Maroc - Boycott (par Younes BENKIRANE)

Des vendus, des traîtres, des aliénés, des suppôts du capital, des privilégiés du système… Les noms d’oiseau fusent, l’invective fleurit. Allô ?!

 

42 personnes –dont moi, pardon ! - ont signé un appel demandant une pause de 10 semaines, non dans la formidable épopée du boycott en cours au Maroc, mais uniquement dans le boycott de l’un des protagonistes, à savoir Danone, et ce, au motif que son PDG français, venu au Maroc pour ces mêmes raisons, et proclamant avoir entendu la colère populaire ainsi qu’avoir compris la puissance du message porté par le boycott, a promis des mesures en retour, comme réponse devant satisfaire les revendications des boycotteurs, c’est-à-dire de la population.

À partir de là, et comme cela va de soi dans n’importe quel groupe d’humains normalement constitués, des avis se sont faits, dont le nombre pourrait fort bien être égal au nombre de personnes du groupe : les pour, les contre, les comment, les pourquoi, les sceptiques, les complotistes, les méfiants, les naïfs, les comploteurs, même, les innocents, les comprend-pas, les comprend-peu, les comprend-trop-bien, les j’ai-tout-compris, les hors-de-question, les on-m’la-fera-pas-à-moi… et les plus nombreux, la majorité écrasante : les savants mélanges d’un peu tout ça !

Parmi tous ceux-là, quelques-uns -des militants connus pour leur probité et ayant consacré parmi les plus belles années de leur vie à la lutte pour un Maroc démocratique, libre, souverain, juste, agréable à vivre pour chacun de ses hommes, femmes, enfants, pauvres ou riches, religieux ou non, citadins ou ruraux, jeunes ou vieux, un Maroc non corrompu, solidaire, généreux-, ont jugé pertinent de proposer à la population de faire un geste, sous forme d’une pause dans le boycott envers Danone, en réponse à ses promesses, et en vue de marquer la différence de traitement envers celles des entreprises incriminées qui ont accepté de descendre dans l’arène et d’apporter des réponses, et celles qui se sont entêtées dans la surdité et le déni.

A ces quelques-uns se sont ensuite joints d’autres, et j’en suis. Nous avons signé.

Mal leurs en a pris. Mal nous en a pris ?

Je ne suis pas dans l’invective, ni dans la polémique « polémicienne », et ne souhaite donc pas m’attarder sur cela.

Voyons les choses sous un premier angle.

Une liste de raisons en faveur de cet appel a été présentée aux signataires, que je vous présente en retour. La voici :

Pourquoi cet appel à la suspension du boycott du lait pour 10 semaines:

  • Les campagnes de boycott servent à passer des messages et/ou réaliser des objectifs
  • Le boycott est un « outil ». Utilisé intelligemment, comme c'est le cas chez nous - jusqu'en ce moment-, il peut non seulement constituer une « arme économique », mais peut aussi imposer « les masses » en tant qu’interlocuteur agissant, à côté ou au-delà des structures qui ont déserté les champs d'action, sans aucune prétention de se substituer à quiconque.
  • Une campagne de boycott ne peut s'éterniser, si elle n'apporte pas des résultats concrets, sans perdre son souffle et sa puissance ou sans avoir des répercussions regrettables.
  • Cette semaine le PDG de la marque de lait cible du boycott, en déplacement au Maroc pour le sujet, a pris publiquement trois engagements:
  • la marque s’engage à vendre le lait frais pasteurisé sans aucun bénéfice.
  • pratiquer la transparence totale sur la structure des prix de tous les produits de la société et sur la qualité
  • initier une démarche pour inventer un nouveau modèle de gestion de la marque, de façon à faire participer les consommateurs dans le processus de détermination des prix.
  • Ces propositions, si concrétisées, seront la satisfaction désirée des revendications relatives au prix du produit concerné.
  • Il est raisonnable de donner des signes d'ouverture envers ces propositions, notamment le temps nécessaire pour détailler et formaliser les engagements.
  • Une campagne de boycott qui réalise ses revendications est une campagne réussie. Elle permet de consolider cet « outil » et lui donner raison, Il sera toujours là pour d’éventuelles utilisations ultérieures.
  • Une campagne qui ne réalise rien, déçoit et tue pour longtemps la confiance en l'efficacité de l'outil.
  • On ne peut traiter des marques qui s’engagent publiquement dans le sens de la réponse aux attentes ; et celle qui ignorent, méprisent les boycotteurs et leur intelligence de la même manière.
  • La suspension pour 10 semaines pour le lait mettra plus de pression sur les deux autres marques qui jusqu'à présent n'ont montré aucune disposition à répondre aux appels des consommateurs, ni même à les écouter.
  • Ça mettra aussi la pression sur les politiques.
  • Les détracteurs du boycott (quelles que soient leurs motivations...) attaquent tous la campagne par le volet lait (fellahs, coopératives des centaines de milliers de familles marocaines...). La suspension du boycott du lait nous permet de neutraliser non pas les détracteurs systématiques (qui trouveront d'autres raisons), mais pour neutraliser leur stratagème qui vise à faire des fellahs des « boucliers humains » de la prédation et des surprofits.

