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Billet de blog 11 janvier 2025

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Chronique d’une guerre de l’eau annoncée entre le Canada et les Etats-Unis

Depuis la guerre de 1812, le Canada et les États-Unis possèdent en commun la plus longue frontière paisible du monde. Avec le retour de Trump au pouvoir, cela pourrait bien changer dans un avenir rapproché, à moins que le Canada n'accepte de faire des concessions substantielles.

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Les relations canado-américaines pourraient dégénérer bientôt dans une « guerre » pour le contrôle d’une denrée vitale que le Canada possède en abondance : l’eau.

Le problème de l’approvisionnement en eau aux États-Unis n’est pas nouveau. Mais il s’est amplifié au cours des décennies. Depuis les années 60, des voix s’élèvent pour proposer de régler le problème de l’approvisionnement en eau des États-Unis en détournant vers le sud les eaux canadiennes.

Dans la dernière décennie, l’Ouest américain a connu ses pires sécheresses depuis 500 ans. Le Sud-Ouest américain, de Dallas à Los Angeles, vaste région où vivent plus de 90 millions de personnes, est devenue semi-désertique. Les incendies apocalyptiques de Los Angeles en sont le triste reflet.

Les demandes en approvisionnement en eau pour soutenir l’agriculture et la croissance des villes exercent une énorme pression sur une grande partie du continent. La crise est particulièrement grave en Californie et dans le Sud-Ouest américain, une région spécialisée dans la production de légumes et de fruits. Les autorités d’Arizona anticipent une grave pénurie d’eau dès 2026.

Mais la rareté de l’eau n’est pas limitée au Sud-Ouest américain. Dans le Midwest, le Missouri a vu son débit depuis 2000 réduit d’un tiers à cause de la sécheresse. Même les États de l’Illinois et du Wisconsin, qui ont pourtant un climat nordique, sont incapables de répondre à la demande de leurs résidents.

Le problème de l’eau auquel sont confrontés les politiciens américains est réel et urgent. La rareté de l’eau est en train de se transformer en crise humanitaire aux États-Unis. D’autant que la hausse des prix de l’eau se poursuit (41% entre 2010 et 2015).

Or, le Canada, avec 10 millions de km2 pour moins de 0,05 % de la population mondiale, contrôle 21 % de l’approvisionnement en eau douce du monde. Aussi, pour répondre à leurs besoins croissants, de nombreux Américains lorgnent naturellement sur la vaste quantité d’eau douce non utilisée dont dispose le Canada.

En 2001, le président George W. Bush proposa au Canada d’entamer des discussions pour inclure l’eau dans les échanges canado-américains afin d’atténuer des pénuries américaines. Mais pour les canadiens, il n’était pas question d’exporter l’eau canadienne avec la crainte qu’à la fin, ce soient les écosystèmes canadiens qui soient menacés. 

Sous-jacent au présent débat, on retrouve aussi une profonde crainte que les Américains soient tentés de siphonner par la force l’eau canadienne. C’est dans cet esprit que le gouvernement fédéral canadien a renforcé en 2010 les lois interdisant l’exportation de l’eau en large quantité. En 2013, le parlement canadien est allé plus loin en adoptant aussi une loi interdisant à la fois l’exportation en vrac de l’eau et le transfert d’eau vers des rivières internationales.

Lors des accords menant à l’ALENA en 1994, le Canada a refusé d’aborder le thème de l’exportation de l’eau. Juridiquement, pour le Canada, l’eau est une ressource vitale et commune ; pour les Etats-Unis, c’est un bien économique qui obéit aux lois du marché et à ce titre, elle devrait faire partie des accords commerciaux.

En 2018, le président Trump met fin à l’accord de libre-échange remontant à 1994 (ALENA) avec le Mexique et le Canada, qu’il qualifiait régulièrement de « pire accord jamais signé » pour le remplacer par un accord de libre-échange pour l’Amérique du Nord nommé l’accord Etats-Unis-Mexique-Canada (AEUMC). Pour lui, l'eau est envisagée comme un produit commercial et son exportation tombait sous la coupe du traité de libre-échange. Trump alléguait donc que le Canada ne pouvait pas restreindre les transferts d'eau, qui n'en ont pas moins été interdits par toutes les provinces. Le Canada a tenu bon et aucun accord n’a été trouvé. 

Néanmoins ses récentes déclarations laissent à penser qu’il continue de considérer l’eau canadienne comme la solution logique à une crise imminente.

Il faut se rappeler que régulièrement dans l’histoire, la rareté des ressources a engendré des conflits. La « guerre de l’eau » entre le Canada et les États-Unis n’est pas encore survenue. Mais le problème est de plus en plus pressant. Reste à savoir comment le Canada se positionnera.

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