YounesBENKIRANE
Journaliste - Informaticien.
Abonné·e de Mediapart

16 Billets

0 Édition

Billet de blog 26 avr. 2018

Younès Benkirane - Lettre ouverte à Éric-Emmanuel Schmitt : « Non, pas vous ! »

Je me reconnais pleinement dans cet énoncé, juste et fort, et le revendique comme partie inhérente de mon Être : « L’antisémitisme n’est pas l’affaires des juifs, il est l’affaire de tous ».

YounesBENKIRANE
Journaliste - Informaticien.
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Je me reconnais pleinement dans cet énoncé, juste et fort, et le revendique comme partie inhérente de mon Être : « L’antisémitisme n’est pas l’affaires des juifs, il est l’affaire de tous ». Je suis né musulman, d’une famille qui m’a inculqué la générosité, l’humilité et, mieux que la tolérance ­­­­­­­­- étymologiquement équivoque- la considération de l’autre comme mon égal, et ce, quels que soient sa religion, sa couleur de peau, sa richesse, son niveau social. Mes parents, croyants pratiquants, ont fait plusieurs fois leur pèlerinage à La Mecque. Issus, tous deux, de la riche bourgeoisie marocaine, ma mère a voué chaque jour de sa vie de mère à sa relation sereine avec Dieu, à l’éducation de ses enfants… et à la solidarité avec les démunis, qu’elle invitait à sa table, sans jamais les prendre de haut ; mon père, lui, bien que devant tenir son rang, trouvait son contentement une fois en compagnie des ouvriers et bergers après les rudes journées dans la ferme familiale. Leur priorité de parents, avant même notre réussite, était que nous ne manquions jamais de respect à notre prochain, plus encore s’il devait être moins riche, moins bien habillé, moins bien loti. Notre priorité, nous leurs enfants, aujourd’hui, est encore strictement la même. Ils n’ont jamais prôné qu’amour pour toutes et tous, musulmans ou non, croyants ou non, sans distinction ethnique, ni de couleur de peau, ni de religion. Ils ne sont pas, loin s’en faut, en terres d’Islam, une exception : tout musulman digne de sa foi, comme tout être digne de son humanité, quelle que soit sa religion ou couleur de peau, en France comme ailleurs, se veut vivre en harmonie avec ses voisins, les respecter et les chérir, conscient -ou non- que sa respectabilité provient non de sa richesse, de sa position sociale, mais de sa propre capacité à respecter et à aimer son prochain.

Bien sûr, tout n’est pas si blanc : il existe aussi en ces terres d’Islam, comme en France et en toutes régions du monde, des personnes aigries ou débordées de ressentiment, des personnes que la misère, la jeunesse ou les conditions sociales ou économiques, une asthénie de l’âme, de mauvaises fréquentations, entraînent ci ou là sur des pentes assassines. Certains en arrivent à voler, d’autres à haïr. Parfois à tuer. Pour toutes sortes de raisons. Parfois simplement parce que la tête de leur victime ne leur revient pas, parce que sa couleur de peau, sa religion, son appartenance ethnique. Cela s’appelle le racisme. Mais le racisme est un et indivisible, qu’il soit antisémitisme, islamophobie, racisme anti-Noirs ou anti-Arabes, anti-Roms ou anti-asiatiques. Les musulmans n’ont pas l’apanage de cela. Rappelez-vous : le Ku Klux Klan ; Hitler ; les Croisades ; l’esclavage ; le génocide des Indiens d’Amérique ; l’apartheid en Afrique du Sud hier, et ce que d’aucuns qualifient d’apartheid aujourd’hui en Israël ; le napalm au Vietnam et ailleurs ; la colonisation à des « fins civilisatrices » et ses centaines de décapitations de civils comme autant de trophées, notamment en Algérie ; l’exposition de Noirs dans des zoos humains pour le centenaire de la Révolution française ; la colonisation dans les Territoires occupés et les exactions érigées en système à l’encontre des Palestiniens ; les massacres de Kanaks ; les Algériens jetés à la Seine… les 6 millions de victimes juives de la Shoah ! Ce ne sont pas que je sache des productions de l’Islam.

