Des lendemains qui chantent

Je ne veux pas faire partie des coupables du monde d'Après : c'est le moment de planter mon arbre à souhaits. Ni dystopiques, ni utopiques, les lendemains qui chantent nous appartiennent.

Écrire. Écrire, écrire pour transformer le refus en une énergie dans laquelle je pourrais me reconnaître.
Écrire, écrire pour détourner les yeux de ma colère, qui rebondit contre les murs, qui me fissure, qui parsème le carrelage de mes éclats furibonds.

Écrire, écrire pour changer la saveur de l'amertume du confinement.

Je suis comme vous. Je suis une collègue, une amie, une sœur, une vieille connaissance, un profil aperçu de temps à autre sur les réseaux sociaux. Je suis connectée et impuissante. Je cherche des réponses.

J'ai voulu des coupables. Il faudra que justice se fasse parce que personne n'oubliera ces longues heures de confinement et ce décompte quotidien et macabre des adieux aux malades et de l'épuisement des soignant.e.s.

Mais je ne veux pas en faire partie. Demain, je veux dire, ou dans 10 jours ou dans 2 mois. Je ne veux pas en faire partie.

Notre monde s'est refermé autour de nous par le hasard de l'infiniment petit. Nous avions l'habitude des risques collectifs : les attaques contre notre société mues par les obscurantistes et le fanatisme, la haine des femmes ravivée par chaque acte de violence sexuelle et par les myriades d'insultes sexistes, les exclusions et la spirale avilissante de la pauvreté, la montée presqu'inéluctable de la peste brune et du dégoût pour l'autre et pour le vivre ensemble solidaire et inclusif.

Nous n'étions pas préparés à ce que le risque soit si personnel, si intime et si contagieux.

Et pourtant, ce risque-là aussi, nous l'avons créé de toutes pièces. C'est un jeu de domino : à force de vaciller, il nous a englouti. Confortablement allongé.e.s dans l'herbe de notre écosystème, nous avons pris trop de place. La biodiversité est riche de son équilibre, mais cette subtilité ne fait pas partie de l’équation de la mondialisation globalisée. A tout le moins, on pourrait reconnaître au capitalisme un certain talent dans l’équilibrisme : il se réinvente au travers des exploitations des populations tenues à distance des préoccupations des consommateur.rice.s ; au travers de la paralysie empathique des dirigeants de l’argent, de l’avidité et de la corruption (et le masculin majoritaire l’emporte ici à dessein) ; au travers de la complexité des chaînes de gouvernance, qui dépossède l’immensité d’entre nous de l’impression d’être en capacité d’agir.

L’accumulation du capital par les rentiers et les grands propriétaires, par les puissants et les mondialisateurs, n’a jamais abdiqué face aux crises. Toujours, elle s’est nourrie des efforts considérables consentis par les puissances publiques – par les peuples – pour sauvegarder le système et maintenir par les flots des liquidités les établissements bancaires.

Le capitalisme n’est pas seulement un choix économique implacable : il est irrigué par les traits sociaux qui façonnent notre vie en collectivité. Il est profondément patriarcal. Il calcule les valeurs productives de chacun et chacune d’entre nous, en se fondant sur une grille de lecture qui n’a jamais été exhaustive. La comptabilité du capitalisme est biaisée : elle ignore ce qui ne peut que lui être invisible, ce qui ne crée pas de ressources sonnantes et trébuchantes. Elle méprise les soins aux plus fragiles, dans la période douce-amère de la vie pendant laquelle le déclin est chaque jour une montagne un peu plus haute à gravir. Elle oublie l’accompagnement des plus jeunes vers l’autonomie et l’émancipation. Elle détourne le regard de la charge mentale de l’organisation du quotidien des famille, de chacune des tâches accomplies sans reconnaissance mais sans lesquelles la douceur du foyer ne serait qu’un mirage.

La hiérarchisation des êtres produite par la globalisation financière est elle aussi une conception archétypique de la domination masculine. Faire du fric, c’est une occupation d’hommes : la valence différentielle des sexes s’incarne profondément dans le monde du travail, dans chaque domaine d’activité, dans chaque catégorie professionnelle. L’abysse se creuse chaque minute un peu plus entre les colossales sommes d’argent promises par nos gouvernements pour faire face à l’épidémie et les bas salaires des infirmières, des soignantes, des caissières, des femmes de ménage qui prennent tant de risques et sont si indispensables à notre survie.

