Le remaniement n'est qu'écume face à la vague féministe

La vague victorieuse des municipales s'est vite rapetissée en douche froide pour les militant.e.s féministes. Le remaniement ministériel, simulacre de réponse du gouvernement aux aspirations exprimées lors du 2nd tour des municipales, a révélé la béance de la fracture entre les tenant.e.s de l'ancien monde et les autres.

Je vous écris depuis la page raturée. Celle des qu'est-ce qu'elles veulent. Des confinées. Des hystériques. Des mal-baisées. Des attentes. Des longues heures sans prise sur les minutes.

Je vous écris depuis la page des impuissantes. Des fatiguées. Des paroles coupées. Des taiseuses. Des coupables devant l'éternité. Des petites filles sages. Des harcelées.

Je vous écris depuis la page des indignées. Des signes. Des dignes.



Je vous écris depuis la page des invisibles

Vous vous dites que je parle encore des femmes et vous n'avez pas tout à fait tort. Pas tout à fait.

Je parle des invisibles parce que trop souvent l'invisibilité est le propre du deuxième sexe. Et l'urgence sanitaire a reflété ce constat. Paradoxalement, les tâches et compétences majoritairement féminines ont perdu de leur transparence, s'aventurant sur le terrain d'une visibilité impure et imparfaite. C'est le côté sanitaire : les femmes sont majoritaires dans les métiers du soin, dans l'accompagnement des personnes, dans l'éducation, dans la charge mentale et émotionnelle de l'organisation du foyer, dans les métiers précaires et indispensables à la survie, dans les temps partiels et la monoparentalité. C'est le côté urgence : l'urgence, c'est une affaire d'hommes, c'est viril, c'est rationnel, c'est un monstre froid dépourvu d'affect. Un Léviathan qui ne souffre pas d'être ralenti. Un impératif dont les alarmes n'attendent pas celles qui ont déjà mille tâches à remplir, alors comment libérer des secondes pour défendre une expertise égratignée par le manque perpétuel de reconnaissance ?

Finalement l’urgence, c’est un peu comme la crise, un discours permanent, sans cesse reconfiguré, sans cesse remobilisé pour justifier les aléas du quotidien et les atteintes au bien-être, à la sérénité, à la tranquillité des routines et à la douceur de la vie.

 

Notre avenir ne doit pas être l’éternel recommencement de l’invisibilité des femmes

Nous sommes nombreux et nombreuses à avoir songé ou décrit un monde d'après, formant le vœu que le déconfinement lui épargnerait l'incantatoire. Il n'en est rien. Ce n'est guère surprenant. Le monde d'après est pourtant à portée de main et il ne tient qu'à nous, militant.e.s de la radicalité sociale, féministe et écologique, de le saisir et de ne plus le lâcher ; de faire de la relance un outil au service de la société pour défendre les droits des femmes. Il est temps de prendre conscience que notre société, celle qui dévalorise et sous-rémunère les métiers du quotidien, du soin, de l’accompagnement ; celle qui abîme les services publics ; celle qui fait de l’argent un moteur plus puissant que la protection sociale ; cette société doit le plus vite possible rejoindre le lent confinement du passé.

La radicalité est une force motrice qui s'inspire de nos colères, les traduit en aspirations politiques et s'imprime dans nos espaces politiques. En 2020, lorsque même l'homme n'est pas séparé du ministre, lorsque l'urgence climatique continue à céder sa voie aux sirènes de la relance productiviste, lorsque le dogme néo-libéral se drape dans les conséquences de la crise économique pour relancer la partition discordante de la réforme des retraites et que les annuités dues (à l'actionnariat d'ailleurs plus qu'à la collectivité) s'allongent démesurément sur notre espérance de vie, lorsque la baisse du temps de travail est écartée d'un revers de manche par le gouvernement, et bien la résistance politique se doit d'être radicalement exigeante.

