Le temps des c(e)rises

Faire table rase, c’est vertigineux. Comment bâtir un monde dans lequel les rêves des 99% auraient enfin droit de cité ? C’est un défi à la mesure de la volonté collective de la gauche. Et la gauche du déconfinement doit être féministe, féministe avant tout, féministe à tout prix. Aucune réponse à l’urgence climatique n’aura d’avenir si elle est compatible avec le patriarcat.

Dans mon dernier billet, je me disais qu'il y a des rêves au fond des insomnies. Je vous le confiais par la même occasion (en luttant contre un fort sentiment d'autocensure, et donc je vous remercie pour tous vos messages qui me sont allés droit au cœur). C'est vrai.

Il y a des cauchemars aussi. Ce n'est pas exactement du pessimisme – et d'ailleurs malgré notre répugnance vis-à-vis des oiseaux de mauvais augure, force est de constater que celles et ceux qui voient l'effondrement au fond de chaque tasse de café n'ont pas tort sur tous les points.

Donc sans vouloir être entièrement pessimiste, ni renoncer aux dosettes de café (il y a des drogues douces de la normalité qui habituent les heures au dérèglement), il me semble que rêver d'un monde déconfiné et souhaitable, c'est envisager que les forces de l'argent le font aussi – d’ailleurs, le MEDEF n’a pas attendu le 11 mai pour réclamer un moratoire sur l’application des timides mesures environnementales prévues par la loi anti-gaspillage.

Et le monde rêvé des forces de l'argent, c'est nous et la force d'inertie de la gouvernance néo-libérale. (Je ne voudrais pas ici faire preuve d'insincérité ou de naïveté : j'ai bien conscience que les forces de l'argent ne rêvent pas et que leur froideur nous consume. J'ai bien conscience aussi qu'elles n'ont pas besoin de rêver puisqu'elles ont le pouvoir.)

Je sais que je fais partie des pions commodes du monde rêvé des puissants. Je suis privilégiée. J'ai coché des cases. J'ai suivi la path dependancy du confort matériel et fait signe aux sirènes de la méritocratie. Et je n'ai aucun mérite.

Entendons-nous bien : à mon niveau, j'essaie de perturber le répit des dominants. Je suis féministe et de mon point de vue, c'est l'opinion politique la plus subversive et radicale quant à l'inchangé et à l'immuable – il n'est d'ailleurs pas facile de rentrer dans l'habit de cette radicalité, et j'échoue souvent à me glisser dans les plis. Ce sentiment de culpabilité ne tient pas très chaud la nuit.

Il s'entretient de lui-même, à chaque fois que je croise le désert d'humanité des inégalités. Nos cauchemars nous rentrent dedans de plein fouet, tous les jours, depuis trop longtemps.

C. S. Lewis décrit, dans l'une des aventures du monde de Narnia (L'Odyssée du Passeur d'Aurore), la découverte de contrées inconnues aux confins du monde. L'une de ces "îles" est environnée de brumes et l'un des rescapés que les voyageur.euse.s cherchent s'y trouve. Je me le figure décharné, les vêtements filasses, la chevelure rapiécée, les yeux comme des puits. Une fois échoué sur le pont du navire, il supplie l'équipage de faire demi-tour au plus vite, hurlant qu'il faut fuir le pays des rêves. Il s'attire alors les moqueries d'une souris (le personnage le plus courageux et ombrageux du cycle de Narnia, elle s'appelle Ripitchip et je la soupçonne d'avoir inspiré les elfes de maison, mais je m'égare) et de quelques autres. Le naufragé panique et hurle approximativement "Vous ne comprenez pas ! Je ne vous parle pas des rêveries, des simples rêveries agréables dont vous émergez avec le sourire. Je vous parle des rêves !", et de toute évidence ses cauchemars lui ont fait perdre toute raison.

Peut-être convient-il alors de les regarder dans les yeux ?

Alors, passons au premier. Il se déroule en vagues. Je contemple la date du 11 mai avec impatience (malgré les approximations et les hésitations du gouvernement), mais finalement ne constitue-t-elle pas un répit de courte durée ? Si la contagion reprend, ne serons-nous pas obligé.e.s de nous confiner de nouveau dans 3 ou 4 mois ? Et encore ensuite ? Et dans l'intervalle, le retour au travail prématuré aura mis en danger tant de collègues. Les impératifs de la productivité auront épuisé tant d'autres. Nous aurons englouti l'apaisement relatif de nos rues dans la frénésie de la reprise et nous nous serons brûlé.e.s encore.