Or vous avez apporté votre caution morale à un « Manifeste contre l’antisémitisme » qui, sous couvert d’appeler à l’union de tous contre cet immonde fléau, musulmans compris, pointe du doigt l’ensemble des musulmans et les essentialise comme « bourreaux des Juifs », passant sous silence toutes les autres formes de racisme gangrénant la France depuis déjà 2 ou 3 générations.

Les Musulmans « bourreaux des Juifs » ?! Rien que ça ?! « Épuration ethnique à bas bruit » ?! Rien que ça ?! Faudrait-il entrer dans des calculs indécents et macabres ? Comparer par exemple 11 Juifs assassinés par des « musulmans » en 10 ans, aux 27 Palestiniens (et 1500 blessés) tués en une seule journée d’une balle dans la tête par des snipers israéliens célébrant chaque nouvelle victime dans d’odieux cris de joie ?! Simplement parce que Palestiniens.

Non. L’abject antisémitisme qui ronge certains musulmans n’a rien à envier à l’immonde islamophobie qui ronge la France depuis de nombreuses années déjà. Mais je ne ferai pas d’amalgame : l’islamophobie n’est pas une affaire juive, elle concerne tous les Français, sans distinction de religion ou couleur de peau ! L’antisémitisme n’est pas une « affaire musulmane ». Autant que la lutte contre l’antisémitisme ne devrait pas être une affaire juive.

Quelle que soit la noble cause de la lutte contre l’antisémitisme avancée par les rédacteurs de cet appel, vous auriez dû vous méfier dès lors qu’il était rédigé et soutenu par un groupe réputé pour son laïcisme primaire, sourd à toute tentative de dépassionner le débat, et composé de politiciens cyniques et d’ « intellectuels » professionnels de la stigmatisation des musulmans.

Vous savez pourtant -mieux que beaucoup- que le meilleur moyen de combattre le mal n’est pas la stigmatisation, mais la pédagogie (et la justice lorsque le cas s’impose). 

Les Évangiles et le Talmud regorgent également de propos intolérables, d’appels au meurtre notamment à l’encontre des homosexuels, mais pas seulement. Si nous voulons vraiment un rapprochement entre les humains, entre les citoyens de ce pays, ne devrions-nous pas appeler l’ensemble des religions à travailler ensemble pour faire prévaloir leur humanité et leur concorde, et opérer lorsque le contexte le permettra un nettoyage de leurs textes. L’ensemble des textes. Non le Coran seul, accréditant l’idée que l’islam dans son entièreté -et lui seul- serait fait de haine de son prochain. 

Et puis, pouvons-nous nous interroger : en faisant injonction aux religions à nettoyer leurs textes sacrés,  ne courons-nous pas le risque de dévoyer les Textes, de nous retrouver sans Ancien Testament, sans Bible, sans Thora, sans Coran, sans Tables… sans Histoire ? Je n’ai pas de réponse pour ce qui me concerne, mais la question ne mérite-t-elle pas d’être posée ?

L’antisémitisme n’est pas l’affaire des Juifs, il est l’affaire de tous. L’islamophobie n’est pas l’affaire des musulmans, elle est l’affaire de tous. Vous qui avez si sublimement conclu votre merveilleux « Fils de Noé », vous ne pouvez ne pas savoir tout cela, ne pas saisir le véritable enjeu de la démarche, qui est l’exploitation d’un mal immonde pour mettre les musulmans au banc des hommes.

