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Billet de blog 28 décembre 2025

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L'ÉTAT CAPTURÉ
Yves Laybourn 28.12.2025
Anatomie d'une dépossession — Synthèse
« Nommer la cage et en dessiner le plan. »
Ce document est une synthèse.
L'État français semble fonctionner aujourd'hui comme l'exécutif d'intérêts financiers transnationaux. Cette configuration est le produit d'une sédimentation de choix, de traités, de renoncements successifs. Chaque étape, prise isolément, pouvait sembler raisonnable. L'ensemble dessine un système où la souveraineté populaire s'exerce dans un périmètre de plus en plus restreint.
Les concepts mobilisés sont issus de la littérature institutionnelle établie : « state capture » (Banque mondiale, FMI, International IDEA), « corporate capture » (réseaux onusiens), « state-finance nexus » (recherche académique). Ces cadres permettent de passer d'une intuition politique : « on nous trahit » , à une analyse structurelle opposable.
I. LA CAGE : L'État-coquille
L'État français conserve tous les attributs formels de la souveraineté : Constitution, armée, police, justice, capacité législative. Les symboles sont intacts. Les institutions fonctionnent. Pourtant, sur les questions budgétaires, fiscales, sociales, industrielles, les marges de manœuvre effectives se sont considérablement réduites.
L'État ne disparaît pas. Il mute. Il devient un relais opérationnel : il traduit en droit interne des orientations définies ailleurs, absorbe et réprime les tensions sociales générées par des décisions qu'il n'a pas réellement prises, reste responsable devant le peuple de politiques dont les paramètres lui échappent.
La coquille est intacte. Le contenu décisionnel s'est vidé.
Le mécanisme de capture
La « state capture » désigne une configuration où des acteurs privés parviennent à orienter durablement les règles du jeu institutionnel à leur profit. Elle se distingue de la corruption : le biais est inscrit dans l'architecture même du système, pas dans les comportements individuels. Les décisions peuvent être parfaitement légales, les procédures respectées, les acteurs de bonne foi.
Le pouvoir de la finance est « structurel » : il n'a pas besoin d'être exercé explicitement. Il suffit que les gouvernants anticipent les réactions des marchés pour que leurs choix soient contraints. « Rassurer les marchés » devient un impératif aussi fort que « répondre aux citoyens ».
Les tribunaux d'arbitrage (ISDS) illustrent cette architecture : une multinationale peut poursuivre un État devant un tribunal privé si une loi affecte ses profits attendus. Philip Morris contre l'Australie, Vattenfall contre l'Allemagne, Veolia contre l'Égypte : des décisions démocratiques contestées au nom du rendement. Même quand l'État gagne, le coût de la procédure produit un effet dissuasif sur la législation future.
Le vocabulaire comme masque
Le terme « néolibéralisme » opère comme un masque. Le libéralisme classique visait à protéger l'individu contre l'État. Le système actuel mobilise l'État pour protéger des intérêts privés transnationaux contre les peuples. Ce n'est pas « moins d'État », c'est un État reconfiguré comme bras armé du très grand capital.
La capture n'abolit pas la démocratie : elle la vide de sa capacité effective à produire des choix opposables.
La dette comme instrument
La dette publique n'est pas un indicateur de mauvaise gestion. Elle fonctionne comme un instrument structurel : levier disciplinaire (les « réformes » sont prescrites), produit financier (les obligations souveraines génèrent des flux d'intérêts), vecteur de transfert de souveraineté.
Le cycle est auto-renforcé : la dette justifie la vente d'actifs rentables ; la vente supprime les revenus futurs ; la dette se reconstitue ; la pression légitime de nouvelles cessions ; la dégradation des services crée des marchés privés de substitution. Si l'objectif était la bonne gestion, ce serait incohérent. Mais ce n'est pas l'objectif.
II. LA SOUMISSION :
La capture ne peut fonctionner que si elle produit un consentement diffus. Ce consentement n'est pas obtenu par la répression, mais par la normalisation.
Les institutions produisent des récits de « nécessité » : il n'y aurait pas d'alternative. Les indicateurs macro-financiers deviennent la boussole unique. Ces indicateurs mesurent ce qui compte pour les créanciers, pas pour les citoyens. La santé, l'éducation, les liens sociaux n'apparaissent pas dans les tableaux de bord.
La contestation n'est pas réprimée ; elle est neutralisée. Disqualification discursive (« populistes », « complotistes »), épuisement (complexité, précarité), récupération (consultations sans suite). Le résultat : un peuple qui ne croit plus que son vote puisse changer quoi que ce soit de structurel.
Des lieux de concertation privés — Commission Trilatérale (1973), Groupe Bilderberg (1954), Forum de Davos — permettent aux élites économiques et politiques de pré-élaborer les orientations. Comme l'a reconnu David Rockefeller : « Les recommandations de la Commission trilatérale ont joué un rôle dans les réflexions des gouvernements et dans la formulation de leurs décisions. » Ce n'est pas du complot ; c'est de l'asymétrie.
