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Billet de blog 21 février 2024

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Retour sur une censure à la française

Parution, il y a trente ans, du livre ''The Age of Extremes" d’Eric Hobsbawm

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En 1994, paraît un ouvrage capital pour la compréhension du XXe siècle. Il s’agit du livre The Age of Extremes: The Short Twentieth Century, 1914-1991. L'imposant bouquin a été rédigé par l’historien britannique d’obédience marxiste Eric Hobsbawm. Dans la foulée de sa parution, The Age of Extremes est traduit dans près d’une vingtaine de langues, mais pas en français.

Trois ans plus tard, en 1997, les lecteurs francophones ainsi que ceux du monde entier apprennent la raison d’une telle carence. C’est que plusieurs éditeurs parisiens dont les éditions Gallimard n’ont pas voulu s’associer au travail d’Hobsbawm. Directeur de la collection « Bibliothèque des histoires » chez Gallimard, l’historien Pierre Nora a refusé à son tour de faire traduire le livre de son confrère britannique en vue de le rendre disponible pour le public de langue française.

La censure pratiquée par le directeur de collection à l’endroit de l’un des historiens les plus notoires de sa génération transparaît dans le plaidoyer que Nora offre à l’intérieur de la revue Le Débat (n° 93). Son texte jette en outre un éclairage inédit sur la vie intellectuelle française, sur les disqualifications en douce qui s’y pratiquent et sur les mécanismes d’ostracisme qui sont en vogue dans certains réseaux éditoriaux.

Après avoir fait part des « raisons commerciales » qui justifient son refus, Nora en arrive au cœur du sujet. Bon gré mal gré, écrit-il, les éditeurs en France sont en ce moment « bien obligés de tenir compte de la conjoncture intellectuelle et idéologique dans laquelle s’inscrit leur production ».

Un peu plus loin dans son article, le responsable éditorial explique de quoi il en retourne au juste : « ... il y a, écrit Pierre Nora, de sérieuses raisons de penser – et Eric Hobsbawm connaît trop bien la France pour ne pas le comprendre – que son livre apparaîtrait dans un environnement intellectuel et historique peu favorable. D’où le manque d’enthousiasme à parier sur ses chances. Pourquoi ce succès ailleurs et cette réticence ici? Parce que la France ayant été le pays le plus longtemps et le plus profondément stalinisé, la décompression, du même coup, a accentué l’hostilité à tout ce qui, de près ou de loin, peut rappeler cet âge du philosoviétisme ou procommunisme de naguère, y compris le marxisme le plus ouvert. Cet attachement, même distancé, à la cause révolutionnaire, Eric Hobsbawm le cultive certainement comme un point d’orgueil, une fidélité de fierté, une réaction à l’air du temps; mais en France et en ce moment il passe mal. C’est ainsi, on n’y peut rien. »

La même année, dans l’édition du mois de mars 1997 du Monde diplomatique, Serge Halimi fustige quant à lui la position de Pierre Nora. Ce faisant, Halimi met en relief en quoi l’attitude du maître d’œuvre des Lieux de mémoire est une forme de « maccarthysme éditorial ». De plus, il inscrit la décision de Nora dans un contexte particulier, celui de la campagne contre l’idée communiste qui a été entreprise par un groupe d’historiens influents tels que François Furet et Stéphane Courtois.

À l’initiative du Monde diplomatique, le livre d’Hobsbawm est finalement traduit en français. Il est publié en Belgique, chez un éditeur de Bruxelles, les Éditions Complexe. Son travail s’intitule dans cette langue L’Âge des extrêmes, histoire du court XXe siècle.  

À l’occasion de la sortie en français du bouquin en 1999, Eric Hobsbawm sort de sa réserve et il commente le dossier qui le concerne. Son texte paraît dans les pages du journal qui l’a soutenu dans cette affaire, c’est-à-dire Le Monde diplomatique. Son article a pour titre « L'Âge des extrêmes échappe à ses censeurs ».  « La résistance des éditeurs français, écrit-il, seuls parmi les éditeurs des quelque trente pays qui ont traduit L'Âge des extrêmes, ne laisse pas d’intriguer. »

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