L’antisémitisme n’est pas l’apanage de l’Islam, ni des musulmans. Le souligner n’est point vouloir dédouaner l’islam, ni les musulmans. Mais de dire haut et fort que, non ! l’Islam ni les musulmans ne sont cela. Que quelques passages, tout aussi scandaleux soient-ils, ne font pas le Coran, ni les musulmans.  

Cher Éric-Emmanuel Schmitt,

Petit, nous habitions le quartier juif de Casablanca, rue Verlet Hanus et, recevant un jour une de ses voisines juive, alors qu’elle servait le thé et qu’elle en renversait incidemment par terre, ma grand-mère  exprima son regret à travers une formule machinale -nullement malveillante, en tous cas sans intention malveillante- censée être une sorte de oh, pardon - oh, zut... sauf que ladite formule, traduite mot à mot, dit « que Dieu éparpille les juifs ». Le réalisant, elle s’en excusa et en fut marrie. La consolant, la voisine mit sa main sur la sienne et lui répondit « t’inquiètes pas Hajja, ne culpabilise surtout pas, chez nous aussi dans de telles circonstances on dit : « que Dieu éparpille les musulmans ». J’ai gardé de cette anecdote, dès petit, que ce genre de formule, quelle que soit sa violence ou sa cruauté, n’exprime pas nécessairement la haine, mais une sorte de méfiance envers celui qui nous est inconnu et dont on craint qu’il ait à notre égard des sentiments inavouables. La voisine juive avait fort bien compris cela, de longue histoire. Elle savait qu’il n’y avait que bienveillance et tendresse de l’une et l’autre, que la méfiance envers autrui ouvre la porte à l’amalgame involontaire, au malentendu, à la division, mais qu’il faut savoir raison garder, et maintenir haut la flamme de l’amour et l’humanité de la raison.

En essentialisant les musulmans le texte auquel vous avez apporté votre caution a offensé la mémoire et l’œuvre de mes parents, il a offensé celle de cette voisine juive de mon enfance. Il a offensé tous les musulmans (bien que je n’aie rien à faire des nombreux haineux parmi eux). Il offense enfin, et leurs donne un sacré coup de couteau dans le dos, tous ceux parmi nous, femmes et hommes de bonne volonté, juifs et musulmans, tellement nombreux malgré les apparences, qui travaillons au quotidien à la concorde entre les peuples.

Cher Éric-Emmanuel Schmitt,

Afin de lever toute ambiguïté -et il est malheureux pour un Arabe de systématiquement devoir se justifier de je ne sais quel antisémitisme consubstantiel­- je précise que mes familles, paternelle comme maternelle, sont d’ascendance juive andalouse, converties à l’islam vers le 15e siècle. J’aime me revendiquer comme autant juif que musulman, revendiquer mon africanité, ma berbérité, mon occidentalité, moi qui suis blanc de peau et aussi naturalisé Français. J’aime souligner qu’en définitive je suis tout simplement Citoyen du monde, et que les identités sont faites pour être partagées et pour enrichir l’humanité. Je veux énoncer à la face de toutes les âmes malintentionnées parmi les politiciens, les gens de médias faiseurs d’opinion, et les philosophes de pacotilles en col blanc, que juifs et musulmans ne sont pas voués à devenir ces ennemis haineux auxquels ils voudraient nous vouer. 

Cher Éric-Emmanuel Schmitt,

Voilà finie ma lettre ouverte. Mon but n’est pas de vous mettre dans la gêne, et ce message n’attend de vous ni réponse, ni excuse, ni justification, ni renchérissement polémique stérile.

Toutefois, il est vrai, un mot, juste un mot, qui rassure les musulmans sur le fait que, à l’instar des haineux qui vous ont piégé, vous ne cherchez pas à faire d’eux des parias -pas vous!- ; un mot qui rassure vos lecteurs et tous ceux qui savent votre noble humanité ; un mot qui les détrompe du sentiment que stigmatiser autrui serait une chose validée par vous ; un mot, un tout petit mot de vous : ferait du bien.