Ce cauchemar, il s'incarne bien sûr dans toutes les interrogations qui cloisonnent le 11 mai. Il s'anime aussi dans chaque gesticulation de Donald Trump et dans chacune, chacune des injonctions à la reprise du travail au nom de l'effort national, au nom des victimes futures du chômage et de la crise économique majeure dont nous ne voyons pour le moment que l'écume.

Je ne dis pas que la crise et le chômage de masse, que l'augmentation de la pauvreté, que tous les mécanismes qui empêchent les précaires de régler le coût de la vie (quelle expression terrible, quand on y pense) sont des perspectives illusoires ou négligeables. Loin de là.

En revanche, je pense que ce sont des choix politiques. Je n'ai pas la naïveté de prétendre que le 12 mai, la pauvreté sera interdite et que s'enchaîneront adoptions de lois garantissant l'égalité réelle et décrets d'exécution solides et efficaces.

Mais j'aimerais pouvoir croire qu'entre le joli mai et le temps des c(e)rises, l'abolition des privilèges aura passé le stade des mots bleus. Que nous pourrons collectivement nous rendre heureux.ses. (Je vous accorde que depuis les jours profonds du confinement, formuler ce vœu dépasse un peu l'entendement).

Je crois profondément que la productivité et la soif inextinguible de croissance ont perdu le droit de gouverner nos vies. S'il doit y avoir plusieurs vagues de confinement, je refuse de m'enfermer pour voir le monde (re)tourner trop vite dans la roue infernale de la mondialisation financière.

Le second rêve sombre, il n'a pas vraiment de date à partir de laquelle se dérouler. 11 mai ou pas, il s'anime dans le déconfinement définitif. Le risque est principalement écarté. La frénésie reprend, atténuée par les gestes barrières, et déjà les insatiables du profit se sont jetés sur de nouveaux marchés émergents. Nous exportons toujours plus de masques aux coloris et aux propriétés diverses, cousus à la chaîne par des enfants et des ouvrier.e.s qui ne verront peut-être pas trois centimes après avoir fait défiler sous leurs doigts des mètres de tissu. Les kits pour fabriquer son gel hydroalcoolique maison se vendent à prix d'or. Et derrière nos masques nous ne remarquons pas plus celles et ceux qui en sont privé.e.s que nous ne voyions les victimes de l’exclusion. Qui n'ont pas les moyens ou le loisir de se protéger correctement.

Derrière nos masques nous aurons repris le cours normal de l'habitude... et de la casse des services publics. Aussi méritées soient-elles, les primes ne peuvent rien faire durablement pour notre service public. C'est une goutte d'eau dans l'océan de la marchandisation des services d'intérêt général, et de la transformation de la pénurie en norme, comme le souligne Libération à la fin de son article « Masques : comment le gouvernement a menti pour dissimuler le fiasco » (27 avril 2020).

Cette formule, le caractère normatif de la pénurie, me semble décrire assez fidèlement la logique libérale de fonctionnement des services publics. Leur caractère collectif fait pâle figure face à leurs coûts, face au poids de la dette, face aux sempiternels discours sur la réduction des dépenses publiques, face aussi au fait que les privilégié.e.s n’en ont pas besoin – puisqu’iels peuvent se tourner vers le privé – ni ne sont incité.e.s à participer financièrement à leur maintien et à leur amélioration. Forcément, il est plus avantageux d’être rémunéré symboliquement en tant que premier de cordée que de mettre des moyens dans le ruissellement ; et c’est dans l’air du temps avec la disparition des mécanismes d’imposition spécifique des plus riches.

Les applaudissements de 20h n’ont pas ressuscité l’impôt de solidarité sur la fortune, pas plus qu’ils n’ont permis d’obtenir l’interdiction des dividendes ou la revalorisation des bas salaires, majoritairement féminins. Ils n’ont pas non plus dégelé le point d’indice, traitement salarial humiliant et indigne des fonctionnaires de notre pays.

J'ai été élevée dans l'idée que le service public est le matrimoine de celles et ceux qui n'ont rien. C'est vrai mais derrière l'adage se dissimulent aussi celles et ceux qui ont bien davantage ! Et même celles et ceux qui veulent le rapiécer, le grignoter, le rentabiliser. Je voudrais tant qu'iels se réveillent.

La pénurie en tant que norme est toujours une caractéristique prégnante de notre organisation collective et des services réalisés avec les ressources de la collectivité. Et pourtant, quelle absurdité ! Nous payons en vies humaines les réticences des néo-libéraux à investir dans nos protections collectives, des réticences qui se drapent dans les mots sérieux de responsabilité, rigueur, pragmatisme. Pourtant, il est tout à fait responsable politiquement, rigoureux intellectuellement, et pragmatique économiquement de considérer la dette comme une ressource permanente. A ce titre, elle n’est pas en tant que telle transmissible aux générations futures puisqu’elle n’a pas vocation à disparaître. Par contre, nous nous offrons et nous transmettons la qualité de nos services publics, la pertinence de nos investissements, la conscience écologique et égalitaire de nos décisions.

