C'est un joli nom, camarade

Il y a eu suffisamment de journées sans fin en 2020 pour ne pas avoir envie de voir l'histoire de la présidentielle de 2017 nous condamner de nouveau à l'absence d'alternative politique en 2022 : quelques réflexions sur l'indispensable unité de la gauche.

Cher Jean-Luc,

Je vous écris aujourd'hui parce qu'au 1er tour de l'élection présidentielle de 2017, j'ai glissé votre nom dans l'urne. Ce vote, je l'assume même s'il m'est régulièrement revenu en travers de la gorge depuis.

Je l'assume parce que l'analyse que je faisais en 2017 était qu'aucune voix ne devait manquer à la candidature de gauche qui avait le plus de chance de parvenir au 2nd tour. C'était donc faire le vote le plus utile à l'égard de la situation du pays et de mes convictions politiques.

Je l'assume aussi parce qu'il m'a mise en colère. Très en colère. J'ai tergiversé pendant des semaines et j'ai regardé avec désespoir les campagnes de la gauche se déliter, alors même qu'elles auraient dû s'alimenter et se propulser les unes et les autres vers le choix de l'unité.

Bien sûr, l'histoire des primaires n'avait pas anticipé sur le papier les défections et les trahisons, les multiples concessions à l'opportunisme électoral et l'ascension individuelle fulgurante permises par un appareil politique aussi trouble que celui d'En Marche.

Bien sûr, nombre des lâcheur.se.s-marcheur.se.s venaient des rangs de la gauche et les tâches de poix sur les ailes d'albatros du Parti socialiste n'ont fait que s'étendre et se ramifier. Aux dépens d'un candidat sincère et courageux, qui personnifiait un programme d'action publique capable de répondre aux défis de notre temps.
Bien sûr, parvenu.e.s laborieusement au mois de février, il était trop tard pour envisager un retrait de l'un ou de l'autre au regard des sommes engagées pour la campagne.
Bien sûr l'égo, bien sûr l'orgueil, bien sûr le péché Hollande originel.


Bien sûr. Mais aucun de ces mornes "bien sûr", que nous lâchions dans un soupir en 2017, ne remplaça une candidature unique de la gauche, quelle que soit d'ailleurs son étiquette, seule capable de battre le duo infernal du néolibéralisme décomplexé et du nationalisme bon chic bon genre.

Il n'y a pas de "bien sûr" qui tienne en 2022.

Et la lumière au bout du tunnel ne sera pas incarnée par une personne mais bien par les millions de nos concitoyen.ne.s qui manifesteront leur adhésion à l'alternative politique, écologiste, féministe et sociale que la gauche doit être en capacité de matérialiser, à peine de s'effilocher davantage.

Cher Jean-Luc, nous sommes en 2020 et cette année a été celle des affres. C'est aussi celle qui se penche à la frontière du monde d'Après, et nous lui devons de nous pencher vers lui, de lui tendre la main. Une main, pas deux, pas 36. Une main capable de l'attirer à nous et d'en ouvrir la porte.

"Une personne qui n'a pas confiance en soi ne dispose plus d'aucune critère de la réalité, car ce critère ne peut-être trouvé qu'en soi-même. Une telle personne interpose entre elle et la réalité rien moins qu'un labyrinthe de faux-semblants." glisse la plume de James Baldwin, dans La prochaine fois, le feu.
Je veux bien admettre qu'il faut croire en soi pour considérer que le monde auquel on appartient peut être changé par la somme de nos volontés.

Mais le labyrinthe devient voie sans issue si la croyance confine à l'aveuglement.

Je n'ai pas la prétention de vous demander de renoncer à votre projet. La France a besoin de débat d'idées, et 2022 pourrait bien-être l'horizon de tous les possibles dont nous avons cruellement soif en tant que militant.e.s contre le dérèglement globalisé du monde, contre les risques d'effondrement climatique, contre les violences sexuelles et la brutalisation des femmes mises en œuvre par la persistance du sexisme, contre les privations de liberté des chances infligées aux précaires, contre les atteintes à l'éducation des générations sacrifiées par le covid-19, contre le délitement de notre système de soins sur l'autel des revalorisations insuffisantes des dépenses de l'Assurance maladie, contre le fait de devoir encore nous battre pour le droit à l'avortement, contre les tortures infligées à des milliers et des milliers de personnes dans les camps où sont parqué.e.s les Ouïghour.e.s, contre les atteintes au vivant au travers des pesticides et de l'intensification de l'exploitation de la biodiversité, contre l'absence de vergogne de ceux qui possèdent l'argent et s'organisent pour multiplier leurs ressources mais pas les jours de vie heureuse.
Mais en 2022 la fenêtre d'opportunité ne sera pas si large et nous n'aurons qu'une tentative pour y plonger.

Ce ne sera pas une fenêtre pour 150 000 personnes, cher Jean-Luc, mais bien pour 67 millions.

Je vous demande donc simplement, Jean-Luc, comme probablement d'autres l'ont fait ou le feront - et d'ailleurs, vous l'aurez compris, cette lettre ne vous est pas exclusivement destinée - d'être capable en conscience d'examiner si votre candidature servira ou non la gauche, lorsque les lignes de force se préciseront. Et d'être en responsabilité vis à vis des conclusions que vous en tirerez.

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