« La colère est toujours une défaite contre soi-même » (par Younes BENKIRANE) (*)

Horreur des attentats que subit notre pays. Charlie Hebdo. Dérive droitière à l’encontre de la communauté musulmane. Ceci est la réflexion d’un auteur né marocain, musulman. Devenu Français et agnostique mais assumant son éducation et sa culture musulmanes. Biberonné à la laïcité : celle du respect de tous et d’une tolérance conçue, vécue et pratiquée comme acceptance pleine de son prochain.

Il est de bon ton d’intimer aux musulmans de s’exprimer sur les sujets brûlants dont ils sont l’objet… et de refuser pourtant de les publier lorsqu’ils s’expriment ! Cette tribune, dernière parmi plusieurs, a été ainsi ignorée, comme les autres, par plusieurs rédactions. D’où vient cet acharnement à condamner au silence tant de citoyens ? Pour parler à leur place et leurs faire dire ce qu’ils ne disent pas ? Perverse disposition des médias, audiovisuels et écrits, à ne faire parler de l’Islam que des détracteurs de l’Islam… ou des imams indigents ne sachant pas aligner deux phrases et érigés au statut de représentants d’une religion et d’une communauté ! Pourquoi ? Et jusqu’à quand ? 

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Le terrorisme aveugle et barbare a encore frappé. Après Charlie et l’hyper Casher, après Nice et Saint-Etienne du Rouvray, après le Bataclan et le Stade de France, après tant d’épisodes impossibles à lister, le voilà s’invitant jusque dans l’école de la République avec l’assassinat sauvage d’un professeur d’histoire. Le voilà frappant Nice pour la 3ème fois. La voici frappant Vienne. La liste est longue. Et risque de s'allonger encore.

Ces attentats sont d’une horreur paroxystique. Sauvages et cruels. Inadmissibles et révoltants pour tout Être humain. Tous, ou quasiment, sont l’œuvre d’individus gorgés de haine et de ressentiment, travaillés avec méthode par une idéologie ténébreuse se réclamant d’un Islam dévoyé. Islam qui, lui, n’a rien demandé. Ni approuvé.

Une colère sourde et légitime nous prend à la gorge. Nous voulons, tous, que cela cesse. Nous voulons que notre pays retrouve la paix et sa joie de vivre, qui n’ont été que trop entamées déjà par le fléau sanitaire en cours. Cette colère, aussi légitime soit-elle, nous devons la maitriser car la colère rend aveugle et est toujours de mauvais conseil. 

 « La colère est une maladie de l'âme qui s'enracine dans l'impatience et l'orgueil » (dicton)

Je suis né musulman. Je vis en France depuis quasiment 40 ans. Je suis Français. La France est le pays qui m’a accueilli, offert le gîte, le travail, la sécurité sociale, une liberté d’expression, une sécurité et des garanties qu’on n’a pas ailleurs. Si j’ai pu, comme tant d’autres, être intégré, fonder une famille, bénéficier des richesses de ce pays et y contribuer à mon tour de tout ce qui me constitue, notamment de mon histoire, de ma culture et de ma force de travail, beaucoup par contre, beaucoup trop, ne l’ont pas été et sont restés à la marge de la société. Notre devoir est de leur tendre la main et de les aider à être France. A faire France. Non d’en faire des boucs émissaires de tous les maux que connaît notre pays. Ils méritent, autant que le reste de la population, d’être protégés contre la pauvreté, la ghettoïsation (associée à tort à du communautarisme), la haine. Ils ont besoin d’être protégés contre les sirènes pernicieuses du fanatisme de l’islamisme radical. Non d’être rejetés et stigmatisés par une politique absolument contre-productive qui, au contraire, les jette tête la première dans les bras dudit fanatisme. Par ressentiment. Non par adhésion. 

