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Billet de blog 8 décembre 2025

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Des humains dans un système dans un Sytème

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Des humains dans un système dans un Système
Par Yves Laybourn 08.12.2025
Mobiliser des humains, pour changer le système et nous-mêmes.
Note méthodologique : Les données présentées sont issues des rapports publics (DREES, Défenseur des droits, Cour des comptes, Fondation Abbé Pierre, Sénat, INSEE, OMS, CNCDH). Cette analyse propose une refondation structurelle du système de protection de l'enfance.
SYNTHÈSE
Plus de besoins + moins de solidarités + appareil non formé = record historique de placements. Aucun budget ne peut compenser cette équation. Seule une refonte des méthodes le peut. Dans un système surréaliste, kafkaïen, totalitaire et sans recours, envoyer toujours plus de milliards est-il la solution ?
L'équation structurelle :
BESOINS en hausse (TND, précarité, complexité)
SOLIDARITÉS en baisse (famille élargie, communauté, voisinage)
RIGIDITÉ maintenue (absence de contradictoire, non-formation)
= PLACEMENTS MASSIFS = DÉPARTEMENTS EN FAILLITE = ÉCHEC STRUCTUREL
Ce système ne dysfonctionne pas : il fonctionne selon son architecture. Tant que l'architecture, et nous mêmes, restent identiques, les effets produits seront identiques.
PARTIE I : LE DIAGNOSTIC
Trois courbes qui se croisent au pire moment
La protection de l'enfance française n'est pas seulement confrontée à une crise de moyens : elle fait face à une crise d'architecture. Trois courbes se croisent au pire moment : la montée des besoins, la disparition des solidarités naturelles et la rigidité d'un appareil non formé et non contradictoire et sans recours. Dans un tel système, chaque évaluation, chaque intervention, devient une zone de risque, et chaque erreur est mécaniquement reproduite.
1. LA MONTÉE DES BESOINS
L'explosion des troubles du neurodéveloppement
• 15 à 20% des enfants présentent des troubles du neurodéveloppement (TND)
• Diagnostics TSA : triplement en 12 ans (de 2,3 à 7,7 pour mille)
• Diagnostics TDAH : +42% en 8 ans (CDC)
• Plus de 800 substances suspectées d'agir comme perturbateurs endocriniens, 70 à 100% des femmes enceintes exposées (OMS)
Ce n'est pas seulement le meilleur diagnostic : « Cet effet thermomètre ne suffit pas à expliquer le doublement des taux. » (Rapport Sénat)
La précarisation des familles
• Une famille sur quatre est monoparentale (INSEE 2024)
• Niveau de vie des familles monoparentales : -35% par rapport aux couples
• Taux de pauvreté des familles monoparentales : 40%
La surreprésentation du handicap à l'ASE
• 25% des enfants ASE sont en situation de handicap (Défenseur des droits 2023)
• 50% souffrent d'au moins un trouble psychique (5 fois la moyenne nationale)
Constat : Des enfants qui avaient besoin de soins se retrouvent placés, faute de diagnostic et de structures adaptées.
2. L'EFFONDREMENT DES SOLIDARITÉS NATURELLES
Là où la famille élargie aurait pu intervenir, on ne trouve plus personne.
La disparition de la famille élargie
• Années 1970 : moins d'une famille sur dix était monoparentale
• 2024 : une famille sur quatre
• 25% des enfants de moins de 6 ans en famille monoparentale n'ont aucun contact avec leur père
• La solidarité intergénérationnelle, longtemps pilier du tissu familial, s'étiole
Ce que la famille élargie apportait
• Du relais quand le parent était épuisé
• Du répit pour souffler
• Du lien pour l'enfant avec d'autres adultes référents
• Un filet de sécurité informel mais efficace
Constat : Ce filet a disparu. L'État a prétendu le remplacer seul. Il échoue, et pire : il propose de le remplacer par des services privés, payants (ex. Angleterre).
L'exemple britannique : vers où nous allons
L'Angleterre illustre ce vers quoi la France se dirige si elle refuse de mobiliser la solidarité civile gratuite.