III. L'HORIZON :
La vision IA financière
La trajectoire décrite peut être lue comme la montée en puissance d'une rationalité de portefeuille appliquée au gouvernement des sociétés. Individus, territoires, politiques publiques sont appréhendés comme des actifs et des risques à optimiser.
La formule « vision IA financière » désigne un ensemble de procédures qui produisent des effets comparables à ceux d'un algorithme global : réduction des frictions, standardisation des comportements, pilotage à distance. Cette rationalité n'a pas besoin d'intentions maléfiques. L'algorithme optimise. L'humain s'adapte ou disparaît.
Dans cette logique, un État n'est qu'un émetteur de dette, un régulateur, un espace fiscal. Une population n'est qu'un flux de travail, de consommation et de données. Les solidarités — nations, classes, communautés — sont des frictions à réduire.
L'humain comme unité
L'humain n'est plus un citoyen. Il est une unité de production-consommation. Le travailleur est une « ressource humaine ». Le consommateur est un profil. Le malade est un « parcours de soins ». L'enfant est un « capital humain » en formation. Le vieillard est un « risque actuariel » à gérer jusqu'à l'élimination — non pas physique, mais économique : quand il cesse d'être rentable, il cesse d'exister pour le système.
Cette réduction découle d'une logique qui ne connaît que ce qu'elle peut mesurer. Ce qui ne se quantifie pas n'existe pas : la relation, l'affect, le sens, la dignité.
La dystopie sans auteur
Le film THX 1138 (George Lucas, 1971) illustre cet horizon : individus numérotés, médicamentés, surveillés, réduits à des unités productives. La poursuite d'un fugitif s'arrête quand elle dépasse le budget alloué.
La différence avec la fiction : le système réel n'a pas besoin d'être cohérent ou centralisé. Il fonctionne par accumulation de logiques partielles, chacune rationnelle à son niveau, dont l'ensemble produit une déshumanisation sans auteur. Personne n'a voulu cela. Tout le monde y contribue.
IV. LE RÉVÉLATEUR :
La protection de l'enfance
La protection de l'enfance révèle ce que produit l'État-coquille quand il rencontre le vivant.
Le système est financé par des prix de journée. Un enfant placé n'est pas un sujet à protéger ; devient une unité de facturation. L'opérateur est rémunéré à la journée. Sa viabilité dépend du taux d'occupation. Cette logique produit des incitations structurelles : remplir les places, maintenir les placements, éviter les situations complexes.
L'enfant n'est pas au centre du système ; il en devient le carburant.
Un éducateur en exercice décrit les foyers comme des « parkings humains » : logiques de volume, personnels sous-qualifiés, rotations permanentes, comportements « carcéraux ». Ce n'est pas la malveillance des professionnels. C'est la logique du système. La violence n'est pas un accident ; elle est structurelle.
La protection de l'enfance n'a pas été abandonnée. Elle a été industrialisée. Sous-traitée à des opérateurs qui fonctionnent selon les mêmes logiques que n'importe quelle entreprise de services : compression des coûts, standardisation, optimisation.
Le test ultime
L'enfant en danger est le test ultime du système. Parce qu'un enfant ne peut pas être « rentable ». Parce que le protéger vraiment prend du temps, de l'attention, des compétences, des ressources. Parce que les résultats ne se mesurent pas en trimestres mais en décennies.
Un système organisé autour du rendement ne peut pas protéger les enfants. Il peut les gérer, les stocker, les déplacer, les comptabiliser. Mais les protéger : c'est-à-dire leur offrir un environnement stable, des relations fiables, un avenir possible, suppose une autre logique.
Ce qu'on leur fait, on le fera à tous.
CONCLUSION :
Ce document a nommé la cage et en a dessiné le plan.
L'État français fonctionne comme l'exécutif d'intérêts financiers transnationaux. C'est une capture. Ce n'est pas un accident, c'est une architecture. Ce n'est pas un excès du système, c'est le système.
La dette n'est pas un problème à résoudre ; c'est un instrument de discipline, une arme. La dégradation des services n'est pas un échec ; c'est une ouverture de marchés. La disparition du politique n'est pas une dérive ; c'est le résultat recherché.
L'horizon est celui d'une vision IA financière : un monde gouverné comme un portefeuille global, où les États sont des supports juridiques pour l'exécution des décisions des fonds, où les humains sont des unités gérées de la naissance à l'élimination.
Les enfants placés en sont le révélateur : transformés en « journées », stockés dans des « parkings humains », traités comme des flux. Ce qu'on leur fait annonce ce qu'on fera à tous.
NOTE :
Cette synthèse s'appuie sur un document de référence de 30 pages (YL), intégralement sourcé. Les concepts mobilisés proviennent de :
— Banque mondiale, FMI, International IDEA (state capture)
— ESCR-Net, Parlement européen (corporate capture)
— Recherche académique consolidée (state-finance nexus)
— CNUCED, ICSID (tribunaux d'arbitrage ISDS)
— Le Monde diplomatique (O.Boiral, Pouvoirs opaques de la Trilatérale)

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