 La France, celle des nobles valeurs de toujours qui ont abouti à la Déclaration des droits de l’homme, et qu’elle a scellées à force de combats et de sacrifices, valeurs inscrites aux frontons de nos écoles, est un pays, par excellence de par le monde, digne d’estime et d’amour. Un pays que j’aime. Que nous aimons. Nous en sommes tous citoyens. Libres et égaux en droit. Fraternels, sans distinction de nos origines, de nos croyances ou de nos religions, de nos couleurs de peau, de nos pensées. 

Je suis citoyen de ce pays, pleinement Français, et je reste pourtant si marocain. L’identité, plurielle. Je suis intégré ici et là. Et riche, si riche de Diderot et d’Averroès. De Platon et d’Avicenne. De Brel et d’Oum Kalthoum. D’Edgar Morin, d’Ormesson, Sartre, de Beauvoir ; et de Khayyam, Chraibi, Mernissi, Chebel. De Gisèle Halimi et d’Abderrahim Berrada. D’Hyppocrate et de Razi. De Jaurès et de Ben Barka. De Marie Curie et de Moncef Slaoui. Je suis Français fier de mes histoires troublantes et riche de toutes mes histoires. Je ne tue point. J’écoute les vents de l’Histoire et me pose toutes les questions que ce monde provoque. Je n’aime et supporte que la mort naturelle. La violence, dans tous ses états, n’est pas ma sœur.  

A chaque attentat terroriste j’ai réprouvé, dénoncé la violence et le meurtre, participé à la mobilisation contre l’horreur. J’ai déposé, avec chaque membre de ma famille des gerbes de fleurs en hommage aux victimes. J’ai clamé ma solidarité avec Charlie confronté à l’odieux assassinat de ses journalistes, appréciables et appréciés, et dont le droit à la caricature est évidemment incontestable. Suite à l’assassinat monstrueux du Père Jacques Hamel, je me suis mobilisé avec l’ensemble de ma famille –frère, épouses et enfants– et nous avons participé à la messe du dimanche, en l’Eglise Ste Anne du 13eme arrondissement de Paris, pour témoigner notre soutien à la communauté chrétienne et dénoncer la haine, la violence, le meurtre, la barbarie... 

Et cependant, non : je ne suis pas Charlie.

Je soutiens le droit de Charlie à la caricature. Je suis solidaire des familles des victimes. Je suis solidaire de Charlie face aux menaces qui pèsent sur le journal et ses employés... Mais je ne veux en aucune façon me laisser identifier à une ligne éditoriale devenue belliqueuse. Et ce, depuis l’intrusion de Philippe Val dans cette institution du rire et de l’impertinence qu’était Charlie depuis la disparition de Hara Kiri. Une ligne, et un entêtement, qui ont largement prouvé leur nuisance sur notre communauté nationale. En publiant les toutes 1ères caricatures, dirigeants et dessinateurs de Charlie n’auraient pu imaginer l’impensable. Et son ampleur. Mais lorsqu’ils ont vu, avec nous tous, le déluge de conséquences que cela provoquait auprès de centaines de millions de personnes s’estimant offensées, et manifestant de par le monde défigurés par la rage, la douleur et la colère, Charlie aurait pu cesser. Aurait dû cesser. Non pas en considérant céder leur liberté de caricature à la pression de la rue ou d’une idéologie semant la terreur. Mais en considérant faire preuve de sagesse, de hauteur. D’apaisement. Distinguant entre son droit à la dérision et à la critique ( y compris évidemment de l’Islam), et entre l’insulte abjecte et avilissante au point d’en être suspecte d’arrières pensées politiques. Elle participerait ainsi à lever l’épée de Damoclès qui depuis pèse depuis sur nos têtes. Certes, la vertu de la sagesse n’est pas donnée à tous et nul n’y est contraint. Cependant la guerre n’est plus à nos portes : elle est désormais de tous les jours. Nombre de responsables politiques, journalistes, faiseurs d’opinion, sèment, depuis de si longues années çà et là, avec le silence complice de médias officiels, les germes d’une guerre civile fratricide qui ne manquerait pas de déstabiliser encore plus notre pays. En criant tantôt à la vengeance, tantôt à la privation de droits, tantôt à la stigmatisation et la vindicte ; en appelant à repérer et traiter les citoyens qui ne seraient pas Charlie, en les essentialisant : n’est-ce pas ce à quoi ils contribuent ?