Voilà. Le fait est, que ces arguments m’ont convaincu !

En gros : un boycott de cette ampleur étant nécessairement sujet au risque d’essoufflement avec le temps, d’une part, et l’un des protagonistes ayant d’autre part fait l’effort d’entendre la voix de la population, profitons de la situation pour confirmer aux oreilles des sourds parmi les boycottés la détermination contre eux, et ce tout en permettant au boycott une possibilité de reprendre du souffle. Dans ma tête, cet appel s’adressait également, indirectement, aux entreprises du makhzen, qui condamne dans un procès inique des manifestants pacifiques à une réclusion de 10 ans à 20 ans de prison. Par cet appel, lui faire entendre que le peuple sait désormais manier l’arme économique, et faire mal au portefeuille. Je signe donc des 2 mains !

Alors, pourquoi 10 semaines ? J’avoue que je ne me suis point intéressé à cet aspect, tenant juste compte du fait que cela permettrait aux boycotteurs une pause estivale non inopportune, tout en lui permettant le cas échéant de renouveler son souffle.

Me suis-je trompé ? Je ne le crois pas, mon intuition reste la même.

Ai-je fauté ? Peut-être. Car si parfois l’idée peut être lumineuse, son expression, sa capacité à être entendue, le moment choisi dans sa mise en œuvre, peuvent être inappropriés.  S’il faut donc retirer ma signature, cela est envisageable, l’effet escompté n’ayant pas été atteint. Paradoxalement, ce qui selon moi pouvait avoir manqué à cet appel, ce serait plutôt l’absence de référence au Hirak et à son verdict intolérable, moment déterminant dans l’actualité récente… bien qu’il n’y ait là aucun lien direct.

Le boycott, au-delà de l’identité de Danone, bien qu’elle soit emblématique, est un tournant dans la façon de faire de la politique au Maroc. Une arme à la fois pacifique et décisive. Le Maroc doit se réformer en profondeur. Il est bon que le peuple montre sa force, son inventivité, sa mobilisation.

Le but de tous et de chacun dans cet appel était de fortifier la campagne du boycott, en ajoutant au rapport de force une dimension stratégique. Le but était de tonifier le boycott, non de le fragiliser.

J’espère, je crois, que cet appel aura toutefois participé à générer du débat. C’est ce qu’il faut retenir. Non de chercher à semer des divisions. Même s’il y avait eu faute de la part des signataires de cet appel.