Cette exigence, elle s'est traduite pour une part dans les urnes de nombreuses villes, qui ont fait le choix de désigner à leur tête les candidats et candidates de coalitions de gauche unie. Plusieurs de ces collectifs se sont inventés et coalisés de manière hybride, en secouant les logiques d'appareil. Cette secousse n'est pour autant pas l'expression uniforme d'un désaveu envers les partis politiques : les structures partisanes sont les premières victimes du déficit de confiance des citoyen.ne.s envers les mécanismes de représentation politique. Comment les convaincre du contraire, face à l'emprise des forces de l'argent sur les instances de décision, face à la mainmise de l'entre-soi masculino-libéral sur la conduite du monde, face aussi à la petite musique lancinante des conflits d'intérêts et abus de confiance ?

Les partis sont des structures de conquête du pouvoir qui reposent sur l'abnégation, la combativité et la force de conviction des militant.e.s. Ils ne peuvent que pâtir du sentiment de déconnexion et de l'apparente impunité des élu.e.s ; alors même qu'ils sont déjà affaiblis par le grignotage incessant des marges de manœuvre politiques face à la marée montante des privatisations et de la financiarisation de l'économie.

Si les failles laissent entrer la lumière, alors l'avènement de collectifs divers motivés par l'intérêt commun d'activistes politiques, encarté.e.s ou non, est probablement la meilleure manière de sauver la légitimité de la représentation politique, via des structures permettant la promotion de nos convictions de transformation sociale, et de mettre fin à l'utilisation de l'abstention comme un instrument de rejet global du monde politique.

 

Que dire alors de la couleur de notre vague ?

En marge d'un événement de campagne du Printemps marseillais, couvert par la presse, j'ai croisé deux adolescentes qui s'interrogeaient sur la présence de ces caméras. Je leur ai expliqué que c'était pour Michèle Rubirola, la candidate de la gauche et des écologistes à la mairie. Elles ont esquissé un sourire poli, quoique sans enthousiasme. J'ai précisé ensuite que Michèle Rubirola est féministe : elles ont littéralement rayonné.

Ce n'était rien, juste quelques phrases au détour du vieux port, et pourtant leurs sourires aux éclats est l'un de mes meilleurs souvenirs de campagne. Deux sourires et une promesse : le féminisme est désormais reconnu à part entière en tant que projet politique de transformation sociale.



Nous sommes femmes, nous sommes fières, et féministes et radicales et en colère

A l'instar de nombreuses militantes féministes, le remaniement ministériel m'a indigné. Une fois de plus - une fois de trop, la présomption d'innocence s'est alliée à la présomption de mensonge plaquée sur les femmes victimes de violences et n'a pas fait obstacle à la promotion d'un ministre qui fait l'objet d'une enquête pour viol.

Mais au bout du compte, je n'ai pas été surprise. Faire de l'égalité entre les femmes et les hommes la grande cause du quinquennat n'a jamais empêché le Président de la République de s'inquiéter publiquement, un 25 novembre, d'un "quotidien de la délation" qui serait produit par le mouvement #MeToo. Il ne s'est pas non plus offusqué du cadeau d'anniversaire sexiste et dégradant que lui avait fait Cyril Hanouna. Il n'a jamais nommé de Première ministre.
Au sein de son gouvernement, l'ex-secrétaire d'État en charge de l'égalité entre les femmes et les hommes a affiché ostensiblement son soutien à l'un de ses collègues mis en cause par la presse pour une affaire de violences sexuelles.

Il ne s'agit pas ici de faire un inventaire des colères mais bien de souligner que l'affichage politique de la grande cause semble bien vain, et que la communication n'a pas emporté la conviction de notre gouvernement.



Le décompte des 600 jours a commencé pour le "gouvernement de combat" qui vient d'entrer en fonction

Les féministes ont l'habitude de compter. Compter les remarques sexistes. Compter les écarts de salaire. Compter les insultes misogynes. Compter les coups, compter les viols. Compter les féminicides.

Le mouvement des femmes continuera à résister pour que la honte change de camp. Et parce que pour éradiquer la domination masculine, il ne peut compter que sur lui-même.

Ces 600 jours sont au service de la cause des femmes. Toutes les municipalités remportées par la vague féministe des élections municipales sont autant de collectivités capables de transformer le monde en prenant l'égalité entre les femmes et les hommes comme boussole.
 
Quelle que soit finalement la couleur de la vague, elle sera féministe si elle veut déferler.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.