« CLASSÉES SANS SUITE »
Femmes et personnes jeunes, mêmes combats
Je suis en train de lire "Classées sans suite" de Violaine De Filippis-Abate, avocate et porte-parole d'Osez le féminisme. Ce livre documente une réalité brutale : en France, 80% des plaintes de femmes victimes de violences conjugales sont classées sans suite, et seul 1% des viols aboutissent à une condamnation.
Une question s'impose : et les personnes jeunes ?
Les chiffres sont tout aussi accablants. Plus de 73% des affaires d'agressions sexuelles sur mineurs orientées vers la justice sont classées sans suite. 74% des plaintes pour viols, toutes victimes confondues, n'aboutissent à aucune poursuite. 81% des violences sexuelles débutent avant 18 ans. 51% avant 11 ans.
Ce n'est pas une coïncidence. C'est une structure.
Le déclassement est premier
Le réflexe habituel face à ces chiffres : on constate des violences, on veut les réduire. On constate une absence d'écoute, on veut améliorer l'écoute. C'est traiter les symptômes. C'est colmater.
Mais les violences et l'absence d'écoute ne sont que des aspects visibles. Ils sont consécutifs à quelque chose de plus profond : le déclassement.
Le déclassement est premier. Les violences en découlent logiquement : on fait ce qu'on veut de sa propriété. L'absence d'écoute en découle logiquement : la propriété ne parle pas, ou sa parole est sans portée juridique.
Ce ne sont pas des dysfonctionnements à corriger. Ce sont des fonctionnements normaux d'un système de déclassement.
Une cosmologie pyramidale
Pour comprendre ce déclassement, il faut remonter à la racine. Depuis des millénaires, nos systèmes sont construits sur une cosmologie pyramidale : au sommet, un Dieu-homme, seul sujet véritable, seule parole qui fait loi. En dessous, une chaîne de propriété et de délégation.
Dieu-homme
(sommet, seul sujet, seule parole qui fait loi)
↓
Homme
(représentant, médiateur, propriétaire délégué)
↓
Femme
(dérivée, aide, propriété)
↓
Personne jeune
(extension, propriété de la propriété)
↓
Reste du vivant
(ressource, matériau)
Dans cette architecture, la parole ne monte pas. Elle descend. Le Dieu-homme parle, juge, décide. Les autres reçoivent, obéissent, sont parlés.
Dans cette logique, la naissance comme fille - enfant, n'est pas neutre : c'est une inscription d'emblée en position déclassée. Déclarée femme, la personne ne sort pas de ce déclassement, elle n’enregistre qu’une variation de droits selon les sociétés.
Cette cosmologie persiste parce qu'elle servait les intérêts de ceux qui sont au sommet. Ce n'est pas seulement de la tradition. C'est du pouvoir.
L'essence contre le sujet
Le terme "enfant" ne désigne pas ici un âge, mais une essence assignée, c'est-à-dire une catégorie qui naturalise l'infériorité juridique et permet de suspendre l'opposabilité de la parole.
C'est pourquoi la distinction entre "enfant" et "personne jeune" n'est pas cosmétique. Elle est politique. "Enfant" vient du latin "infans" : celui qui ne parle pas. Parler de "personne jeune", c'est reconnaître d'abord la qualité de personne, de sujet de droits. L'âge devient un attribut, pas une essence qui annule la personnalité juridique.
Violaine De Filippis-Abate parle d'un système hérité d'une "justice férocement patriarcale". Elle rappelle que jusqu'aux années 1920, les femmes n'avaient même pas le droit de porter plainte. Le Code Napoléon les constituait en extensions juridiques du mari : "ma femme", "mon enfant". Le possessif révèle tout.
On n'écoute pas les personnes jeunes parce qu'on les considère comme des enfants. Et tant qu'on les considère comme des enfants, on pourra les écouter indéfiniment sans jamais les reconnaître comme des sujets.
Le renversement nécessaire
Mais voilà ce qu'il faut comprendre : les femmes ne sont pas des objets. Les personnes jeunes ne sont pas des extensions. Elles n'appartiennent à personne.
Et c'est précisément pour cela qu'elles ne sont pas entendues.
