Mémoire et silence toxiques

Au lieu de parler de mémoire collective, il serait plus opportun de parler de mémoire hégémonique.

À l’inverse de ce qui est fréquemment avancé sur la place publique, il n’existe pas à proprement parler de mémoire collective au Québec, c’est-à-dire d’une représentation identique du passé qui serait unanimement partagée par tous ses habitants, bref qui serait endossée par l’ensemble de la collectivité québécoise. En revanche, il existe plusieurs mémoires qui se côtoient sur ce territoire. Véhiculées par différents groupes et par différents individus, ces représentations du passé qui ont cours en regard d’un certain nombre de thèmes et d’enjeux sont d’ailleurs souvent antagonistes les unes par rapport aux autres.

Si l’on veut bien aller au-delà de l’expression consacrée et délaisser un instant le terme ‘mémoire collective’, on se trouve à faire face à une réalité qui n’est pas la mémoire collective, mais plutôt une mémoire hégémonique, c’est-à-dire une mémoire qui exerce une domination sans partage sans qu’elle soit partagée par tous. Ici au Québec, cette mémoire hégémonique est sans conteste nationaliste.

Cette capacité à dominer les autres représentations du passé tient en partie au fait que cette mémoire a été forgée et se maintient à coups d’arguments d’autorité, mais aussi à coups d’ostracisme et de marginalisation, à coups d’intimidation, à coups de fraudes et de mensonges et, enfin, à coups de silence mâtiné de lâcheté et de complaisance, toutes choses n’étant jamais nommées sur la place publique.

Enfin, mentionnons que dans ce charpentage de la mémoire qui se construit sur ces sourdes violences, les praticiens en histoire – les historiens et les historiennes – ne sont pas au-dessus de la mêlée. Et pourtant… On peut à juste titre questionner la déontologie des policiers et interroger les mœurs des entrepreneurs en construction, mais on ne remet pas en doute l’éthique des historiens. Il le faudrait pourtant tout comme il faudrait mener des enquêtes journalistiques sur ces questions.

Dans le même registre, il y aurait lieu d’interroger le discours de certains historiens et intellectuels québécois qui, dans un style académique feutré ou au moyen d’une verve sans inhibition, reprochent par exemple à l’ancien combattant anti-duplessiste Jacques Hébert ainsi qu’à d’autres de sa génération, d’avoir créé un mythe intéressé, celui de la Grande noirceur, et d’avoir outrancièrement sali, en sombrant dans le manichéisme, la mémoire de l’ancien premier ministre du Québec, Maurice Duplessis.

L’exemple le plus achevé dans ce domaine étant le livre de Martin Lemay À la défense de Maurice Duplessis, un essai préfacé par Mathieu Bock-Côté, sociologue et chroniqueur néoconservateur qui plaide pour un nationalisme identitaire et pour qui l’histoire constitue un champ de bataille idéologique de première importance.

Hissant Duplessis sur le podium du « plus grand premier ministre de l’histoire du Québec », Martin Lemay ravale Hébert au rang de « pape de la Grande noirceur » et de « Saint-Pierre de l’antiduplessisme » pour avoir créé, élaboré et propagé dans toutes les sphères de la société le mythe de la Grande noirceur. Selon Lemay, Hébert et d’autres tels que le peintre Paul-Émile Borduas, auteur du manifeste Refus global, « ont tenté grossièrement de nous abuser », eux qui ont dressé un portrait de cette période qui relève de la « gigantesque mystification ».

Une anecdote à ce sujet m’apparaît à la fois significative et révélatrice. À la fin de l’enregistrement de notre discussion télévisée du 5 mars 2019 sur l’héritage de Maurice Duplessis, Martin Lemay choisit de continuer avec moi la discussion à micro fermé.

Il me confie qu’en tout respect, je suis tout ce qu’il déteste en matière de multiculturalisme. Puis, il me souligne que Jacques Hébert étant décédé, il a aujourd’hui en face de lui celui qui l’a remplacé.

Lemay me fait ensuite la révélation suivante. Il m’annonce qu’il va lire mes livres et qu’il va en en faire une critique dans la revue L’Action nationale.

Je lui indique avec humour que cela serait bien, en effet, qu’il en fasse une critique. Cela sortirait mes livres du silence. Et j’ajoute : « Cela me rendrait plus populaire ».

Ma réplique ne semble pas l’avoir fait rire. Désinhibé, il me lance aussitôt: « Je vais vous détruire. » Devant pareil projet, je montre mon étonnement et lui, de son côté, se ravise. Il me déclare qu’il ne faut pas le prendre au mot et que c’est une sorte de blague. Mais je n’endosse pas son rectificatif et je lui indique qu’il y a là, au contraire, un « lapsus » de sa part.

Notre discussion se termine sur ces mots et je prends congé de lui en lui disant : « Heureux d’avoir fait votre journée. »

Je ne suis pas un lecteur de la revue L’Action nationale. Cela dit, il ne me semble pas que le périodique ait publié depuis ce temps un texte de Martin Lemay sur mes ouvrages. Aurait-on choisi la voie du silence?

 

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