Alors non, parmi tous les discours appelant encore et toujours aux sacrifices, ignorant sciemment que tous les sacrifices consentis au néo-libéralisme nous ont laissés sans défense face à la menace sanitaire, le compte n’y est pas.

Le 3ème cauchemar, c'est celui de l'invisibilité du féminisme. Et j’en terminerai par là. Je disais plus haut qu’à mon avis, le féminisme est l’opinion politique la plus subversive et radicale qui soit. Un fonctionnement féministe de notre société, ce n’est pas retrancher les activités prestigieuses et la détention des pouvoirs des mains des hommes pour les partager équitablement avec les femmes. C’est renverser le cadre conceptuel du patriarcat pour parvenir à une société dans laquelle l’émancipation de chacun.e est permise, non par les corrections successives des inégalités sexistes et sexuelles mais par une distribution des responsabilités sociales organisée en dehors des hiérarchies de privilèges et de prestige conçues par la domination masculine. En d’autres termes, il s’agit de renverser l’usurpation du régalien. Pourquoi les préoccupations financières l’emporteraient-elles toujours sur les affaires sociales, dans les dynamiques des responsabilités politiques et dans celles des décisions ?

 « Refusant de limiter cette catégorie au seul travail salarié, les grèves des femmes appellent également à suspendre le travail domestique, les rapports sexuels et les sourires » expliquent Cinzia Arruzza, Nancy Fraser et Tithi Bhattacharya dans Féminisme pour les 99% : les mobilisations féministes ne se limitent pas aux chaînes de valeurs dans lesquelles nous évoluons… et qui sont bien incapables de deviner le prix d’un sourire.

Nous vivons une époque étrange de par le confinement et le renversement de nos habitudes de consommation et de socialisation. Mais certaines choses sont immuables : dans notre état d'urgence, les femmes assurent majoritairement la sécurité sanitaire et alimentaire de notre pays ; et les hommes occupent le terrain médiatique et politique.

Ce sont pourtant les femmes qui peuplent les premières lignes, que le Président de la République a voulu décrire par des prises de paroles martiales, sans y parvenir. Nous ne sommes pas en guerre, nous sommes en crise, mais pour tant d’entre elles, la crise est permanente et le covid-19 représente un jalon supplémentaire dans la galère du quotidien.

Elles, ce sont les soignantes qui ont dénoncé des mois durant la situation désespérée des services d’urgence et de l’hôpital public. Qui ont alerté sur leurs conditions de travail, la faiblesse des rémunérations, la difficultés de garantir la dignité des soins aux plus âgé.e.s et aux malades lorsqu’il n’y a pas assez d’effectifs. Elles, ce sont les caissières, dont les droits du travail ne sont trop souvent que peaux de chagrin face aux préoccupations désincarnées de l’industrie agro-alimentaire. Elles, ce sont les agentes d’entretien, contraintes de se cacher aux premières heures du jour ou de la nuit pour éviter aux cadres la vue ignominieuse sur les balais-brosse et les couleurs criardes des bouteilles de multi-surface ; aux mains abîmées et aux poumons détériorés, déjà, par le désinfectant. Elles, ce sont les cheffes de familles monoparentales, qui assument les triples ou quadruples journées dans l’indifférence des catégories statistiques, sans répit.

Elles, nous toutes.

Faire table rase, c’est vertigineux, mais cela n’a rien d’un cauchemar. Comment bâtir un monde dans lequel les rêves des 99% auraient enfin droit de cité ? C’est un défi à la mesure de la volonté collective de la gauche. Et la gauche du déconfinement doit être féministe, féministe avant tout, féministe à tout prix. Aucune réponse à l’urgence climatique n’aura d’avenir si elle se construit dans un logiciel politique compatible avec le patriarcat. Parce que si la domination masculine a réussi le tour de force de faire de la virilité, de l’usage de la force, de la dérégulation, de la loi du plus fort, etc. les mécanismes structurant le quotidien, elle a en miroir effacé de ses radars la valeur du care, de l’empathie, de l’attention au bien-être de l’autre, de la bienveillance. Le patriarcat en a fait une affaire de femmes grâce aux injonctions stéréotypées et à la dévalorisation des activités considérées comme « féminines ». Nous n'avons pas les mêmes valeurs. 

L'équipage du Passeur d'Aurore a fait demi-tour et s'est éloigné à toutes voiles. Le navire a affronté d'autres dangers, mais pas la témérité de s'enfoncer dans ses propres cauchemars. Les féministes sont prêtes, la gauche le sera-t-elle également ?

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