Sincèrement.

Younes BENKIRANE

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — Violences sexuelles
À LREM, des carences systématiques
Darmanin, Hulot, Abad : depuis 2017, le parti d’Emmanuel Macron a ignoré les accusations de violences sexuelles visant des personnalités de la majorité. Plusieurs cas à l’Assemblée l’ont illustré ces dernières années, notamment au groupe, un temps présidé par Gilles Le Gendre. 
par Lénaïg Bredoux, Antton Rouget et Ellen Salvi
Journal
Total persiste et signe pour le chaos climatique
Dans une salle presque vide à la suite du blocage de son accès par des activistes climatiques, l’assemblée générale de Total a massivement voté ce 25 mai pour un pseudo-plan « climat » qui poursuit les projets d’expansion pétro-gazière de la multinationale.
par Mickaël Correia
Journal
Fusillades dans les écoles : le cauchemar américain
Une nouvelle fusillade dans une école élémentaire a provoqué la mort d’au moins 19 enfants et deux enseignants. L’auteur, âgé de 18 ans, venait d’acheter deux armes à feu de type militaire. Le président Joe Biden a appelé à l’action face au lobby de l’industrie des armes. Mais, à quelque mois des élections de mi-mandat, les républicains s’opposent à toute réforme. 
par François Bougon et Donatien Huet
Journal — France
Le candidat Gérald Dahan sait aussi imiter les arnaqueurs
Candidat Nupes aux législatives en Charente-Maritime, l’humoriste a été condamné en 2019 par les prud’hommes à verser plus de 27 000 euros à un groupe de musiciens, selon les informations de Mediapart. D’autres artistes et partenaires lui réclament, sans succès et depuis plusieurs années, le remboursement de dettes.
par Sarah Brethes et Antton Rouget

La sélection du Club

Billet de blog
En finir avec la culture du viol dans nos médias
[Rediffusion] La culture du viol est omniprésente dans notre société et les médias n'y font pas exception. Ses mécanismes sont perceptibles dans de nombreux domaines et discours, Déconstruisons Tou(rs) relève leur utilisation dans la presse de masse, dans la Nouvelle République, et s'indigne de voir que, depuis près de 10 ans, ce journal utilise et « glamourise » les violences sexistes et sexuelles pour vendre.
par Déconstruisons Tours
Billet de blog
Violences faites aux femmes : une violence politique
Les révélations de Mediapart relatives au signalement pour violences sexuelles dont fait l'objet Damien Abad reflètent, une fois de plus, le fossé existant entre les actes et les discours en matière de combat contre les violences sexuelles dont les femmes sont victimes, pourtant érigé « grande cause nationale » par Emmanuel Macron lors du quinquennat précédent.
par collectif Chronik
Billet de blog
Pour Emily et toutes les femmes, mettre fin à la culture du viol qui entrave la justice
[Rediffusion] Dans l'affaire dite du « viol du 36 », les officiers de police accusés du viol d'Emily Spanton, alors en état d'ébriété, ont été innocentés. « Immense gifle » aux victimes de violences masculines sexistes et sexuelles, cette sentence « viciée par la culture du viol » déshumanise les femmes, pour un ensemble de collectifs et de personnalités féministes. Celles-ci demandent un pourvoi en cassation, « au nom de l’égalité entre les hommes et les femmes, au nom de la protection des femmes et de leur dignité ».
par Les invités de Mediapart
Billet de blog
Portrait du ministre en homme fort (ou pas)
Le nom de Damien Abad m'était familier, probablement parce que j'avais suivi de près la campagne présidentielle de 2017. Je n'ai pas été surprise en voyant sa photo dans la presse, j'ai reconnu son cou massif, ses épaules carrées et ses lunettes. À part ça, je ne voyais pas trop qui il était, quelles étaient ses « domaines de compétences » ou ses positions politiques.
par Naruna Kaplan de Macedo