Pourtant, ce n’est point le fait de mettre le Prophète en caricature qui est réellement en cause ! Car, franchement, qui serait au courant en dehors de quelques centaines ou milliers d’abonnés ? Ce qui est cause, c’est de caricaturer le Prophète de 2 milliards d’habitants –un quart de la population mondiale– de manière offensante et scabreuse. Dans des positions obscènes. Avec des relents indéniables de morgue et de mépris à l’égard d’une religion et de ses croyants qui ont déjà bon dos. Ne tirons pas sur l’ambulance. 

 « Les conséquences de la colère sont beaucoup plus graves que ses causes » (Marc Aurèle)

L’histoire a voulu que nous ayons bouffé du curé pour se libérer du joug de l’Eglise alors : pourquoi ne boufferions-nous pas de l’imam ? Il se trouve que les musulmans s’en foutraient sans aucun doute ! Ils s’en combleraient même de joie et s’en étoufferaient volontiers de rire. Cela aurait une vertu pédagogique : nombre d’entre eux apprendraient à apprécier la caricature, laquelle ne fait partie ni de leur culture ni de leur histoire. Cela participerait de l’intégration. 

Cependant, bouffer du Mahomet n’est pas simplement s’attaquer à un individu, mais au sacré d’une large frange de l’humanité, forte de 2 milliards d’adeptes. Notre loi garantit le droit à la libre caricature et nul, et certainement pas moi, ne le remet en cause. Que serait en effet l’humour sans Cabu, Cavanna, Gottlib, Siné, Sem et tant d’autres qui nous font ou nous ont fait rire quotidiennement par leur impertinence ? Que serait la une du Monde sans Plantu ? La vérité, c’est que nous ne sommes pas face à un problème de liberté d’expression, ni de liberté de caricaturer. Nous sommes confrontés à l’entêtement de Charlie dans une relance inutile de la machine du ressentiment, dans l’excitation de fous furieux enragés par l’insulte de leur prophète présenté dans des positions obscènes. Ce qui a des répercussions tragiques non seulement sur notre sécurité quotidienne et notre liberté de mouvement en France, mais aussi des implications mondiales.

Nous nous retrouvons ainsi toutes et tous –institutions, gouvernants, administrations, personnel diplomatique… et soixante millions de femmes, d’hommes et d’enfants, Français– pris en otage. Entre des fanatiques prétendant parler au nom d’une religion et qui sèment la terreur et la mort, et des galopins s’entêtant à vouloir exciter avec méthode et régularité leur colère en les offensant à répétition au nom d’une soi-disant sacralité du droit au blasphème. Beaucoup, intellectuels, observateurs de la vie politique française, mais aussi responsables de l’Eglise, ne cessent pourtant d’alerter : si la devise de la République commence par Liberté, elle se poursuit par Egalité et Fraternité. Triptyque indivisible signifiant que l’un sans l’autre pèse bien peu. Or, la liberté d’expression et l’égalité devant elle sont bafouées par le traitement médiatique qui rend impossible, depuis maintenant plusieurs années, d’exprimer un avis différent ou nuancé du devenu rituel « Je suis Charlie ». Le 12 janvier 2015, sur une chaine de télévision publique, un responsable du service politique de France 2 allait même jusqu’à appeler à « repérer » et « traiter » ceux « qui ne sont pas Charlie » ! Pour les livrer à la vindicte populaire ? Les criminaliser ? Les punir ? Est-ce donc cela la liberté d’expression ? Ou ce concept n’est-il qu’un alibi pour affirmer un insupportable 2 poids 2 mesures dont l’actualité s’est faite une spécialité ? Aujourd’hui le maire d’une grande ville appelle à priver de droits une communauté parce que des citoyens en son sein ont commis des crimes ; fustige l’islamo-gauchisme, concept opportun pour amalgamer la gauche traditionnelle et les islamistes et acter encore plus le glissement de la pensée vers une droite extrême. Il appelle à une législation d’exception. Une personnalité médiatique, pourtant avocat de profession et sachant le sens et le poids des mots, a appelé, impunément, à « venger » la mort de Samuel Paty. Un éditorialiste certes pétillant d’intelligence mais maintes fois condamné par la justice de notre pays, sème de manière diabolique une islamophobie assumée sur les plateaux et dans la presse écrite. La pensée d’extrême droite envahit les plateaux impunément avec la complicité coupable de moult rédactions de la presse écrite et télévisuelle. Des pages entières ne suffiraient pas à lister ce glissement de la pensée vers la stigmatisation, la haine et l’idéologie de guerre qui défigurent notre esprit des Lumières.

