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Billet de blog 10 sept. 2021

Marcel Dubé, un jeune révolté dans la zone du risque

Voici ci-dessous un extrait qui est tiré de l’un de mes deux plus récents livres, soit l’introduction qui ouvre la biographie que je consacre aux années de jeunesse du dramaturge québécois Marcel Dubé (Yves Lavertu, 'Le jeune Marcel Dubé et son temps', Montréal, YL éditeur, 2021, 268 pages).

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L’ancien gardien de but du collège Sainte-Marie évolue hors de sa zone de confort depuis près de soixante-douze heures. Le laps de temps s’avère dérisoire en comparaison à la durée de l’épreuve de force que vivent au même moment les travailleurs de l’usine de textile de Louiseville, en Mauricie. Les ouvriers font la grève depuis des mois et ils continuent chaque jour de former des lignes de piquetage devant l’édifice de l’Associated Textile. Ces quelques tours d’horloge n’en prennent pas moins une dimension singulière pour l’ex-joueur de la Ligue inter-collégiale de hockey.

Marcel Dubé vient de traverser les dernières heures dans l’exaltation et il flotte encore sur des nuages. En cette journée de novembre 1952 qui s’achève, le fondateur de la Jeune Scène n’est pas dans son état normal.

Ayant enfin réussi à s’extirper de sa torpeur, le célibataire de 22 ans vient de créer une pièce de théâtre dans le demi-sous-sol où il vit, sous le toit du domicile de ses parents, dans un quartier où les terrains vagues jouxtent les pancartes qui indiquent « Zone interdite ». L’écriture ne lui a pris que trois jours.

Ces dizaines de pages, il ne les a pas écrites derrière le clavier froid d’une machine à écrire. Il a plutôt accompli l’exploit d’une main fiévreuse, à l’aide d’un simple stylo à bille.

Minuit approche. Avant d’éteindre sa lampe pour aller se coucher, Marcel relit la dernière scène de son texte. Soudain, les larmes lui montent aux yeux. D’évidence, il est physiquement et mentalement épuisé.

Qui plus est, le jeune homme éprouve une sensation bizarre. Parallèlement à l’extase qui l’enivre, il est gagné par un trouble étrange. Il pressent qu’il va bientôt mourir. 

Il sent que l’épisode qu’il vient de vivre ne se reproduira plus. Il est convaincu qu’il n’aura plus la force de canaliser l’énergie qu’il faut pour recommencer une telle expérience. Il est allé au bout de lui. Bondir plus haut lui semble impossible. Tout ce qui se profile, c’est la silhouette de la Grande Faucheuse.

Pour le reste, il n’a pas de boule de cristal pour lui montrer de quoi l’avenir sera fait. Il ignore, il ne peut le savoir, que le fruit de son travail sera acclamé en tant que meilleure production théâtrale au Canada et que sa pièce fera l’objet d’une traduction en anglais. Il ignore également que sa création sera un jour enseignée dans les écoles, qu’elle sera montée régulièrement par des étudiants et par des troupes d’amateurs, et que dans quarante ans, la publication du texte aura atteint un tirage de 125 000 exemplaires.

Dubé dans la grisaille de cet automne 1952 a d’abord commencé par rédiger le premier acte. Puis, il a sauté une étape. Au lieu de faire déboucher son travail sur ce qui correspond à la deuxième section, il a plongé dans l’écriture de la troisième partie. Quarante-huit heures après s’être attelé au projet, il s’est décidé à noircir ce qui se trouvait au milieu.

Cette fois, il sent qu’il campe sur du solide. Il croit avoir en mains une œuvre authentique.

Sa pièce se veut un univers complet où logent tous les éléments qu’il a imaginés. En clair, il a réussi à extraire de son esprit pour le faire sourdre à découvert un monde en soi. Chose certaine, il peut dire mission accomplie.

L’écrivain a donné le meilleur de ce qu’il peut offrir à son âge. Il y a mis sa pensée, sa chair et son sang. La teinte unique de son écriture, son verbe, les personnages et les thèmes qui lui sont chers, il les a exprimés.

En matière de risque, Marcel Dubé n’a pourtant ni le physique ni la physionomie d’un aventurier prêt à escalader les hauts sommets. Certes, il est pourvu d’une bonne carrure, mais il n’est pas très grand de taille : tout juste 1,7 mètre.

