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Billet de blog 30 mars 2023

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Philharmonie de Paris : Appel au boycott de l'exposition Basquiat

À l'aube de sa prochaine exposition temporaire sur Jean-Michel Basquiat, nous appelons au boycott de la Philharmonie de Paris pour ses sanctions répétées et impunies sur les grévistes, tout en cautionnant la protection de harceleurs notoires parmi les agents renouvelés. Car visiblement, chez les sous-traités, exercer son droit de grève est la faute la plus grave.

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Camarades,  camaradeurs, camaradeuses, bonjour. 

Pardonnez cette longue absence car en ces temps de révoltes populaires, nous étions occupés à camarader vivement, à coup de nasses et de gardav qui nous ont bien occupés dans le grand exercice de la camaraderie en état de droit. 

Enfin, trêve de politesses camaradantes et passons tout de suite au vif du sujet. En 2023, alors que la grande et prestigieuse Philharmonie de Paris s’enorgueillit de progressisme à l’idée d’exposer en simultanée le travail de deux hommes noirs étrangers - dont un révolutionnaire socialiste pro mouvement populaire - elle ne peut s’empêcher de bafouer les droits les plus élémentaires de ses travailleurs. En effet, après avoir viré trois grévistes en décembre dernier (sans aucune répercussions du côté du client), le sous-traitant délégué aux agents d’accueil a encore réussi à faire des miracles en termes de dissuasion à la grève et de punition des grévistes. Nous pointons, évidemment, le sous-traitant comme responsable de ces abus, mais aussi la Philharmonie de Paris, le client, qui les paie et les couvre de tout. 

Petit rappel de la situation des agents d’accueil. Nous, qui vous accueillons chaque jour et chaque nuit, habillés de noir et le sourire aux lèvres, nous sommes sous contrats CIDD, cette aberration absolue du droit du travail, renouvelables chaque mois au bon vouloir de l’employeur. Ces contrats précaires et précarisants ne nous garantissent aucun horaires et aucun droits si le sous-traitant décide de nous écarter. En effet, nous ne pouvons même pas être licenciés, nous sommes simplement supprimés des plannings, sans explication nécessaire, ni même de lettre ou de préavis et bien sûr, sans indemnités et sans frais à régler côté employeur. Ce système mafieusement légal permet au donneur d’ordre, la Philharmonie de Paris ici, de se dédouaner de la gestion et de l’organisation de ses travailleurs pauvres - comme c’est aussi le cas pour les agents de sécurité et de ménage - tout en acceptant que leur établissement tourne grâce à la précarisation du travail de leurs petites mains, notamment grâce à ces contrats à la limite de la loi et à la grande flexibilité qu’ils proposent. Ici, tout se fait par mail en fonction des créneaux et des disponibilités de chacun, mais aussi à la préférence de nos responsables qui sont, eux aussi, rattachés au sous-traitant. 

Ceci étant dit, pourquoi appelons-nous aujourd’hui au boycott de l’exposition Basquiat et, par extension, au boycott de la Philharmonie de Paris ? Tout simplement parce que les grévistes du mouvement de cet hiver en ont étés écartés. Parmi eux, il y a un chef d’équipe dont le travail a été salué par tous ses collègues, ainsi que des agents a qui les responsables ont confiés le management et la formation de nouvelles recrues. À priori, plutôt des personnes à qui la hiérarchie a pu faire confiance lorsqu'elle en avait besoin. Rien, sur la base du travail effectué, rien ne peut justifier leur évincement, si ce n’est qu’ils ont fait grève et ont tenu le piquet en novembre et en décembre derniers. Ce qui est d’autant plus « étrange », c’est que parmi ceux reconduits pour l’expo Basquiat, certains sont les sujets de plaintes concernant leur travail, ou même leur comportement envers d’autres agents. Ce n’est pas la première fois que le sous-traitant protège ses harceleurs au détriments de leurs victimes, mais là, ça commence à sérieusement se voir. Malheureusement, les agents d’accueil ne sont pas exempt de la misogynie la plus primaire, et nos responsables ne se soustraient pas non plus à la volonté de les défendre contre les témoignages, aussi nombreux soient-ils. 

En effet, en janvier dernier, plusieurs femmes ont adressé une lettre à la hiérarchie concernant un agent qui les mettait mal à l’aise, voire en insécurité au travail. Comment nos supérieurs ont-ils réagit ? Tout simplement en écartant les victimes, qui ont finit par se retrouver sur des expos temporaires et donc, sans travail depuis février, tandis que l’accusé s’est simplement fait "tiré les oreilles" et a pu rester bien au chaud sur son poste permanent. Bien sûr, il est aussi renouvelé pour la prochaine expo Basquiat avec plusieurs créneaux fixes, cela va sans dire. Après tout, cet agent n’est pas un sale gréviste, simplement un homme qui fait flipper les femmes qui travaillent en sa présence. Ce n’est pas la première fois qu’une affaire pareille agite les murs de la philharmonie. Il y a déjà un an, un agent avait été accusé de harcèlement par plusieurs femmes, qui se sont toutes retrouvées éparpillées sur des horaires et des postes moins avantageux, tandis que lui a pu rester en toute tranquillité à son poste jusqu’à ce qu’il décide d’en partir de son plein gré. Même à la philharmonie de Paris, les témoignages de dizaines de femmes ne suffisent pas à faire tomber un homme, son travail aussi mauvais soit-il sera toujours priorisé, soyez-en certains. Il n’y a, bien sûr, pas que ce genre de comportement douteux que la hiérarchie décide de survoler comme un non problème, mais aussi les mots et gestes plus que déplacés au sujet de camarades racisés, à qui l’on a gentiment rétorqué que ce n’était que pure maladresse. Évidemment, ici le racisme comme le sexisme ne sont que de petites maladresses que les discriminés ne font que mal interpréter, ce n’est donc pas nécessaire d'en sanctionner les auteurs. 

