L’Iran entre turbulences et retombées

Ce qui me frappe dans l’évolution et le suivi du dossier du nucléaire iranien, c’est tout simplement le contraste saisissant entre les attitudes respectives des protagonistes en présence, celui des nantis, possesseurs de l’arme nucléaire, autrement dit les membres du « club des huit » et celui de l’impétrant, qui y sollicite son admission. C’est aussi la curieuse façon qu’ont les diplomates et les politiques de poser le problème, toute de confusions et d’amnésies.

Le contraste d’abord : implicitement puis explicitement d’accord pour épargner au monde la prolifération nucléaire et, ce qui ne gâte rien, assurer l’exclusivité de l’arme de destruction massive de loin la plus redoutable, à trois puissances (USA, URSS, Royaume Uni) puis à Cinq (les mêmes plus la Chine et la France) puis à six ( les mêmes plus Israël mais sans reconnaissance officielle) puis à huit ( avec l’Inde aidée par la Chine et le Pakistan soutenu par les USA), le club des huit s’appuie pour préserver son privilège, sur un texte et une institution ; le texte, c’est le traité de non-prolifération , l’institution c’est l’AIEA, l’agence internationale de l’énergie atomique. Or, l’un comme l’autre moyen de contrôle n’excluent nullement la possibilité légale de se procurer de l’uranium enrichi, la seule restriction formulée à cet égard jusque dans le Traité de non-prolifération s’appliquant au taux d’enrichissement, 5% pour les centrales, plus de 20% pour les utilisations militaires. Il n’y a donc aucun interdit au principe même de l’enrichissement et trois exemples tirés d’un passé pas si lointain  nous le prouvent : c’est d’abord l’association de l’Iran à la France, à la Belgique et à l’Espagne dans le cadre d’Eurodif (présidence de Valéry Giscard d’Estaing), c’est ensuite la vente d’une usine d’enrichissement à l’Iran par les USA ( présidence de  Gérald Ford) et c’est enfin la promesse faite par Jacques Chirac , alors premier ministre, le 4 mai 1988, de vendre à l’Iran de l’uranium enrichi « sans limitation » . On pourrait ajouter à ce florilège de bonnes intentions la directive signée par Gérald Ford en 1975 qui offre à l’Iran l’opportunité d’acheter une usine de retraitement du combustible nucléaire, de conception américaine, qui permet d’extraire du plutonium à partir du combustible usagé.

Pendant ce temps, l’URSS exporte sa technologie d’abord en Chine puis en Inde et la France fait de même avec Israël.

Il n’est donc nullement étonnant que tout ce beau monde tergiverse quant aux mesures à prendre pour interdire toute nouvelle prolifération : les retraits de la course au nucléaire de l’Afrique du Sud, du Brésil, de l’Irak et de la Libye tiennent dans ces conditions du miracle. Mais demeure le point d’interrogation iranien.

Or, et ce rappel est fondamental, l’Iran, depuis les années soixante-dix, ne cache pas son intention de se doter de la « bombe atomique ».  Le shah puis les mollahs ont tenu sur le sujet des propos fort clairs et s’il est un domaine où la continuité de la conduite des affaires de l’Etat s’est affirmé, c’est, avec la répression intérieure, celui de la possession de l’arme absolue. A aucun moment ne s’est démentie la recherche de concours extérieurs tant pour l’acquisition des savoir-faire et des équipements nécessaires à la fabrication de la bombe que pour la construction des vecteurs, en l’occurrence des missiles balistiques à moyenne et longue portée. De la multiplicité des exemples de cette stratégie, je n’en retiendrai que deux : la construction sans discontinuer de tunnels, le dernier en date nous ayant été révélé comme toujours par la résistance iranienne, le site 012 près d’Ispahan et la collaboration étroite avec la Corée du Nord pour la mise au point de « Chahab 5 et 6 » étrangement semblables aux « Nodong ».Nulle preuve ne peut être plus évidente de la poursuite de fins militaires par un régime qui choisit ses alliés en fonction de leur apport à la poursuite de sa politique d’armement ou de leur capacité à soutenir ses intérêts expansionnistes.

La confusion ensuite : face à un régime plus que dictatorial qui place au-dessus de toute autre priorité celle de son maintien au pouvoir – c’est le propre de tous les absolutismes – les démocraties se laissent aisément prendre au jeu des apparences. Ainsi de la forme du gouvernement, constitutionnellement dévolu aux religieux, et que, par un subterfuge évident, on pare des habits de la démocratie parlementaire avec élection présidentielle et élections législatives, alors qu’une simple lecture des textes permet de situer exactement la répartition, ou plus exactement, la non-répartition des pouvoirs. Nul ne peut invoquer l’ignorance de cette construction baptisée la « doctrine du jurisprudent religieux », quand tant d’iranologues expliquent que le Guide suprême exerce un pouvoir sans limite ni contrepoids et que le « président de la République » ne dispose d’aucune autre prérogative que celle de la stricte obéissance.

De ce fait, toutes les négociations autour du nucléaire iranien ne servent de rien puisque la seule autorité habilitée à trancher, côté iranien, est l’ayatollah Khamenei qui ne se déplace jamais pour s’asseoir à la table des négociations. On comprend mieux, si l’on veut bien admettre ce que les Iraniens savent parfaitement, à savoir l’absolutisme absolu du régime, d’abord que la personnalité des négociateurs importe peu, ensuite que la seule façon d’amener le Guide (traduction des mots de « Duce », de « Fûhrer », de Caudillo » )  à la discussion est de l’atteindre à travers les moyens financiers de son règne. Or il se trouve que les mesures de gel des avoirs iraniens et l'arrêt de l'achat du pétrole, atteignent plus sévèrement la théocratie que celles qui pourraient peser, comme ce fut le cas en Irak, sur le peuple, par des interdictions d’importation de produits de première nécessité. Ce sont, en effet, les moyens de fonctionnement de la dictature qui font défaut et dont la restriction menace grandement des appareils aussi essentiels que le corps des pasdarans ou les services secrets.

Vision géniale ou coup de chance, il est clair que l’Iran ne peut plus défier impunément le reste du monde. Les bénéficiaires d’une manne qui s’épuise vont être amenés à se déchirer et à réduire leurs engagements extérieurs, en Syrie, au Liban, voire à oublier le beau rêve du « croissant chiite ». Pour une fois, la négociation pourrait pencher du bon côté, celui de l’arrêt définitif et sans retour de la filière nucléaire militaire, sans qu’il soit besoin de prendre le risque énorme du recours aux armes. Il suffit de garder soigneusement fermé le robinet. Quelle main s’en chargera ?

 

 

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