Et puis, les longs cils qui encerclent ses yeux bleus lui confèrent une apparence gentillette, laquelle lui a valu d’écoper dans son enfance du sobriquet de P’tit-Ange. Encore aujourd’hui, sa chevelure bouclée et son visage poupin lui donnent une allure angélique.

Enfin, à scruter ses manières, il paraît difficile de croire qu’il a signé une pièce qui traite de la vie de jeunes contestataires et qu’il s’y connaît en matière de révolte et de subversion. Introverti, le geste timide, bourré de complexes et mal à l’aise dans une foule, il donne l’impression d’être un doux rêveur, une sorte de lunatique qui vit dans un univers parallèle, lui qui peut étrenner le même veston pendant des mois.

Le jeune homme, faut-il le préciser, ne cadre pas non plus avec la définition d’un révolutionnaire sur le plan politique. Il n’en a pas l’âme et il ne se mire pas dans cette représentation. Sa récente création ne s’apparente pas, du reste, à une œuvre telle que Mère Courage de Bertolt Brecht. Là ne se situe pas le geste de rupture que vient de pratiquer, seul dans sa chambre, l’auteur de ce texte dont les ressorts, somme toute, répondent à des conventions séculaires.

Avec une grande capacité d’indignation, une disponibilité d’esprit, une discipline des sens et le recours à ses souvenirs, il est néanmoins parvenu à fignoler pour une rare fois au théâtre une histoire tragique qui s’ancre dans le terreau montréalais et qui met en scène des personnages canadiens-français. Plus qu’un appel d’air, sa démarche équivaut à l’action du pionnier qui, dans la foulée des balbutiements d’une dramaturgie locale, enfonce le clou, fait valser les habitudes et hisse son geste à celui d’acte fondateur.

Quoi qu’il en soit, les personnages qui peuplent sa pièce, Ciboulette, Tarzan, Tit-Noir, Moineau et les autres existent désormais. Depuis quelques heures, les cinq contrebandiers errent comme autant de fantômes dans son cerveau et ils n’ont pas fini de le hanter.

Leur créateur a greffé à leur vie des lieux qu’il a arrachés à sa mémoire, une structure où sont également stockées les émotions liées à ce passé. Attaché de manière sentimentale à ce décor, il n’a pas enjolivé la toile de fond. Il a simplement consigné à demeure ses souvenirs. Dit autrement, il ne les a pas réinventés. Il a transfiguré ce réel.

Dubé vient de se lancer dans l’aventure au moment où, comme Tarzan et sa bande, il a un pied dans le monde des adultes et un autre dans celui des adolescents. Qui plus est, en cette année où Radio-Canada fait irruption à la télé, l’entrée du jeune Montréalais dans la dramaturgie survient à un moment clé dans sa vie personnelle. Il y a quelques temps, il a décidé de mettre une croix sur la perspective d’une existence de salarié. Le fils d’Eugène et de Juliette Dubé veut vivre de sa plume.

Zone qu’il considère comme sa première vraie pièce suinte l’actualité, celle de 1952. Mais la façon dont il l’a construite ne se comprend que sous l’angle d’une osmose où son histoire à lui est au diapason de son sujet.

Certes, on l’a dit, Marcel Dubé n’est pas un aventurier. Il n’est pas non plus un révolutionnaire. Certes, il ne s’appelle pas Bertolt Brecht. Mais le sous-texte de sa pièce renvoie à une identification de son signataire à ce qui fait carburer les protagonistes.

Zone est l’aboutissement d’un parcours biographique. Car si l’histoire de ce gang de hors-la-loi est aujourd’hui couchée sur le papier, il faut en attribuer la cause à la psychologie de ce jeune homme qui vit dans ce demi-sous-sol, dans le nord de la ville de Montréal.

Le destin fulgurant de l’œuvre de même que la carrière tout aussi brillante de Dubé comme dramaturge rend captivant, en rétrospective, le récit de la jeunesse de l’auteur. Mais on ne saurait s’arrêter à ce seul élément.

Puisque la genèse du texte est à chercher du côté de sa biographie, il est nécessaire pour en saisir l’essence de s’attarder à remonter le fil du temps et à ordonner l’enchaînement des faits. Renouer avec l’enfance de Marcel Dubé, marcher dans ses pas à l’époque de son adolescence, s’immiscer dans ses années de formation, examiner la part qui revient à son tempérament personnel et jeter un coup d’œil à sa vie de jeune adulte représentent un passage obligé pour qui veut entrer dans l’univers de Zone et pénétrer, de façon plus générale, dans son théâtre de la révolte.

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