En revanche, ce qui est intolérable pour la Philharmonie, c’est le comportement des grévistes qui ont bloqué des expos et brandit des fumigènes devant ce lieu sacré de la culture. Des débordements accusés comme excessifs, car lorsque l’on est agent d’accueil, on est excessif dès lors que l'on devient visible. Parce que nous, normalement, on dit bonjour, on sourit et surtout, on doit bien fermer notre gueule. On doit être complaisants et polis, même lorsque Jean-connard débarque à dix heure du mat' avec ses blagues misogynes et que Marie-bourgeoise refuse d’aller déposer son putain de sac à dos au vestiaire parce qu’il est tenu par un noir. On doit gentiment accepter de former entièrement chaque nouveau qui va nous remplacer dès lors qu’on l’ouvrira un peu trop. On doit obéir à chaque nouvel ordre débile venant d’un hiérarchie déconnectée qui croit que les visiteurs ne savent pas lire de simples panneaux et nous demande de leur prendre la main pour les guider aux chiottes ou au vestiaires. Le tout, évidemment, pour dix balles de l’heure. Mais bien sûr, comme tout bons chiens de gardes qui se respectent, pour eux la violence ne vient que de nous, elle ne vient que des travailleurs pauvres. 

Nous rappellerons qu’en négociations, le directeur adjoint de la philharmonie, haut fonctionnaire nommé par notre grand et bon roi, nous a quand même dit que nous devrions nous estimer heureux d’être payés au smic. Parce qu’à leurs yeux, nous coutons déjà trop cher. Avec nos paniers repas à cinq euros et nos titres de transports remboursés au pro-rata des heures effectuées, nous coutons trop cher. Sans aucune sécurité d’heure, d’emploi ou de congés en cas de maladie, nous coutons encore trop cher. Dans la lignée Macroniste de l’idéologie du travail, les petites mains devraient couter bien moins. Comme tous les mineurs de lycées pro mis au travail en alternance non payées, les stagiaires à trois euros de l’heure, les services civiques ou même les futurs bénévoles en 35h pour les JO de Paris. À leurs yeux, notre temps ne vaut rien. En tous cas, il vaut déjà trop. C’est la même logique que les deux ans de plus pour les retraites. Notre temps à nous ne devrait pas avoir de valeur. Peu importe que les jeunes soit la population la plus précaire de France, nous devrions déjà nous estimer heureux de travailler. 

Alors, que se passe-t-il lorsque l’on nous empêche de travailler ? Lorsque l’on nous empêche de faire nos heures pour garantir la flexibilité d'un marché précaire ? Lorsque l’on nous écarte pour avoir fait l’offense d’utiliser notre droit de travailleur le plus élémentaire ? Lorsque le peu qui reste, sont ceux qui ont bien prouvé leur subordination, malgré les mauvais traitements que permet et encourage la sous-traitance ? À cette heure là, de quel côté se trouve encore la violence ? 

Notre seule réponse et celle-ci. Ce petit article, relativement pauvre d’information mais riche de colère. Car la colère est grande du côté des travailleurs en ce moment. La colère, c’est tout ce que nous pouvons garder et pour eux, il faudrait la garder pour nous. Mais non, pas cette fois, pas encore. Il faut nous rendre visible. Il faut crier haut et fort. Il faut rappeler encore et encore que sous-traitance égale maltraitance. Comme toute bonne histoire de domination abusive, il faut que la honte change de camp. Voila pourquoi nous appelons au boycott de la Philharmonie de Paris et de son exposition à venir, de la même manière que nous appelons à la grève générale. Car ce sont nos seuls leviers face à un système qui n’a de cesse que d’écraser les droits des travailleurs, particulièrement des plus précaires. Car c’est notre seule manière de porter une voie et d’être enfin visible. Car si l’utopie est de notre côté, nous vous laissons deviner de quel côté nos opposants se trouvent-ils.

Demain, après demain et tous les jours prochains, vous nous verrez danser dans les manifs et sur les piquets de grève. Vous nous verrez agiter des drapeaux et scander en choeur à l’honneur des travailleurs. La lutte sera celle de tous ou elle ne sera pas. Car nous sommes ensemble et solidaires. Car contrairement aux chiennes de la macronie, on n’aboie pas, on chante. 

Camaradement votre,

Yozo Oba. 

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