, l'analyse de la réalité telle que je la perçois, et le constat de la candeur et de l'hypocrisie des réactions.

J'écris à vif, réfléchissant à haute voix.

  1. Je suis scandalisé, meurtri, révolté, par un attentat terroriste, car c'est bien ainsi qu'il faut l'appeler, puisqu'il veut intimer la terreur, par la mort, à ceux qui pensent autrement. L'assassinat de sang froid de journalistes, parmi les plus grands et les plus emblématiques du génie dessinateur français, humoristes, touchant en plein cœur la liberté d'expression, garante en partie de l'esprit démocratique ;
     
  2. Pour autant, je ne peux oublier que Charlie Hebdo, depuis Philippe Val, a flirté avec ténacité et sans regrets avec des idées nauséabondes, stigmatisant les musulmans et amalgamant liberté d’opinion et liberté de médire en toute impunité ;
     
  3. Je n’aime pas le slogan « Je suis Charlie ». Non, je ne suis pas Charlie, même si j’en suis solidaire, solidaire de sa liberté d’expression et de celle de ses journalistes. Je ne suis pas Charlie, parce que je ne partage pas son récent combat contre l’Islam. Je ne suis pas Charlie, mais je suis sa famille. Je ne suis pas Cabu, ni Charb ni Wolinski, ni Tignous… mais je suis leur famille. Je suis donc blessé. Et aux côtés de leurs familles. Sincèrement. Je ne suis pas Charlie, mais je suis « Contre toutes les terreurs » ! Celles qui stigmatisent, celles qui instillent la haine, celles qui veulent assigner la pensée ou la foi d’autrui. Je suis « Avec les victimes, et contre les haineux ». Je suis « Avec la liberté d’expression, et avec l’intelligence de savoir s’en abstenir quand cela est sage ».
     
  4. Je suis en colère parce que les victimes des assassins de ce matin ne sont pas 12, mais ils vont se compter par milliers, centaines de milliers, et ce sont d’abord et avant tout les musulmans, qui vont devoir subir l’exacerbation des haines par raccourci idiot. Ceux qui prétendent défendre je ne sais quel Islam, ou je ne sais quelle cause ainsi, lui font le plus grand mal. Ils sont doublement criminels, et doublement coupables. 
     
  5. J’entends à la télé, à la radio, je lis dans la presse, que la cible de ces événements est la liberté d’expression. Leitmotiv de cette journée : la liberté d’expression. C’est elle que l’on veut tuer. Celle que l’on doit sauver, défendre coûte que coûte, qu’il n’y a pas de concession à faire sur la liberté d’expression, le droit de rire de tout, car enfin , c’était quand même la raison d’être de Charlie Hebdo et de ses journalistes ! Alors, question : quid de Dieudonné ?!
     
  6. Je veux comprendre. Je suis confronté au dilemme suivant : si le droit à l’expression est inaliénable et sans concession, alors ne fallait-il pas laisser Dieudonné s’exprimer et ne pas le diaboliser, le censurer, le museler ? Et dans ce cas, pourquoi l’a-t-on diabolisé, censuré, muselé ? Quel en était l’impératif idéologique ou autre ? Ou alors, il est de notre devoir de savoir jouir avec intelligence et sagesse de notre liberté d’expression, ce à quoi aurait dû se plier Dieudonné. Mais alors : pourquoi ne pas avoir exigé la même chose de tous ces faiseurs d’opinion et politicards islamophobes qui font flores dans les medias ?
     
  7. Je suis horrifié par le manque de vigilance et de responsabilité des media et autres faiseurs d'opinion : personne pour, au delà de l'émotion légitime que ce drame appelle, mettre en parallèle le climat de haine et de stigmatisation des musulmans et des Arabes. Des pains au chocolat de Copé au halal de Sarkozy. De Zemmour à Finkelcrotte en passant par Houellebecq. La responsabilité des politiques est énorme !
     
  8. Je suis perplexe. Perdu. Tiraillé entre tellements de sentiments apparemment contradictoires et pourtant pas si contradictoires que cela. Mais voilà. Je vais m'arrêter là. Sur cette réflexion finale. Ne serait-ce pas rendre hommage à l’humour grinçant de Cabu et de ses compères que clore cette journée par une caricature où ils diraient, battant leurs ailes en ascension vers le ciel : « Putain ! se faire tuer le jour des soldes ! » ?

Younes BENKIRANE

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