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Billet de blog 27 oct. 2022

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Que se passe-t-il chez les sous-traités de la Philharmonie de Paris ?

C’est la grève chez les agents d’accueil de la philharmonie. La première depuis 1995 pour la Cité de la Musique et la première historique pour la plus jeune Philharmonie de Paris. Jeudi et vendredi dernier, des camarades ont tenu le piquet de grève et leur lutte est loin d'être terminée. Alors, que se passe-t-il dans ce haut et beau lieu de la musique ?

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Samedi 15 octobre, la nouvelle tombe comme un piano dans la marre : un camarade de longue date a été licencié pour faute grave. La justification donnée est simple à comprendre, l’agent aurait agrémenté son uniforme d’un pull un jour où il avait froid, il est aussi arrivé quelques fois en retard et a même eu l’audace extrême de prendre une ou deux pauses clopes lorsqu’il n’y avait pas ou peu de public. Ces fautes, d’une gravité sans pareille, ont bien été documentées et rapportées par ses responsables, qui n’ont de la fonction que le nom, dans des rapports journaliers plus proches de la surveillance en interne que de la gestion d’équipe. Cette justification de licenciement a même été contredite par un supérieur un peu embrouillé par tous les discours, qui aurait pointé le fort engagement syndical du camarade comme réelle raison. C'est le déclencheur de la grève. 

Pour les agents, c’est trop. C’est bien trop car cela arrive après des mois de tentative d’amélioration des conditions de travail. Cette grève n’est pas qu'une contestation en soutient à l'un des nôtres, mais bien la synthèse de revendications très claires qui n’ont été qu’ignorées jusqu’à présent par le sous-traitant en charge des agents d’accueil, ainsi que par la philharmonie. Car, peut-être que certains l’ignorent encore, mais la gestion de ce genre de travail est dorénavant délégué à des sociétés de services privées qui jouent perpétuellement avec les limites du code du travail, pour dégager un profit sur le dos des travailleurs qu'ils recrutent. Ainsi, même si nous ne parlerons dans ce papier que du cas de la Philharmonie de Paris, le cas s’applique aussi à bien d’autres établissement culturels du même prestige, ainsi qu’à la condition générale des hôtes.ses et agent.es d’accueil en congrès et événements huppés. 

Faisons d’abord un petit état des lieux des conditions de travail. Bien que notre camarade licencié était auparavant en CDI, sachez déjà que c’est presque une exception chez les agents d’accueil. La grande majorité est, dans le meilleur des cas en CDD renouvelable, mais plus généralement en CIDD. Alors quelle est cette nouvelle aberration monstrueuse de contrat précaire, dont l’existence légale jette un froid au droit du travail ? Un CIDD c’est un contrat d’intervention à durée déterminée, généralement sur un mois, mais qui peut-être sur une semaine ou un trimestre - ce qui pourrait ressembler aux anciens contrats vacataires, désormais interdits  dans la fonction publique car jugés trop précarisant. La grande différence avec un CDD classique étant principalement le renouvellement illimité du contrat sans aucune obligation de proposer de CDI. Le CIDD c’est une sorte période d’essai permanente et précaire, qui n’oblige à aucun minimum d’heure et aucune sécurité de pouvoir les faire, car nos contrats stipulent que nous sommes payés à la minute de présence. Ainsi, certain.e.s agent.es peuvent sans problème se faire évincer de leur travail, sans courrier, sans avertissement et sans motif de l’employeur, simplement par le fait de ne plus recevoir les plannings, peu importe leur ancienneté. Cela évite bien les primes, les négociations de salaires ou même les revendications en générale, car un CIDD peut simplement disparaitre du paysage, sans aucun recours légal, le jour où il devient un peu trop agaçant. Évidemment, l’employeur n’est pas non plus tenu de proposer de mutuelle ou autres avantages dont il devrait payer une partie. 

