La FI et le plan B - Retour sur l'enquête de Pauline Graulle du 12 avril

Commentaire à l' enquête de Pauline Graulle qui ne justifie de vilipender ni l'auteure ni la FI, par un ancien participant à l'élaboration de la stratégie Plan A / Plan B.

A propos de l’enquête du 12 avril 2019 de Pauline Graulle sur les ambiguïtés de LFI

Etant le militant du parti de gauche qui intervient dans la vidéo liée dans l'article et étant de ceux qui ont travaillé à la préparation du livret jamais sorti, je tiens à donner ma vision des choses. Je ne représente pour autant pas la FI, n'étant plus dans le circuit de la réflexion de la FI depuis ce travail avorté sur le livret et n’ayant jamais appartenu à son staff. Ce billet est totalement personnel.

J’en profite pour donner le lien vers les vues qui accompagnaient la présentation en vidéo :

https://drive.google.com/open?id=0B9FlvVXFxOfrcTNWd3N5cG94dWs

ce qui m’authentifie.  

Au-delà de la présentation journalistique et du choix des mots qui font frémir certains, l'article reflète bien les faits et les questions que des sympathisants se posent. En quoi cela dénigre-t-il la FI ?  Les commentaires véhéments à l’encontre de la journaliste me paraissent infondés : il s’agit d’un travail d’enquête et pas d’un article militant, qui donne aux lecteurs des informations nouvelles sur le sujet.   La question « sortir des traités » est complexe comme l’a relevé avec justesse Madame Graulle, et surtout il faut prendre en compte la temporalité, ce qui explique l’évolution depuis la vision abrupte de 2015 à la vision de 2019. Comme un commentaire l’a écrit, il faut voir la stratégie plan A / plan B  davantage comme une dynamique que d'un plan militaire, il est vain de vouloir appréhender dès maintenant au-delà de  l’esprit de la démarche, pour reprendre cette expression citée dans l’article. Le contexte dans lequel se poseront les élections de 2022 n’est pas connu  à ce jour : la stratégie   ne peut que dépendre des nouveaux rapports de force au Parlement européen, de l’état de déliquescence de l’Union amorcée depuis 2016, des attentes du peuple. Les grands changements ne se font jamais comme prévus, la force du mouvement compte davantage que le plan.

Pour tenter de clarifier la complexité, au lieu de la simplifier, et pour ne pas laisser perdre mes travaux qui  depuis 2015 ont un peu contribué au sujet, j’ai écrit un livre  « Traités Européens : l’esquive » par Yves Thiébaut à "editionduborrego.com"  disponible sous peu. Il donne des éclairages sur les sens possibles à donner à son sous-titre  « UE : on la change ou on la quitte ? » et sur les stratégies envisageables.

Une fois ceci posé, je voudrais cependant apporter des précisions.

A propos de la présentation de la vidéo en question, une séquence parmi 7 dans le cadre d'une formation dont le but était d'apporter des éclairages sur la question européenne : je n’y traite que de l'aspect technique du retour au franc pour contrecarrer le bashing d'alors sur la sortie de l'euro, catastrophe parmi les catastrophes. Et aussi parce que le passage à une monnaie commune, très en vogue à l’époque, devait peut-être passer par un retour temporaire à la monnaie nationale ou  que les évènements pouvaient nous y conduire. En fin d'intervention je souligne qu'il ne s'agit en aucun cas de prétendre que la FI préconisait la sortie de l'euro et d'ailleurs la séquence suivante traite de la monnaie commune, mais qu’il convenait d’être prêts.  Son retrait en mars 2017 n’est pas la marque d’une reculade mais juste la réaction discutable  d’une cadre de la FI qui a craint que d’aucuns s’en servent pour laisser croire que la direction politique de la FI prônait le retour au franc, crainte motivée, à tort ou à raison, par un article de presse.

Quant au livret,  il n’en existe à ma connaissance qu’une version de travail restée en chantier et c’est bien normal qu’elle soit protégée. Sur le fond, une chose est de partir sur un slogan et une autre de voir précisément la démarche, et en effet les avis divergeaient. Regretter de ne pas disposer de ce livret, comme je l’ai moi-même fait, c’est se masquer la difficulté de sortir des traités, au sens de ne plus les subir. Il est vrai, comme l’article le rapporte, que la direction de la FI se fait plus discrète sur le contenu du plan B à partir de 2017.  C’est sans-doute que  la vision d’un plan A « négociation » suivi d‘un plan B « on sort » a fini par apparaître simpliste à juste titre. 

Dans le contexte de 2015, le plan B était la sortie de l’euro pour aller vers une monnaie commune avec ceux des pays qui voudraient s’y associer.  Est-ce possible techniquement ?  Et si aucun pays n’était volontaire ? Les contextes et les réflexions évoluent. Le plan B de 2022 ne peut raisonnablement pas être figé à ce jour.

On ne peut donc pas dessiner définitivement les contenus des plans A et B, mais néanmoins il reste des constantes depuis 2015 :

Des actes de désobéissance seront posés nécessairement pour donner du poids à la négociation. Le PG comme la FI ont toujours mis en préalable depuis le congrès du PG de 2015 les mesures d’urgence qui sont autant d’actes de  désobéissance. On le retrouve bien page 8 du programme pour les européennes: « …une stratégie […] combinant négociations et désobéissances immédiates autour d’un  plan A et d’un plan B ».

 L’idée de création d’un rapport de force perdure, elle est indispensable. Aujourd’hui la coercition exprimée dans la page 8 s’appuie davantage sur la probabilité  d'un éclatement de l'UE dès que la pression française s’exercera, car la situation de l’UE a bien évolué depuis 2017.  Cette idée a toujours été portée par la FI mais davantage comme une force d’entraînement des autres nations. Dans mon livre, terminé il y a un an, j’en minore la force alors que sous nos yeux l’UE se délite, ce qui au contraire la rend plus probable. C’est cette piste qui depuis est privilégiée dans les meetings comme dans les interviewes  de notre tête de liste. Est-ce important de détailler aujourd’hui si les actes de désobéissance seront posés dès le début des négociations ou seulement suite à une fin polie de non-recevoir ?  Je ne pense pas mais ce qui est sûr c’est qu’il y aura des opt-out accordés ou imposés et qu’il faut les préparer.

La FI a toujours dit et répété dans la campagne actuelle qu'elle appliquerait son programme et que la sortie ou non de l'UE et de l'euro est à envisager par rapport à cet objectif et non pas une fin en soi.  Dès la préparation du 1er sommet de 2016, j’avais expliqué dans la contribution de la commission Economie du  PG une manière de reprendre la souveraineté monétaire sans quitter l'euro, reprise dans mon livre.

Malgré ses défauts, cette enquête ne justifie pas d’être vilipendée, même sans partager les interprétations de son auteure. Sortir des traités, n’est pas une mince affaire et rapporter le fait incontestable que la FI soit devenue prudente sur le « comment » n’est en rien une charge contre elle  qui reste, au-delà des critiques, le meilleur ennemi de l’ultralibéralisme.

Au final,  dans le cadre des européennes il convient d’obtenir un maximum de députés pour préparer les esprits et c’est lors des futures présidentielles, dans le nouveau contexte issu des européennes, que le contenu d’un plan B automatiquement mis en œuvre en cas de blocage devra être précisé ; automatiquement, car s’il fallait passer par un referendum, nous ne serions pas crédibles. Et c’est une difficulté qu’il faudra lever en temps utile. Cela peut aller de  désobéissances « plus  graves » à la sortie de l’euro, mais il me semble prématuré de figer ces choix dans le marbre.

 

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