Voilà. Le fait donc, est que ces arguments m’ont convaincu. Pour être plus précis : l’esprit, m’a convaincu… mais également chacun de ses arguments. Bien sûr, on peut toujours pinailler sur une tournure de phrase, un mot, voire une ligne ou une phrase, mais je ne suis pas, et ne compte pas en être un jour, de ceux qui rejettent l’esprit d’un texte à cause d’une de ses tournures, de ceux qui rejettent un Être à cause d’un de ses défauts, ou de ceux qui appellent à la démolition de la Tour de Pise pour cause de son inclinaison. Et j’ai signé. Ai-je eu tort ? J’entends les critiques… Toutefois, l’invective rend sourd. Je pourrais, au vu des enjeux quant à la réussite du boycott, que je salue et soutiens avec émerveillement pour la détermination et la mobilisation dont le consommateur marocain a su faire preuve, revenir sur ma signature ; mais encore faudrait-il pouvoir échanger, débattre, comprendre, s’expliquer, dialoguer, sans catégoriser ni être catégorisé, ni comme traître ou vendu, ni comme je-suis-la-voix-du-peuple-tout-autre-point-de-vue-est-une-hérésie. Car la violence des réactions est non seulement démesurée, mais elle démontre, de plus, le peu de cas que l’on se fait partout du droit à la différence de vue, et ce, sans désir, ni méthode, en vue de faire concorder des points de vue différents. Ce mal ronge notre société, mais aussi beaucoup d’autres sociétés. Un mal si bien symbolisé, avec force dépit et dérision, par ce dicton populaire : اتفق العرب الا يتفقوا  (Ittafaqa l3arabou alla yattafiqou). Qui souvent malheureusement, parce que ne sachant ni ne voulant œuvrer à concorder les différences de vue, en chavire avec aisance à : اتفق العرب ان يتقاتلوا (Ittafaqa l3arabou ane yataqatalou).

Tout point de vue est légitime, pour autant qu’il soit constructif et argumenté. Sachons toutefois bannir les attaques ad hominem, sachons bannir de nos pratiques politique et intellectuelle la tentation de nous transformer en ayatollahs de la pensée, à considérer toute différence de vue comme un outrage ou une souillure.

Je suis heureux pour l’instant que nul ne m’ait encore invectivé, mais devrais-je rester caché afin de me protéger, et conséquemment et lâchement me taire, laissant se faire verbalement lyncher des gens dignes de respect qui ont participé à cet appel, et laisser monter en sauce ce qui ressemble étrangement à une sape machiavélique contre l’intégrité de l’un des initiateurs de l’appel, à savoir Fouad Abdelmoumni ?

Nous sommes nombreux à connaître ce militant politique et associatif, ancien détenu, emprisonné 3 ans, disparu et maintenu au secret 2 années durant et ayant subi la torture, actuel et ancien responsable à Transparency Maroc, l’Espace associatif, l’AMDH, fondateur de l’association de micro-crédit Al Amana, etc. Tous ceux qui le connaissent savent que son appartement n’est pas un palais, qu’il ne vit ni dans l’opulence ni dans l’exubérance. Mais les accusations fusent sur son train de vie, ses projets et terrains supposés, sa richesse… Nous connaissons tous, pourtant, les campagnes de propagande et de dénigrement menées par les services. Comment peut-on tomber tête la première aussi naïvement en accordant crédit à de telles accusations ? Mr Abdelmoumni, ainsi que les autres personnes cibles de cette tempête douteuse sont assez grand pour se défendre tous seuls, aussi je passe.

Où donc avons-nous laissé la raison ? Le droit au débat ? La présomption d’innocence, même ? La bienveillance toute simple, vertu nécessaire à tout dialogue ou échange qui se veut fructueux ? J’ai souvent été taxé de naïveté, d’excès d’innocence et de sincérité, que ces deux vertus étaient inopérantes et constituaient en politique des défauts. J’ose m’entêter à penser que l’on peut participer au bien de son pays sans tomber dans le machiavélisme et le cynisme si courants en politique. Je veux conserver cette innocence, malgré le cynisme du politique, et ne pas systématiquement considérer mon adversaire comme nécessairement et d’évidence cynique, calculateur, manipulateur, bref, prêter à mes interlocuteurs bonne foi… tout en restant, l’un n’empêche pas l’autre, vigilent et lucide.

J’ai toujours été favorable au boycott, que je m’efforce de pratiquer dans ma vie quotidienne, particulièrement envers les produits israéliens ou ceux des pays finançant Israël et sa colonisation. Je salue la campagne de boycott, qui, de plus, au Maroc, a été particulièrement admirable. Le peuple marocain peut s’enorgueillir d’avoir su si vite et si efficacement se familiariser avec cette arme économique. C’est un tournant sans précédent dans la manière de faire de la politique au Maroc, de façon tout à la fois pacifique, et décisive. Soyons-en fiers, ne cédons ni à la démobilisation, ni à la division. L’arme du boycott est d’un potentiel inestimable, que pour l’instant nous n’avons fait qu’effleurer. Suivez mon regard.

Younes BENKIRANE

9 juillet 2018

 

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