Un jour, un livre: Nouons-nous d’Emmanuelle Pagano

« Nouons-nous » peut se lire dans les 2 sens mais cette invitation à s’entremêler est-elle possible ou simplement rêvée ?

Le titre d'Emmanuelle Pagano ressemble à un palindrome imparfait car cette invitation à s'enlacer n'entraîne pas forcément un rapprochement réciproque et révèle plus la difficulté et l'imperfection de nos relations. Relations que l'on aimerait fusionnelles, nouées mais qui restent compliquées et insatisfaites, noueuses. Ce livre se compose d'une multitude de fragments de vie amoureuse insistant sur les  gestes d'amour, les moments d'harmonie mais aussi sur les ruptures, les fausses routes, les départs :

"L'aimer c'est m'inquiéter. L'air devient solide dans ma gorge. Mon ventre contient des objets qui pèsent. J'essaie de trouver des occupations pour mon corps. Marcher, cuisiner, laver les sols et le linge. J'essaie de penser à des choses insignifiantes, de remplacer mon inquiétude pleine, pleine de lui, par de petites préoccupations légères, inoffensives. Mais il m'inquiète à la gorge, au ventre, dès que je m'arrête. Et mon corps alors me rappelle le poids, au ventre, à la gorge, ce poids qui est de l'aimer."..." Je me suis entêtée dix ans dans ses bras comme entre deux murs"..." elle examine le contenu de sa tasse sans le boire, sans parler. Nous sommes venus dans ce bar à la sortie du tribunal prendre un dernier verre ensemble. Nous sommes divorcés depuis quelques minutes. Devant son café elle regarde notre passé et moi je la regarde."

Fragments de vie rapportés au présent et à la première personne, mais une voix multiple, tour à tour, celle d'une femme, d'un homme, d'un jeune, d'un vieux, d'un hétérosexuel, d'un homosexuel. Emmanuelle Pagano excelle dans ce brouillage des points de vue comme pour mieux éclairer l'universalité de nos sensations, de nos attitudes dans l'amour alors que chacun de nous les croit singulières. La vie en couple impose une promiscuité amoureuse qui bouleverse nos habitudes, nos sentiments. La langue d'Emmanuelle Pagano met à nu cette intimité qui énerve ou qui émeut : les poils ou cheveux qui traînent, les odeurs des peaux, des corps, les grains de beauté ... Ce serait presque comme le versant romanesque de Fragments d'un discours amoureux de Barthes.

Ces fragments sont des souvenirs qui rapportent aussi les paroles échangées dans le couple souvent anodines pour l'un mais parfois assassines pour l'autre jusqu'à devenir obsessionnelles avec cette impression de malentendu, cette impression que l'on n'arrive pas à s'inscrire dans les mots de l'autre. La voix aimée n'existe plus alors que comme un prolongement sonore et dynamique du sentiment. Ces fragments, aphorismes ou textes de deux pages laissent par leur forme même la possibilité au lecteur de s'inscrire dans ces blancs, de s'identifier aux personnages ou de se demander : jusqu'où peut-on aller par amour ? où s'arrête l'intimité quand on laisse l'autre envahir sa sphère privée ? A plusieurs reprises, il y a confusion. Et si ces voix n'étaient après tout que celle de l'écrivain qui, de manière impudique et mystérieuse, montre qu'écrire c'est aimer l'autre, comme le prolongement d’un autre livre d'Emmanuelle Pagano « L'absence d'Oiseaux d'eau ». 

Quelques beaux passages sur la voix : " En parlant aux autres, j'ai réalisé que je n'avais plus du tout la même voix, c'était une voix de trop pleuré, ruinée par le chant des larmes, rauque et étouffée, ne parvenant qu'à peine à l'extérieur ". « Elle est professeur en collège. Pour se faire entendre dans une classe remplie d'élèves bruyants, elle a posé sa voix différemment depuis des années. Elle l'a fait progressivement, d'abord en tâtonnant et sans même s'en rendre compte. En poussant la glotte vers le haut pour parler à son petit monde agité, elle fait résonner les fosses nasales, le sinus, toute cette partie du visage que les chanteurs lyriques appellent "la maschera". « Elle est ma femme au masque. J'aime tellement sa voix. Je suis sensible à tous les sons, je suis technicien de studio. J'ai entendu sa voix se transformer petit à petit. Quand elle fait cours, le volume de sa voix augmente sans qu'elle ait besoin de crier, elle se renforce dans les moyens-aigus, le spectre s'enrichit et le son en devient plus présent. Elle module la voix dans le registre selon qu'elle est à la maison ou en classe. Quand elle rentre le soir, elle a parfois encore sa voix de travail, pluie puissante que l'autre, et puis elle l'ajuste. Elle prend sa voix de nous".

Et toujours l'image poétique pour dire la souffrance, la souffrance des corps, des corps empêchés comme Emmanuelle Pagano  l’écrivait dans son ancien blog, par des maladies, des handicaps, des violences, des trahisons, des corps empêchés dont l'existence se résume parfois à la présence d'objets banals et quotidiens : des copeaux de bois, du produit pour les vitres, une clochette, un foulard, une valise... (voir l'énumération de la quatrième de couverture). Il y a ceux qui partent, ceux qui restent malgré tout, ceux qui meurent...

"Je suis allée à la clinique pour attacher son âme et la ramener à la maison. J'avais pris du fil pour la guider. Une grosse pelote de fil long, solide. Je me suis approchée de lui, je l'ai caressé une dernière fois, j'ai posé ma bouche sur ses paupières déjà froides, puis j'ai pris son poignet pour y nouer le fil, comme j'avais vu faire ma grand-mère au poignet de mon grand-père à l'hôpital du pays. Depuis ce bracelet, j'ai déroulé la pelote dans la chambre, dans les couloirs de la clinique, jusqu'à la cour où un taxi m'attendait. Je me moquais des regards et des questions. J'ai tenu le fil à travers la vitre baissée de la voiture, tout le long du trajet il m'a suivie sur la route. Je lui parlais, je lui disais de m'accompagner, de revenir à la maison. Je demandais au chauffeur de rouler tout doucement pour que le fil ne casse pas. Je suis descendue sans lâcher la pelote, elle était presque finie, je suis entrée dans la maison, j'ai continué à la dévider jusqu'à la chambre, jusqu'au lit. J'ai couché la fin du fil dans nos draps."

Rien ne s'oublie, tout laisse des traces, des cicatrices. Mais on se construit aujourd'hui avec les failles d'autrefois. Il y a un avenir, c'est "la présence d'oiseaux d'eau". Le dernier fragment est beau : 

" Des oiseaux se posent, je ne sais pas d'où viennent tous ces oiseaux, des rouges-gorges, des moineaux, des mésanges, des pinsons, et même des pies, des hirondelles, des mouettes, des oiseaux de vignes et d'herbes, des oiseaux de lacs et de ruisseaux, des oiseaux de haute altitude et de mer; des oiseaux de forêt et de clairières, des oiseaux de plus loin encore, des colibris. Ils sont là, près de lui, les ailes au repos, si menus pour certains qu'ils tiennent sur un seul galet, et de galet en galet ils sautillent jusqu'à lui, de galet en galet sans voler, ils s'avancent, grimpent sur ses mollets, escaladent ses jambes jusqu'aux genoux, explorent ses cuisses, ses poignets, ses bras, se posent sur ses épaules, sur sa tête nue, regardent ses croquis. Et chantent."

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