• 80% des foyers pour enfants britanniques sont privés et à but lucratif
• Un enfant sur trois en famille d'accueil est placé via une agence privée
• Les six plus grands prestataires ont dégagé 219 millions de livres de profit en une année
• Coût pour les collectivités : les agences privées facturent en moyenne 48 000 livres par an par enfant, contre 23 000 livres pour les services publics, soit le double
• Les fonds de private equity contrôlent 8 des 10 plus grands opérateurs
• 17 000 enfants déplacés hors de leur zone entre 2011 et 2022, pour des raisons de coût
Résultat décrit par la Children's Commissioner Anne Longfield : un système « fragmenté, incohérent et irrationnel ».
Un lanceur d'alerte a révélé que certaines agences appellent les enfants placés des « gold bars » (lingots d'or) et offrent des primes aux familles d'accueil pour augmenter les placements. Ce n'est plus de la protection : c'est une industrie.
3. LA RIGIDITÉ DE L'APPAREIL ÉTATIQUE
Un dispositif d'évaluation inadapté
Le dispositif actuel d'évaluation repose sur des professionnels généralistes qui ne sont pas formés à :
• La psychiatrie
• Les TSA, TND, TDAH
• Les profils atypiques (HPI, HPE)
• Les traumas
• Le handicap
• Les biais cognitifs (y compris les leurs)
Le rapport est rédigé sans vérification, transmis à un juge non spécialisé, qui signe.
Le système confond trop souvent
• Trouble neurologique et carence éducative
• Épuisement parental et négligence
• Comportement atypique et danger
Absence de contradictoire
• Les rapports sociaux ne sont pas contradictoires
• Les parents les découvrent au tribunal
• Pas de délai pour répondre, pas de copie
• Exécution provisoire quasi-systématique
• Appels vidés de substance (l'enfant est déjà installé)
Comparaison avec la Suisse (système APEA)
• Parents entendus AVANT toute décision (obligatoire)
• Enfant auditionné dès 6 ans (obligatoire)
• Accès au dossier par défaut
• Délai de recours effectif : 10 à 30 jours
• Résultat : le placement ne représente que 10% des mesures APEA (deux fois moins qu'en France)
4. LE RÉSULTAT : UN SYSTÈME QUI PRODUIT L'ÉCHEC
Les volumes
• Taux de mesures : +45% entre 1998 et 2023 (de 16,6 à 24,1 pour mille)
• 221 000 mineurs et jeunes majeurs accueillis fin 2023 (+6% en un an)
• 31 100 MNA fin 2023 (+28% sur un an), soit autour de 15% des enfants confiés
Les coûts
• 11 milliards d'euros en 2023
• Dépenses multipliées par 2,6 entre 1998 et 2023 (DREES 2025)
• Coût moyen par enfant : 41 000 euros par an
• Coût moyen MNA : environ 50 000 euros par an (hébergement, prise en charge, accompagnement)
La faillite des départements
• 54 départements en situation de quasi-faillite
• 15 départements en grande difficulté financière (Cour des comptes 2025)
• La Charente sous tutelle préfectorale
• Différentiel négatif de 8 à 10 milliards d'euros entre 2020 et 2024 (ADF, Cour des comptes)
Le taux d'échec
Environ un quart des SDF nés en France sont d'anciens placés ASE. Ce taux est remarquablement stable depuis que la statistique existe. (Fondation Abbé Pierre 2019)
Le système n'échoue pas : il produit cet échec. Mécaniquement. Structurellement.
5. LE CERCLE VICIEUX
1. Parent seul + précarité + enfant atypique non diagnostiqué
2. Pas de famille élargie pour prendre le relais
3. Épuisement, comportements interprétés comme carence
4. Signalement par un professionnel non formé aux TND
5. Rapport non contradictoire, pas de recours effectif
6. Placement
7. Enfant arraché à sa famille alors qu'il avait besoin de soins et de relais, pas de séparation
6. L'ABSENCE DE CULTURE DÉMOCRATIQUE
Un cadre institutionnel qui n'est pas fondé sur la consultation démocratique ne crée pas les conditions nécessaires au contradictoire ni aux recours effectifs. Les pratiques individuelles reproduisent mécaniquement cette absence de débat : évaluation non contradictoire, décision verticale, impossibilité de corriger l'erreur.
