Coronavirus : une aubaine et des inquiétudes

Le coronavirus, malgré l'effroi et la mobilisation qu'il suscite est peut-être une aubaine pour l'homme et la planète. Il pourrait économiser à l’humanité des guerres fratricides. Il va remettre en cause nos habitudes et le système économique dans l'injustice duquel nous nous débattons. Mais l’Afrique, insuffisamment préparée et pauvrement pourvue pour se protéger apparaît en réel et grand danger.

D’aucuns avaient cru, au début de l’épidémie de Covid 19, que l’Afrique pourrait s’en sortir sans trop de dégâts du fait qu’elle avait tardé à être touchée, et que cela était sans doute dû à la sensibilité du virus à la chaleur. Erreur : pour parvenir au continent africain, le virus a tout simplement emprunté des chemins de traverse, faisant escale par l’Europe et le reste de l’Occident. Du coup, à la suite de la Chine et de la Corée du Sud qui ont pris d’emblée des mesures décisives majeures, l’Europe a fait de même et pourrait s’en sortir avec des dégâts tous comptes faits plutôt limités.

En effet, si l’on compte, pour la France par exemple, le seul nombre de tués de la route (3.300 l’an dernier en France, soit une moyenne de 275/mois, contre 148 décès liés au Covid 19 à ce jour)  et l’économie de vies correspondante due au confinement, la différence –pardonnez cette approche mathématique- est déjà avantageuse. Quelles que soient les critiques que l’on puisse avoir vis-à-vis des autorités politiques et sanitaires quant aux erreurs naturelles commises par elles dans la gestion de cette crise inédite, on ne peut que reconnaître qu’elles ont fait au mieux, et plutôt bien. Sans expérience précédente de ce type de crise, il ne pouvait logiquement exister de protocole pertinent et parfait pour la gestion de celle-ci. On pourra toujours regretter les incohérences inévitables du gouvernement, et certaines irresponsables comme le maintien du 1er tour des élections, ou celles de la population qui n’a pas toujours agi avec la rigueur nécessaire, mais le fait est que le Président, le gouvernement, les services de police, de gendarmerie, les pompiers, avec une palme pour les services de santé, tout le monde s’est acquitté de sa tâche avec les honneurs. Les comportements s’ajustent au jour le jour, les protocoles se mettent en place, la communauté scientifique tente d’apporter sa meilleure contribution, des tests de vaccins sont en cours…

L’espoir est permis. Il est même sérieux.

La planète, quant à elle, vue par ses éléments naturels -eaux, mers et nappes phréatiques ; pollution de l’atmosphère, mais aussi pollution visuelle et sonore ; état de la faune et de la flore ; les abeilles, les ours blancs et tant d’autres espèces menacées d’extinction, etc…- la planète, donc, peut enfin souffler, et considérer cette crise comme une aubaine, une chance, une occasion sans précédent à ne pas rater. On pourrait presque se dire que Mère nature s’est à bon escient défendue. Mieux : qu’elle l’a fait en nous avertissant plutôt fort aimablement, quand elle aurait pu nous asséner quelque catastrophe autrement plus gigantesque qu’un virus dont l’homme devrait pouvoir in fine venir à bout.

Car c’est en effet tout notre modèle économique et social qui est en cause. La multiplication des avertissements faite à nos dirigeants par les populations de la planète, depuis de longues décennies ; la souffrance visible des peuples exprimée par les révoltes récurrentes ; l’extension de la pauvreté malgré l’accroissement colossal des richesses ; la surconsommation et la dilapidation ; la pollution abyssale des eaux et des terres, mais aussi du ciel ; l’injustice croissante entre les couches sociales ; la perte progressive d’acquis sociaux malgré l’enrichissement outrancier de quelques groupes d’individus à compter sur les doigts de quelques mains ; et même, la criminalisation progressive jusque de la solidarité avec les plus faibles, criminalisation évoluant presqu’en système politique de gestion des conflits. La surdité des gouvernants, répondant plus aux desideratas de la finance qu’aux exigences des administrés, montrait depuis longtemps les limites du système. La régulation des erreurs et outrances du système s’est lentement amoindrie,  jusqu’à quasi disparaître. Depuis la victoire du capitalisme sur le bloc de l’Est, celui-ci a graduellement fait place à un capitalisme outrancier, puis une financiarisation du modèle économique, puis à une financiarisation à son tour outrancière. L’argent, toujours l’argent.

Les gouvernements ont de plus en plus servi pour des besoins personnels : hier, Sarkozy engageant la France dans une guerre assassine et criminelle pour régler son compte à Kaddafi afin qu’il ne puisse prouver qu’il avait financé sa campagne électorale. Et les armes utilisées contre la Lybie se sont alors retrouvées dans les mains de terroristes maliens qu’il a fallu ensuite aller combattre, le tout en y laissant des dizaines de vies de Français qui n’avaient rien demandé. Hier Sarkozy, mais aussi Berlusconi, et d’autres, et aujourd’hui, bien sûr, le clown Trump, qui confond la gestion d’un pays –qui plus est la 1ère puissance de la planète-, pour son entreprise personnelle, réglant jusque des conflits d’Etat comme des conflits personnels à coups de tweets tantôt insultants, tantôt imbéciles, mais jamais dignes d’un chef d’Etat. Donald Trump est allé jusqu’à vouloir racheter des allemands l’exclusivité du vaccin en préparation contre le covid19, et l’on devine aisément la possibilité que cela lui aurait donné pour réserver le vaccin en priorité aux Etats-Unis d’Amérique, et en leur sein, à ceux seuls qui auraient le moyen de se le payer. Cela relève d’évidence à non-assistance à personnes en masse en danger, voire à un potentiel crime contre l’humanité.