La Fraternité, troisième socle de notre devise, sous-tend que Liberté et Egalité doivent être mises au service de l’unité, de la concorde, de la paix et du vivre ensemble. Dans notre devise, la fraternité n’est rien sans l’égalité, qui n’est rien sans la liberté, qui à son tour n’est rien sans la fraternité. 

 « Qui sème la colère, récolte le chaos » (Issa Sivis)

Quand un citoyen commet des crimes ou délits, il doit être puni par la loi sans distinction de son origine, religion, ou couleur de peau. Lorsqu’un citoyen commet un crime ou délit, il n’est pas un Blanc ou un Noir, un Juif ou un musulman. Il est un citoyen français qui a dérapé. Et fauté. Des lois existent pour cela : elles doivent être appliquées. Avec la sévérité requise. Et dans le respect des règles du droit. Il est urgent de cesser l’amalgame, la stigmatisation. Urgent de cesser de privilégier la parole de ceux qui jettent de l’huile sur le feu. Ils sont nombreux. Tous comme le sont les médias et les émissions qui leurs accordent une place non seulement imméritée mais qui plus est soutenue. Et continue.

La France est un pays attractif et de cela elle devrait s’enorgueillir et s’honorer. Car cela signifie que ses valeurs sont appréciées pour leur noblesse. Elle ne doit pas s’enfermer dans la peur. Ni dans le repli sur soi. Ni encore moins dans une supposée guerre de civilisations. La guerre que nous devons mener ici c’est contre une idéologie qui prône la haine, la violence, la mort, la terreur. Non contre une religion dont cette idéologie se prétend. Ni contre une communauté du sein de laquelle quelques brebis galeuses veulent propager la mort et l’effroi. Les semeurs de haine et de pensées funestes existent dans toutes les communautés, toutes les couleurs de peau, toutes les religions et idéologies, toutes les couches sociales. Il faut les distinguer par leurs idées funestes et leurs actions mortifères. Non par leur appartenance. 

Voulons-nous gagner une guerre contre la terreur… ou allumer des incendies et verser de l’huile sur le feu ? C’est par nos actes et nos comportements que nous ferons la France de demain. A nous de choisir si nous voulons la fraternité, la guerre civile, la guerre des religions ou la guerre des civilisations. L’avenir se construit par les politiques d’aujourd’hui. En tirant les leçons des politiques d’hier. Il ne faut pas avoir la mémoire courte. Nous voyons aujourd’hui germer des pensées guerrières qui sont de mauvais augure pour l’avenir. Si nous voulons gagner cette guerre contre la terreur, alors il faut lever d’un bras la force de la loi –police et justice–, et de l’autre l’Amour, qui doit présider de façon critique et autocritique à notre pensée. Non l’amour candide de celui qui tendrait la joue à son agresseur, mais un amour actif et combattif, déterminé à bâtir le meilleur et à désarmer ceux dont la pensée est rongée par l’aigreur et la haine.  

 

Younes BENKIRANE

Ecrivain, ancien journaliste

Derniers ouvrages parus : Bouquet de fleurs d’orangers, suivi de Pudeurs vertes au gré des chants, Poésie, L’Harmattan, 2015 ; Mon pays, mon blues, Poésie, L’Harmattan, 2017

(*) Catherine Rambert, philosophe 

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