Mille deux cent quatre-vingt-cinq mots qui glacent le sang sont étalés sur trois grandes colonnes en page 3 de la livraison du Jour du 4 avril 1942. L’hebdomadaire montréalais est dirigé par Jean-Charles Harvey, un journaliste canadien-français qui est un dissident sur le plan intellectuel au Québec. Son journal est gaulliste depuis 1940 et il combat avec acharnement les sympathies pro-Vichy qu’exprime une grande partie de l’intelligentsia nationaliste et cléricale de la province.
Le long reportage que publie Le Jour est intitulé “L’enfer de Drancy”. Le texte ne se veut pas une transcription du genre communiqué de presse qui rapporte la chose parmi tant d’autres. Il appelle à l’indignation mais sur la base d’une information étayée. Le texte porte la signature du Dr L. Gerbe. Il est précédé d’une introduction du Jour qui indique la source de renseignements aussi précis, soit les témoignages de voyageurs qui ont quitté la France.
Le journal de Jean-Charles Harvey offre à ses lecteurs par le biais de ces témoignages un reportage poignant sur les conditions de vie des internés de ce camp en banlieue de Paris. Il s’agit de la première initiative prise par l’hebdomadaire depuis la promesse qu’a faite son directeur de traiter en profondeur de la question “des crimes commis au nom de l’antisémitisme”.
À quelques kilomètres de la capitale sous tutelle allemande, la longue bâtisse transformée en prison emmure quelque cinq mille hommes presque tous d’origine juive. Ceux-ci sont pour la plupart les victimes de rafles orchestrées dans Paris en août 1941 par la police locale française de concert avec la Feldgendarmerie. Le centre de détention est d’ailleurs sous administration française et la surveillance assurée par des gendarmes du pays. Ce sont toutefois les Allemands qui désirent ces prisonniers, notamment pour s’en servir à titre d’otages. À demi terminés, les bâtiments créent de graves problèmes sur le plan de l’organisation matérielle de la vie quotidienne. Rien, en effet, n’avait été prévu pour accueillir les nouveaux occupants.
L’auteur du texte entreprend de décrire l’état des lieux. Le camp de Drancy, écrit-il, a l’apparence d’un grand bâtiment de briques qui n’a jamais été achevé. Rien que des murs, aucune installation sanitaire des plus élémentaires, pas de canalisation, ni d’éclairage, pas de lavabos et des latrines infectes. Quand les premiers prisonniers sont entrés là, raconte-t-il, il n’y avait ni matelas ni planches sur lesquelles ils pouvaient s’étendre. Les arrivants devaient dormir directement sur le plancher de ciment. Il a fallu attendre quatre semaines avant que l’administration française ne fasse finalement apporter de la paille.
Plus de cinq mille malheureux se trouvent dans ce Dachau français, rapporte le Dr Gerbe. La plupart ont été arrêtés dans les rues. Les nouveaux internés ont dû patienter longtemps avant que leurs proches réussissent à leur faire parvenir des couvertures. Pour toute nourriture, ils ont droit à la ration quotidienne suivante: le matin, un breuvage infect noir comme du café mais n’en ayant pas le goût; à midi, une soupe composée d’eau tiède où flottent parfois de petits morceaux de légumes; le soir, l’équivalent de cette soupe. Chaque jour, on leur sert aussi un peu de pain, mais sa distribution provoque souvent des querelles.
Il y a ici, affirmer Gerbe, des ouvriers, des artisans et une minorité d’intellectuels: des avocats, des médecins, des écrivains et des journalistes. La plupart des détenus sont Israélites.
La vie que les prisonniers mènent dans ce camp ne se diffère en rien de celle des détenus à Dachau, écrit-il, avec la seule différence que dans ce dernier endroit les conditions sanitaires sont plus favorables, les Allemands tenant au principe d’organisation minutieuse de tous les détails de n’importe quelle action, même de la création d’un enfer!
Environ deux semaines après leur arrivée, relate l’auteur, une quarantaine de prisonniers furent délivrés de leurs souffrances par la mort. Le manque de nourriture et de repos a vite entraîné la propagation du scorbut et de la dysenterie.
Le chroniqueur rend compte des actes de brutalité commis par les gendarmes chargés de la surveillance. La cravache à la main, ils ne se gênent pas pour rouer de coups les prisonniers. Un jour, raconte-t-il, un Israélite sort son livre de prières. Au même moment, le gendarme qui lui fait face trouve qu’il ne l’a pas salué assez vite. Le Juif reçoit un coup de cravache qui abat son livre, et un autre qui lui cingle le visage.
Lorsqu’ils ne meurent pas de faim ou encore des suites de coups reçus, certains prisonniers sont fusillés par le peloton d’exécution allemand, en représailles pour attentats commis contre les nazis.
L’enfer de Drancy, déclare le docteur Gerbe, est devenu à Paris le synonyme de la mort. Un va et vient continu a lieu entre le camp et la capitale. Il y en a qu’on libère, et ils s‘en vont mourir à la maison; d’autres, une trentaine chaque semaine trouvent le trépas au camp même. Ils sont remplacés par d’autres malheureux.
Le texte sur Drancy est qualifié “d’émouvant” par un réputé journaliste français en exil aux États-Unis. Mais le reportage ne dévoile qu’une partie de l’horreur. La vérité complète, elle viendra, mais plus tard. On saura alors que quatre jours à peine avant la parution à Montréal du texte du Jour sur l’enfer de cette banlieue de Paris, le premier convoi de déportés juifs en partance de France - convoi qui en inaugure toute une série d’autres - ce premier train transportant des Juifs des camps de Compiègne et de Drancy est arrivé à la gare d’Auschwitz.