Sivens, la mort, la démocratie

Au-delà des commentaires nombreux qu'ont suscités les événements de Sivens, il semble judicieux de souligner quelques points que l'événement met à jour.

 On peut être tué pour ses idées dans notre République

 D'abord ces événements nous rappellent qu'on peut encore être tué pour ses idées dans notre République et non mourir pour ses idées comme le déclarait le président du conseil général du Tarn. Même pire : qu'on peut être tué pour ses idées par les forces légitimes de l'État. Dans notre beau pays qui se targue d'être le berceau des droits de l'homme et qui, parfois, se montre volontiers donneur de leçon envers d'autres états, il n'est malheureusement pas inutile de s'en souvenir.

 Nous ne vivons pas en démocratie

 Ensuite, ces événements nous rappellent que nous ne vivons pas en démocratie au sens initial du terme. Nous vivons dans un régime représentatif fondé contre la démocratie il y a environ deux cents ans, qui s'est peu à peu réapproprié le mot de démocratie pour créer cette expression curieuse, démocratie représentative, qui au fond est un contresens. Et les fondateurs de ce régime représentatif, antidémocrates proclamés, le savaient bien. Souvenons-nous de Sieyès : 
« Les citoyens qui se nomment des représentants renoncent et doivent renoncer à faire eux-mêmes la loi ; ils n’ont pas de volonté particulière à imposer. S’ils dictaient des volontés, la France ne serait plus cet État représentatif ; ce serait un État démocratique. Le peuple, je le répète, dans un pays qui n’est pas une démocratie (et la France ne saurait l’être), le peuple ne peut parler, ne peut agir que par ses représentants. » Ce qui est bien le cas dans notre pays.
Le président du conseil général du Tarn, ainsi que d'autres nombreux élus de tous bords,  ne dit d'ailleurs pas autrement quand il déclare : 
« Mais dans notre société démocratique, comment des projets, validés de bout en bout par l'Etat, peuvent-il faire l'objet d'une telle violence ? Il n'est pas possible que des gens violents imposent leur décision à tous les autres. Nous avons eu toutes les autorisations de l'Etat pour développer ce projet, les conseillers généraux ont voté pour, et les recours examinés jusqu'à présent par les juridictions compétentes ont permis de débuter les travaux en toute légalité. » 
Et comme le peuple ne peut agir que par ses représentants, il doit donc se taire si tous les soi-disants "recours" ont été examinés.

 Le peuple peut gouverner

Depuis Platon, les antidémocrates ont avancé que le peuple réuni était incapable de gouverner. Ainsi Montesquieu : 
« Le peuple est admirable pour choisir ceux à qui il doit confier quelque partie de son autorité.[…]. Mais saura-t-il conduire une affaire, connaître les lieux, les occasions, les moments, en profiter ? Non : il ne le saura pas. » 
Mais ces événements semblent battre en brèche cet argument.
Car, ce qu'ont également dit les experts du Ministère de l'écologie, c'est en fait que des citoyens rassemblés en association ou en collectifs, pouvaient construire un avis aussi éclairé que celui des "experts" institutionnalisés. Que ces mêmes citoyens étaient capables d'en informer d'autres, sans doute moins au fait des questions écologiques, mais susceptibles de comprendre les enjeux du projet, de les convaincre du bien fondé de leurs opinions. Et que donc ensemble, le peuple aurait pu régler l'affaire bien mieux que nos élus, si un véritable débat démocratique avait pu se mettre en place. Et nous aurions évité sans doute cette inexcusable mort.

 Mais attention. Tout projet démocratique trouvera sur sa route l'oligarchie des élus, bien décidés à ne pas se laisser déposséder de leurs pouvoirs par le peuple. Et le nombre d'écharpes tricolores au devant de la manifestation à Albi pour le barrage de Sivens, le 15 novembre,  l'atteste. Si un horizon vraiment démocratique devait se dégager, il ne pourrait se faire que contre cette oligarchie élue qui dispose de la force légitime (comme Sivens nous l'a dramatiquement rappelé), contre le microcosme médiatique qui vit à ses dépens, et contre les lobbys qui sans cesse tentent d'influencer ces élus, et qui seraient bien dépourvus devant une assemblée composée de l'ensemble des citoyens. 
Il faut sans doute que tous les véritables démocrates en prennent conscience.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.