Aurons-nous enfin une politique étrangère européenne ?

Il existe deux politiques étrangères ou, si l'on préfère, deux volets distincts de la politique étrangère. Le premier, le plus primitif, le plus basique dirait-on aujourd'hui, est celui de la politique des intérêts, entendus dans leur acception la plus large, de la conquête à l'alliance, de la guerre à la paix, de la colonisation à la capitulation. Le second, plus récent, est celui de la politique des principes, dont nous sommes légitimement fiers qu'elle ait trouvé sa première application dans la « déclaration de paix au monde » du 22 mai 1790 dans laquelle l'Assemblée nationale déclare qu' « elle n'entreprendra aucune guerre dans la vue de faire des conquêtes et qu'elle n'emploiera jamais la force contre la liberté d'aucun peuple ». L'évolution démocratique liée à la cruauté des guerres mondiales ont conduit les gouvernements des pays vainqueurs à associer ces deux principes selon de savants dosages, avec, tout de même, une certaine latitude laissée aux diplomates d'apprécier où peut se situer la ligne de partage entre idéalisme et prise en compte des réalités, entre messianisme libéral et realpolitique. C'est pourquoi la politique étrangère reste au cœur de la souveraineté nationale et c'est aussi pourquoi il est étrange que l'on ait commencé la timide esquisse d'une union européenne par la première pierre d'une politique étrangère commune. Comme s'il était commode de faire coexister des intérêts politiques, économiques, financiers communs ou des postures militaires identiques.

Comment concevoir que des nations aussi caractérisées que la France, l'Allemagne et la Grande-Bretagne considèrent que leurs intérêts sont indissociables alors que leurs chefs d'entreprise rivalisent de coups bas, et de sombres manœuvres pour arracher des marchés dans le contexte d'une mondialisation effrénée ? Comment faire abstraction de passés différents, voire épisodiquement hostiles comme le savent les archives du Foreign Office, du Quai d'Orsay ou de la Wilhelmstrasse ? Comment surtout définir une ligne commune quand aucune autorité politique n'existe, que de ces trois nations prises en exemple, une possède d'une force nucléaire entièrement indépendante, la France, une autre d'une force nucléaire vassale de celle des Etats-Unis, la Grande- Bretagne, et que la troisième se voit interdire jusqu'à la fin des temps de disposer de l'arme absolue, l'Allemagne ? Or, il n'est pas de politique étrangère qui puisse faire l'impasse sur le contexte militaire, étendu au sécuritaire, les impératifs économiques et financiers, voire la politique énergétique indissociable du contexte écologique.


Comment concilier tous ces facteurs quand on ne dispose d'aucun pouvoir sur les gouvernements et que les plus fortes pressions s'exercent de l'extérieur ? Comment apporter un supplément aux politiques étrangères nationales et quel supplément précisément ? La réponse est simple : il faut et il suffit de positionner l'Europe au-dessus des contingences matérielles et égoïstes et de lui enjoindre de garder la posture morale que nous, démocrates, entendons proposer quand ce n'est pas l'imposer au reste du monde. En d'autres termes, l'Europe, au stade actuel de sa construction, doit s'interdire toute realpolitique et représenter une référence et une autorité morale. C'est précisément le second des huit points du traité de Maastricht qui énonce les objectifs de la PESC, la politique étrangère et de sécurité commune, dont le Haut Représentant est chargé de suivre la mise en œuvre. Javier Solana, si l'on laisse de côté le bref passage de Jürgen Trumpf à ce même poste, puis Catherine Ashton et Federica Mogherini se sont essayés à l'exercice, mais si le premier s'en est plutôt bien sorti, il est difficile de créditer ses deux successeures d'une réussite identique, dans la mesure où les droits de l'homme ne constituent pas le pivot de la politique européenne.


Or c'est la pierre d'achoppement d'un rééquilibrage, d’ensemble des relations de l'Union européenne tant avec les Etats-Unis dont il est exclu de devenir les vassaux qu'avec la Russie dont il serait regrettable de se faire une ennemie, qu'avec l'Iran qu'il serait plus que dangereux de laisser entrer dans le club des EDAN, les Etats dotés de l'arme nucléaire. Ce doit être pour l'Europe une exigence centrale. L'Europe est la mieux placée pour porter la discussion sur ce terrain. Si Madame Mogherini tient à se faire entendre, elle ne peut tenir d'autre discours. Elle ne dispose ni de divisions, ni de pouvoirs de contrainte et de sanctions économiques, mais elle peut et doit dire le droit, celui des personnes, celui des Etats, celui de la communauté internationale. Mais elle peut brandir, avec toute la conviction de la jeunesse, l'exigence des droits de l'homme. Nous le lui demandons.

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