PARTIE II : L'ERREUR
Croire que plus d'argent résoudra un problème d'architecture et d'approche
La réponse classique consiste à réclamer plus de budget. 11 milliards, 15 milliards, 20 milliards.
C'est injecter du carburant dans un moteur grippé.
Le problème n'est pas le montant. Le problème est l'architecture :
• Un dispositif d'évaluation inadapté aux situations complexes
• Des juridictions non spécialisées qui valident sans vérifier
• Aucun contradictoire, aucun recours effectif
• Un État qui prétend remplacer seul la solidarité familiale disparue
Résultat prévisible : même architecture, même production d'échec, quel que soit le budget.
PARTIE III : LA REFONDATION
Mobiliser la société pour compenser la disparition de la famille élargie
La solution n'est pas de donner plus d'argent à un système défaillant. La solution est de changer le système.
Quatre axes de refondation :
AXE 1 : ÉVALUATION OBJECTIVE
Remplacer le dispositif d'évaluation actuel par des évaluateurs spécialisés assistés par IA
Le problème actuel
Le dispositif actuel repose sur des professionnels généralistes qui n'ont ni la formation ni les outils pour évaluer des situations complexes impliquant TSA, TND, TDAH, traumas, handicap. Le rapport produit est subjectif, non vérifié, non contradictoire.
La solution
Des évaluateurs spécialisés, formés et assistés par une IA qui :
• Détecte les biais dans le rapport (biais de confirmation, biais d'ancrage, biais culturels)
• Croise les données (médicales, scolaires, sociales) pour identifier les incohérences
• Signale les indicateurs de TND, TSA, TDAH souvent confondus avec des carences
• Vérifie la cohérence entre les faits rapportés et les conclusions
• Garantit le contradictoire en intégrant systématiquement la réponse de la famille
Principe : L'IA ne remplace pas l'humain. Elle éclaire l'humain. Elle détecte les biais, vérifie la factualité, met en cohérence les données et garantit la présence d'un contradictoire. Elle fournit à l'évaluateur un miroir objectif de son raisonnement. L'humain reste décideur, mais un décideur mieux formé et mieux informé.
AXE 2 : JURIDICTION SPÉCIALISÉE
Une juridiction familiale unique, spécialisée, formée (JAFe)
Le problème actuel
Le conflit familial est saucissonné entre plusieurs juridictions : juge des enfants (JE), juge aux affaires familiales (JAF), juge des tutelles. Chaque juge n'a qu'une vision partielle. Aucun n'est formé aux TSA, TND, traumas, biais cognitifs (rapports, et les siens).
La solution
Une juridiction familiale unique (JAFe) qui regroupe les compétences aujourd'hui éclatées entre JE, JAF et tutelles :
• Vision complète du dossier familial
• Formation obligatoire : TSA, TND, TDAH, traumas, handicap, biais cognitifs
• Garantie du contradictoire réel (délai de réponse, accès au dossier, audition des parties)
• Motivation réelle de l'exécution provisoire (exception, pas règle)
Procédure contradictoire obligatoire
1. Rapport rédigé AVEC la famille, pas SUR elle
2. Délai de 30 jours pour répondre AVANT toute audience
3. Accès intégral au dossier (copies, pas consultation)
4. Enregistrement obligatoire de toutes les auditions
5. Recours effectifs avec effet suspensif
6. Fin de l'exécution provisoire systématique non motivée
AXE 3 : SOLIDARITÉ CIVILE ORGANISÉE
Reconstruire ce que la famille élargie apportait
Le problème actuel
L'État prétend remplacer seul la solidarité familiale disparue. Les foyers fonctionnent souvent comme des lieux d'attente de sortie sèche, plutôt que comme des sas vers une solution familiale. Le placement est une fin, pas une transition. La société civile est exclue du dispositif.