Cette crise sanitaire, finalement, fera peut-être économiser à l’humanité des guerres fratricides épouvantables dont nombre d’observateurs ne voyaient plus comment elles pourraient être évitées.

Depuis la mise en place du régime de confinement, Wuhan mais aussi de nombreuses régions de la Chine se sont mises à entrevoir le ciel, puis à profiter d’une vue claire de manière durable. A respirer un air plus sain. L’inimaginable hier est devenu dorénavant le possible aujourd’hui : les avions sont cloués au sol (et conséquemment baisse de l’empreinte carbone) ; diminution choisie de l’activité économique et remise en cause même du concept de croissance ; il est finalement possible de vivre sans travailler 7 jours sur 7 ;

Le concept de travailler plus pour gagner plus pourra enfin sortira, fut-ce provisoirement des radars. Philosophes, sociologues et psychologues, mais également intellectuels de manière générale, vont avoir avec cette crise inédite une matière à réflexion et étude fructueusement immense comme l’humanité n’en a pas eu depuis les années 60 et 70. La production d’idées va connaitre un bond colossal. Peut-être sera-t-elle accompagnée d’une explosion de la production musicale et d’un renouvellement authentique à la manière de ce que les décennies 60 et 70 ont apporté de révolution musicale avec par exemple les Stones et les Beatles. C’est indéniablement une période fort fructueuse qui s’ouvre.

Pourtant, de ce tableau finalement plein d’espoir, un point fait considérablement tâche : l’Afrique !

Si, en Europe et en Asie les consignes de lutte contre l’infection et la propagation du virus sont globalement bien respectées, il n’en va pas de même en Afrique. Et cela risque de ne pas être que passager. L’inquiétude est très sérieuse. Alors que des périodes de confinement ont d’ores et déjà commencé dans certains pays africains, on voit combien l’insouciance des populations met en danger la gestion de la crise et de manière possiblement tragique la lutte contre le coronavirus et toute possible victoire contre lui. Malgré la mobilisation des différents services d’ordre dans les villes, les instructions de confinement ne sont pas respectées. Les gens sont dubitatifs. Ils se rassemblent et jouent aux cartes ou aux dames en pleines places publiques. Ne surtout pas compter sur la distance de sécurité de 1 mètre. Ni sur la précaution lors de l’éternuement. Ni du remplacement du mouchoir. Car le mouchoir en papier a un coût. Ni de faire attention à parler posément afin de réduire le nombre et la vitesse de propagation des postillons possiblement infectés. La disponibilité en masques et en hydrogel est de toutes façons en manque cruel. Le nombre de lits et d’appareils respiratoires est dérisoire. Le nombre de cas de personnes atteintes par le coronavirus est certes très faible comparativement à la Chine ou à l’Europe, mais la réalité est sans doute bien autrement inquiétante. Car il n’y a pas les moyens financiers pour réaliser un nombre de tests conséquent et avoir des statistiques réellement représentatives. Sans compter que nombre de gens atteints et aux symptômes pourtant bien visibles, ne feront même pas le déplacement chez le médecin, et ce pour de multiples raisons : moyens financiers ; peur chez les patients, mais aussi chez nombre de médecins insuffisamment formés ; accessibilité parfois difficile des médecins et des hôpitaux ; infrastructures insuffisantes ; qualification rudimentaire d’une grosse partie des personnels médicaux ; information défaillante de la population malgré la mobilisation des services d’ordre… eux-mêmes insuffisamment formés et à l’autorité fort déficiente. Les services d’ordre, on le voit au Maghreb notamment, font de leur mieux, sillonnant jusque les rues les plus étroites des quartiers populaires, à pieds et en voiture, armés de mégaphones. Sauf que les vidéos de ceux-ci conjurant, sans réel résultat, les personnes de rentrer chez elles et respecter le confinement pullulent sur le net.

Et nous ne parlons là que des villes, alors qu’une majeure partie des populations vit dans les campagnes.

Cette Afrique-là risque de payer au plus fort le systémique de corruption, la défiance des peuples vis-à-vis de leurs gouvernants et, surtout, l’état de délabrement de l’instruction et du savoir méthodiquement mis en place par les potentats en place depuis la décolonisation. Notons, par exemple, que le Maroc, qui compte 51.000 mosquées (+ 250 nouvelles unités chaque année), ne dispose que de 11.000 établissements scolaires (5 fois moins que le nombre de mosquées) répartis en 7.800 écoles primaires, 2.000 collèges, 1.200 lycées. Le nombre de médecins est lui de 6 pour 10.000 habitants, et le nombre d’hôpitaux d’à peine 148 pour une capacité de 22.000 lits, soit 2,5 fois moins que le nombre de mosquées !

 

Younes  BENKIRANE

Jeudi 19/03/2020

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