Parmi ces avantages, il y a les indemnités de transports qui sont ici évaluées au prorata des heures effectuées et non à la participation de moitié communément imposée, ainsi que les paniers repas qui, pour tous les types de contrats s’élèvent à environ trois euros pour six heures de travail effectuées. D’ailleurs pour les repas, la pause est de trente minutes (à ne surtout pas dépasser) pour les journées entières, seule exception des journées de dix heures de présence où la pause est d’une heure, non payée bien sûr. Les horaires d’ouverture et de fermeture étant relativement tardives (12h-18/20h en générale), les agents se retrouvent régulièrement à enchainer cinq à six heures de travail sans pause. Dans certaines équipes, des camarades ont même rapporté que leur responsable attendait devant les toilettes pour s’assurer que la « pause » était de l’ordre du besoin physiologique ou même pour les réprimander d’y être allés sans demander, comme à l'école primaire. Nous prierons donc, au passage, à tout propriétaire d’utérus de bien contrôler son flux lors des menstruations, car chacune de leur grande escapade aux toilettes sera comptée et rapportée à la direction. Ces responsables qui ne sont d’ailleurs payés que quelques centimes, voire euros, de plus par heure, n’ont aucune formation ni compétence au management et donc, stature leur autorité comme de flics totalitaires. Nous préciserons, tout de même, que ce n’est heureusement pas le cas de tous, certains sont d’ailleurs alliés à la lutte et soutiennent la grève. 

À cela se rajoute des journées impayées et des indemnités "oubliées" que chaque employé se doit de bien compter, vérifier et surtout justifier s'il veut récupérer le manque. Selon les cas, ces trous de salaires se rééquilibreront au bout de plusieurs mois, voire années, voire parfois jamais - la direction ne semblant pas en faire un cas de priorité et laissant les mails sans réponses. De la même manière, cette direction ne semble pas non plus considérer la signature des contrats comme une priorité, car ils sont envoyés par mail, souvent dans les spams, et qu'ainsi, beaucoup d'agents travaillent pour cette sous-traitance sans même y être contractuellement attachés. 

Même s'ils ne font pas encore partie de la lutte, nous adresserons aussi une forte pensée aux camarades de la sécurité et du ménage, qui travaillent dans des conditions similaires, voire pires. Certains faisant plusieurs heures de trajets par jour, dont l’essence et le péage n’ont toujours pas été indemnisés, payés à être debout et mal considérés, mais sans qui l’établissement ne pourrait en aucun cas assurer son ouverture. Ces agents là travaillent eux aussi via la sous-traitance de boites privées spécialisées et auraient certainement beaucoup d’arguments à rajouter à la cause. 

Pour conclure, nous désignons ces sociétés comme premiers responsables de la précarisation de nos emplois et de nos conditions de travail, mais il serait faux de dire que la philharmonie n’en partagerait pas la responsabilité, car en tant que client elle les accepte et elle en bénéficie. En effet, comme beaucoup de musées et autres institutions culturelles publiques, la cité de la musique ne fonctionne que grâce à l’exploitation de ses travailleurs pauvre. Cette institution prestigieuse - aux bâtiments oeuvres d’art designés par de Portzamparc, accueillant chaque soir le beau monde parisien politique et bourgeois, siégeant sur le parc de la Villette et pointant vers le 93 entre-autres pour l’ouverture de la culture aux classes populaires - voudrait-elle éviter de s’occuper des petites gens qui font tenir ses murs ? Car évidemment, ces postes sont assurés en grande majorité par des jeunes précaires, des étudiants, des pères et mères de familles, principalement immigrés.

En sous-traitant, ces institutions refusent délibérément d’accorder à ses travailleurs le statut d’employé en son sein et son nom, avec les bénéficient et l’encadrement que cela implique, le tout en osant nous désigner comme leurs "collaborateurs". Alors à ces institutions prestigieuses, ayez, s'il vous plait, au moins la décence de nous appeler tel que vous nous considérez : des sous-traités.

Force à la lutte et soutien aux grévistes,

Yozo Oba. 

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