La solution
Principe : L'État ne doit pas remplacer la solidarité civile : il doit l'organiser. Là où la famille élargie n'existe plus, il doit structurer un réseau de relais, de répit, de parrainage, de familles d'accueil ponctuelles.
Mobiliser la famille élargie en premier
• Recherche systématique de la famille élargie AVANT tout placement
• Grands-parents, oncles, tantes, cousins comme premier recours
• Accompagnement et indemnisation de la famille élargie accueillante
Ouvrir les foyers aux aides privées
• Étudiants en travail social, psychologie, éducation
• Bénévoles formés et encadrés
• Parrains et marraines citoyens
• Familles de répit pour les week-ends et vacances
• Dons d'entreprises
Transformer les foyers en sas temporaires
• Le foyer n'est pas une destination, c'est une transition
• Objectif par défaut : intégration dans une famille (élargie, accueil, parrainage)
• Durée maximale de séjour en foyer sauf exception motivée
• Maintien du lien avec la famille d'origine quand c'est possible
Créer des lignes directes pour les enfants
• Accès direct des enfants aux inspecteurs et magistrats
• Numéro dédié, application sécurisée
• L'enfant peut signaler sans passer par l'institution qui l'héberge
AXE 4 : CLARIFICATION DES RESPONSABILITÉS
L'État finance ce qui relève de la politique nationale, les départements coordonnent ce qui relève du tissu local
1. MNA : compétence régalienne, financement État à 100%
2. Enfants relevant de la PJJ : financement État
3. Enfants relevant de la pédopsychiatrie : financement État (santé)
4. Diagnostic TND systématique : financement État (prévention)
5. Coordination locale : départements comme coordinateurs du tissu de solidarité civile
Les départements ne peuvent pas porter seuls un système que l'État continue à créer.
CONCLUSION
Le problème n'est pas le budget. Le problème est l'architecture.
11 milliards d'euros par an. 54 départements en quasi-faillite. Un quart des SDF anciens placés. Le même ratio d'échec depuis que la statistique existe.
La réponse n'est pas plus d'argent. La réponse est de :
1. Objectiver l'évaluation avec des évaluateurs spécialisés assistés par IA
2. Spécialiser la juridiction avec une JAFe formée et un contradictoire réel
3. Mobiliser la société pour reconstruire ce que la famille élargie apportait
4. Clarifier les responsabilités entre État et départements
La refondation de la protection de l'enfance est une réforme culturelle autant qu'organisationnelle : la France doit passer d'un modèle administratif vertical à un modèle d'évaluation démocratique, vérifiable et contradictoire auquel s'ajoutent les autres humains qui aideront et ouvriront leur famille à ces enfants.
L’Etat a créé le TITANIC, et nous sommes tous à bord. Ne pas aider un enfant n’est pas humain et vous devrez payer maintenant et plus tard.
Les humains se mobilisent maintenant, ensemble. Pour aider les enfants, les travailleurs sociaux, les structures, les avocats et les magistrats. C’est cela la réforme de la protection de l’enfance, un changement de chacune et chacun, qui entraine un changement du système et du Système.
SOURCES
• DREES 2025 – Les dépenses d'aide sociale à l'enfance 1998-2023
• Fondation Abbé Pierre – Rapport sur le mal-logement 2019
• Sénat – Rapport sur les troubles du neurodéveloppement
• Défenseur des droits – Rapport 2023 sur la protection de l'enfance
• Cour des comptes – Finances des départements 2024-2025
• INSEE 2024 – Structures familiales
• OMS – Perturbateurs endocriniens
• CNCDH – Avis sur les mineurs non accompagnés, juin 2025
• ADF – Assemblée des Départements de France
• Children's Commissioner for England – Rapports 2020-2021
• Competition and Markets Authority UK – Children's social care market study 2022
• Local Government Association UK – Recherche sur les coûts du placement privé
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