Au cœur de ces pages loge un examen serré des formes pathologiques du culte de la mémoire. Le passé n’est pas libre, commence-t-elle par dire. Elle l’a déjà affirmé. Elle le redit aujourd’hui. Aucune société ne se montre indifférente face à lui. Célébré ou occulté, il fait figure d’enjeu primordial avec lequel les collectivités doivent composer.
Encore de nos jours, des peuples sont prêts à s’égorger en brandissant comme justifications des histoires anciennes qui sont plus ou moins imaginaires. Manipuler le passé pour façonner les esprits, observe-t-elle, représente un fantasme auquel s’attachent constamment les puissants.
Régine en vient au cri d’alarme qu’elle veut lancer. Elle tient à alerter le public sur les dangers que représente une mémoire qui a atteint un point d’extrême saturation.
L’anomalie qu’elle ausculte est due à des rappels d’épisodes du passé qui sont récupérés dans le but de faire l’objet d’une instrumentalisation à outrance. Le phénomène, analyse-t-elle, finit par anéantir les souvenirs qui sont essentiels en raison d’un effet de surexposition.
Pour faire comprendre l’inquiétude qui la tenaille, elle parle de « cacophonie » mémorielle. « Cet excès de mémoire qui nous envahit aujourd’hui, écrit-elle, pourrait bien n’être qu’une figure de l’oubli. »
Dans son étude sur les modalités qui sont reliées à l’obsession du passé, elle se demande quelle posture les sociétés doivent adopter en matière éthique et esthétique pour ne pas qu’elles succombent à ces travers. D’emblée, elle affirme ne pas croire à une mémoire juste. Du même souffle, elle signale qu’elle n’adhère pas non plus à la croyance en l’existence d’une avenue qui permettrait de déboucher sur une réconciliation complète avec le passé.
Il y a toujours, selon elle, du « trop » ou du « trop peu ». C’est pourquoi, il est vain d’entretenir l’idée qu’on puisse en arriver à inventer la bonne « mise au point ».
Son essai à ce chapitre se place sciemment en porte-à-faux avec la réflexion sur la « juste mémoire » qu’a menée Paul Ricoeur. Le philosophe expose ses vues sur la question dans son récent livre La mémoire, l'histoire, l'oubli.
Il faut, explique-t-elle, chercher d’autres chemins en matière de posture civique. Tout d’abord, elle préfère parler de « rythmes » de la mémoire, ce qui s’harmonise davantage avec l’accent qui doit être mis sur le regard critique que les citoyens et les citoyennes doivent exercer face à ce qui touche aux représentations du passé.
En clair, Régine privilégie une approche pragmatique. D’une part, elle préconise le développement d’une conscience aiguë, tant chez les individus que chez les sociétés, du caractère circonstanciel de la mémoire collective, c’est-à-dire de celle qui imprègne l’environnement à un moment donné.
Outre cette mise à distance, elle prône une éthique de l’engagement. Une telle éthique vise à combattre l’instrumentalisation du passé qui est faite par des États ou par des groupes dominants qui cherchent à imposer leur récit en tant que seule histoire officielle.
Enfin, elle estime que son époque gagnerait à s’entraîner à faire le vide, à créer une atmosphère qui soit propice au silence, lequel ne serait pas l’équivalent d’une volonté de tout oublier. Une telle ascèse pourrait constituer le premier pas vers un délestage des passés mortifères. Cela pourrait s’avérer une étape cruciale pour que se réalise le tissage d’une autre mémoire.
Dans son analyse, elle effectue un rapide tour du monde où il appert qu’il est difficile de trouver une place sur la planète où il existe une juste mémoire. Elle tire des exemples du Japon qui ne parvient pas à assumer son rôle pendant la Seconde Guerre mondiale, de la France qui piétine face à son passé colonial et des États-Unis où il est encore impossible d’organiser une exposition décente sur Hiroshima.
Si l’on regarde du côté de l’Amérique latine, estime-t-elle, la situation n’est guère plus reluisante. Par exemple, certains des responsables de la dictature sanglante qui a tenu les Argentins sous le joug, il y a une vingtaine d’années, ne sont toujours pas inquiétés.
Elle passe ensuite à Israël et scrute l’état des lieux. Dans ce pays, dit-elle, la conscience de la Shoah a fait, à divers moments, l’objet d’une instrumentalisation. Ce genre de manipulation, analyse-t-elle, sert de paravent idéologique aux dirigeants quand ils se lancent dans des opérations douteuses et qu’ils ont besoin de réactiver « l’union sacrée ».
Dans certains des discours qui se tiennent en Israël, fait-elle valoir, la mémoire de la Shoah est mobilisée d’une manière telle que cela permet de transférer la responsabilité de la crise au Proche-Orient sur le dos des Palestiniens. Par le truchement d’une telle stratégie, les Palestiniens en viennent à être présentés, à cause du supposé ‘‘aveuglement’’ dont ils feraient preuve, comme étant « les principaux artisans de leur malheur ». C’est dans ces conditions qu’une lutte symbolique s’opère pour l’attribution de la place de la victime.
La mémoire israélienne, conclut l’essayiste, devra finir un jour par affronter la mémoire palestinienne blessée. Elle aura surtout, poursuit Régine, à repenser son rapport au génocide car au cœur de la mythification, de la sacralisation, il y a son envers : une ritualisation routinisée, un terrible « tourisme de la mémoire », une saturation des discours et, à terme, une banalisation d’Auschwitz, qui est le plus sûr chemin vers l’oubli.