Tout juste accepte-t-elle d’avouer du bout des lèvres que 99% de la richesse mondiale est détenue par les hommes et que les écarts de salaire entre les femmes et les hommes doivent être atténués, en vertu du principe selon lequel « à travail égal, salaire égal ».

La pandémie n'est pas un manque à gagner pour les jours d’après. C'est une force majeure et elle nous oblige. Il ne s’agira pas, demain, de réparer les errements du passé par quelques pansements vaguement teintés de responsabilité sociale alors même que la course à la croissance et aux profits aura repris de plus belle, rancunière envers chaque heure de confinement.

Comme vous, peut-être, j’ai le sentiment d’être calfeutrée au fond d’un sablier. Les grains de sable des informations qui s’écoulent au-dessous et autour de moi me font osciller entre sidération et indignation. La crainte diffuse d’avoir abandonné les repères du quotidien, la lente avancée des disparitions, les deuils qui emprisonnent violemment tant d’entre nous s’enroulent et se resserrent avec fatalisme.

En revanche, ce sentiment de fatalité n’est pas inconnu. Il se fait depuis quelques temps chaque année, chaque mois même plus pressant.

Je disais plus haut : j’ai voulu des coupables, mais je ne veux pas en faire partie. Je ne crois pas que nous soyons actuellement doté.e.s des gouvernements qui partageront cette analyse de la culpabilité. Mais la lutte contre l’épidémie du Covid-19 nous aura montré que face aux risques majeurs qui menacent la survie de l’espèce humaine, ou d’une proportion significative de celle-ci, nous sommes contraint.e.s à des choix drastiques en matière de libertés individuelles.

L’humanité dans son ensemble se défend contre un risque immédiat, celui de l’infiniment petit. Mais nous nous battons également contre l’épuisement de l’infiniment grand. L’urgence climatique n’est plus une modélisation scientifique pessimiste, elle est une projection à moyen voire à court terme du sort de nos générations.

Que ferons-nous, demain, face à l’effondrement de notre environnement ? Faudra-t-il abandonner les droits et libertés individuelles ? Faudra-t-il assigner les populations à résidence, en dehors de celles et ceux qui assurent les missions essentielles de la nourriture et des soins ?

Cette trajectoire du monde de « l’Après » ne nous ressemble pas. Je ne veux pas de cette culpabilité.

A défaut de pouvoir « me lever et me casser », je vais croire que nous sommes collectivement capables de ne pas être coupables. Je ne vois pas au nom de quel(s) dogme(s) nous devrions renoncer aux lendemains qui chantent et au droit de revendiquer une société qui permettrait enfin de nous garantir à toutes et tous un avenir.

Alors, je me lance. Je veux un monde débarrassé des violences sexuelles et sexistes, qui diminuent et écorchent la moitié de la population, qui écrasent les possibles et les opportunités des filles et des femmes, qui tuent tant de sœurs victimes du terrorisme des hommes.

Je veux un monde débarrassé du primat nécessaire de la domination : les privilégié.e.s ne le sont que par la grâce des précarisé.e.s. Et les choix politiques de préservation desdits avantages nous condamnent à brève échéance.

Je veux un monde respirable. Je ne veux pas remplacer la menace des gouttelettes par la mort lente de la pollution et des perturbateurs endocriniens.

Je veux un monde dans lequel le beau l’emporte sur le prix.

Je veux un monde qui fait le choix conscient et collectif de sa survie, et qui élabore une chaîne de valeurs des activités adéquate.

Il y a des rêves au fond des insomnies. Ni illusions personnelles, ni hallucinations collectives : les partisan.e.s d’une civilisation fondée sur la durabilité, sur l’adéquation entre les ressources et les besoins, sur la participation de chacun.e selon ses moyens, sur le refus de l’exploitation des précaires par les privilégié.e.s, sur le refus d’un monde qui réserve son ouverture aux forces de l’argent, sur le respect de chacune des composantes de notre biodiversité, sur l’égalité intrinsèque des femmes et des hommes, sur la mise au ban du consumérisme et de l’obsolescence à tout prix (…) ne réclament pas la Lune.

Donnons-nous le monde. 

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