Dans la cosmologie pyramidale, les femmes et les personnes jeunes ne sont pas des sources de parole. Elles sont des lieux où la parole du sujet-propriétaire s'applique. Quand une personne qui n'est ni propriété ni objet prend la parole, cette parole n'entre dans aucune case. Elle est littéralement inaudible, non pas parce qu'elle serait faible ou peu crédible, mais parce que le système n'a pas de grille pour la recevoir.
L'enfant a son propre ADN. Avoir un ADN propre, c'est avoir une identité distincte, donc un intérêt propre, donc une parole qui ne peut être juridiquement confondue avec celle d'un tiers, fût-il parent ou institution.
On parle beaucoup d'"écouter les enfants". Mais écouter avec des oreilles construites pour entendre des propriétaires parler de leurs propriétés, c'est perpétuer le silence. On écoute sans reconnaître, et donc on neutralise la parole au moment même où on la recueille.
Protection ou gestion ?
La protection sans reconnaissance du statut de sujet n'est pas une protection. C'est une gestion. Elle permet de prendre en charge un corps sans jamais reconnaître une parole.
Dans la relation unilatérale, il n'y a qu'un décideur. L'autre n'existe que comme objet de sa décision. Cette structure se retrouve, à des degrés divers, dans la violence conjugale, dans la maltraitance des personnes jeunes, dans les rapports institutionnels qui parlent des "usagers" plutôt qu'avec eux.
Le passage à l'acte violent est l'aboutissement logique d'une cosmologie qui nie l'altérité. Mais cette cosmologie existe à l'état diffus dans tout le tissu social, bien avant le passage à l'acte. La violence n'est pas une déviance. C'est l'application naturelle de la hiérarchie, la force.
La personne jeune n'est pas simplement propriété du père. Elle est propriété de la propriété. Cela explique pourquoi elle est deux fois moins entendue que la femme, pourquoi la maltraitance est si rarement poursuivie, pourquoi sa parole est suspecte en justice : elle contesterait l'ordre de propriété lui-même.
Changer de cosmologie
Cela explique pourquoi toutes les réformes échouent. On forme à l'écoute, on sanctionne les violences, on multiplie les dispositifs. Mais on ne touche jamais au déclassement lui-même. On aménage la pyramide, on ne la renverse pas.
La cible n'est donc pas de lutter contre les violences ou d'améliorer l'écoute. La cible est de mettre fin au déclassement. Reconnaître la personne jeune comme sujet de droits, pas comme essence inférieure à protéger.
Réformer la protection de l'enfance, réformer la justice, ce n'est pas seulement ajouter des dispositifs d'écoute à un système inchangé.
C'est changer de cosmologie.
Passer de la pyramide au tissu. Du sujet unique aux altérités en relation. D'un système où l'on protège des objets vulnérables à un système où l'on reconnaît des sujets de droits. De la décision unilatérale à la relation. Du possessif à l'altérité.
La parole des femmes s'est libérée, rappelle l'avocate. Mais "les oreilles de la justice sont encore sourdes à leurs plaintes."
Pour les personnes jeunes, nous n'en sommes même pas là. La parole reste captive d'un système qui ne sait pas l'entendre, parce qu'il n'a jamais été construit pour cela, notre format de société est le contraire de celui de l’écoute.
Cette cosmologie pyramidale s'entrelace avec d'autres axes de domination : la classe, le handicap, l'origine. Mais son démantèlement commence par la reconnaissance d'une évidence que le système nie : les femmes et les personnes jeunes sont des personnes. Des sujets. Des altérités irréductibles. Pas des propriétés.
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La vie d'un être humain, ses souffrances, ou pire sa mort, ne doit pas être le résultat du fait qu'il soit né homme ou femme et qu'il n'ait pas été entendu et protégé, ni quand il était une personne jeune, ni plus tard lorsqu'il est appelé femme.
Sources :
Violaine De Filippis-Abate, "Classées sans suite - Les femmes victimes de violences face à la justice", Payot, 2023
Enquête IPSOS - Mémoire traumatique et victimologie, 2019
Rapport du Sénat "Protéger les mineurs victimes d'infractions sexuelles"
Infostat Justice n°160, Mars 2018, Ministère de la Justice
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