La question pour le PCF n'est pas celle des bastions

En réponse à l'article "Le noyau des bastions historique du PCF est atteint" d'Héléna Berdaoui, paru le 3 juillet 2020. Ce parti n'est peut-être pas aussi moribond qu'il y paraît.

L'article passe à côté de quelque chose d'essentiel : le PCF repose sur trois pôles : permanents, élus, militants. Si l'on veut comprendre comment il se fait que telle ville est conquise et perdue, il faut toujours garder en tête le rapport qui relie ces trois pôles entre eux.

1) Les permanents sont des individus dont la vie dépend des ressources financières du parti, qui n'ont cessé depuis des décennies (bien avant la chute de la maison URSS) de diminuer. aujourd'hui, ces rentrées financières dépendent des cotisations militantes, mais aussi de ce qui reste des entreprises dont le PCF était plus ou moins propriétaire et dont l'activité dépendait des contrats passés avec des collectivités locales. Les permanents dépendent donc financièrement des élus. Sur le plan politique, ils sont chargés d'appliquer la ligne politique théoriquement décidée en congrès. Dans la pratique, ils influent beaucoup sur elle par leur activité quotidienne au sein des fédérations. Selon que ces fédérations sont bien ou mal implantées, chacune a plus ou ou moins d'influence sur les deux autres pôles.
2) Les élus dépendent de l'implantation militante sur le terrain. En cas de première élection, ils sont la plupart du temps le fruit de l'activité militante. Ils sont souvent issus du rang. Dans les bastions, cela est beaucoup moins vrai et souvent l'élu est quelqu'un qui a fait carrière dans le parti. Quand il s'agit de remplacer un élu partant à la retraite, c'est souvent au sein de la fédération, où les permanents sont les plus influents, que le choix se fait. Les critères sont alors non pas le caractère militant et homme de terrain, mais ceux de gestionnaire, ce qui peut avoir pour effet une coupure entre l'élu et la base.
3) Les militants sont généralement présents dans les syndicats, les associations de locataires, de solidarité auprès des sans-papiers, etc., etc. Ils tendent à vieillir et se divisent globalement en deux : les nostalgiques d'un passé révolu  du temps où "le parti avait toujours raison" et ceux qui sont prêts à remettre tout à plat et à tirer les bilans des échecs. Les deux groupes, qui sont loin d'être hermétiques, connaissent tous un attachement au sigle, un "patriotisme de parti". Pour les municipalités communistes, on peut ajouter un troisième groupe, plus adhérent que militant, de tout un ensemble de fonctionnaires municipaux qui ont la carte pour faire carrière ou avoir la planque. En général, ce dernier groupe a peu d'influence sur l'activité du parti, mais est l'arbre qui cache la forêt en matière d'implantation. Les militants n'ont d'influence sur le parti que, inversement à la puissance des permanents et des élus. Ils sont aujourd'hui pour l'essentiel regroupés sur le plan local et les groupes d'entreprise ont considérablement reculés en nombre.

Un point qu'il importe aussi de signaler est celui de la démocratie interne.
Le PCF a un long passé d'obéissance de la part de la base envers les instances. C'est là un fruit du stalinisme qui n'a pas fini de gangrener ce parti, malgré de réels efforts pour s'en débarrasser. Cette tradition d'obéissance est encore très présente chez les "nostalgiques" et quand le conflit éclate sur le respect des décisions de la base, il n'est pas rare qu'il se termine par un départ des anti-nostalgiques.
Mais en même temps, le besoin de trouver des solutions à la crise endémique que connaît le parti amène à la remise en cause des instances et de leur fonctionnement et incite beaucoup de militants, de plus en plus nombreux, à demander des comptes et le respect des décisions qu'ils ont prises. C'est souvent du refus de certains caciques de s'y plier qui entraîne une sorte de "grève militante", c'est-à-dire l'absence ou, du moins, le recul de l'intervention sur le terrain, indispensable courroie de transmission des décisions.

Si on part de la compréhension des rapports entre ces trois pôles, on peut comprendre, en partie, tout au moins, que dans un département comme le Val-de-Marne, à majorité départementale communiste, le PCF gagne ou perd des municipalités.

Je prendrai pour exemple ma ville, Villejuif.
Voici 6 ans, suite à un changement de camp d'EELV, la mairie, traditionnellement dirigée par les communistes depuis 1924, est passée à droite. La raison en fut, certes, le coup de poignard dans le dos des écologistes locaux, accompagné de la défection de l'aile droite du PS local, mais elle provint aussi de la décision inflexible de la fédération PCF du Val-de-Marne d'imposer le maintien de la maire sortante, Claudine Cordillot. Cette dernière était sans nul doute une excellente administratrice et possédait bien les dossiers, dont , en particulier, ceux concernant l'intercommunalité du Val-de-Bièvre, mais elle était inconnue des habitants et avait souvent fait d'énormes gaffes, comme, par exemple, l'attribution d'un décès accidentel, suite à une querelle stupide entre deux adolescents, au "trafic de drogue". Cela avait amené les communistes de la cité concernée à se désolidariser publiquement d'elle. Et ce n'est qu'un exemple. Cet isolement de la maire d'avec une certaine réalité de terrain était aussi le fruit de la relativisation, sinon de la marginalisation du pôle militant.
Quand la mairie passa aux mains de la droite, ce fut d'abord la stupeur, puis, très rapidement, une certaine "épuration" s'est effectuée d'elle-même avec le départ de tous les carriéristes municipaux, qui laissèrent dès lors le champ libreaux militants de quartier et syndicaux. La résistance vint tout d'abord des militants municipaux, qui se trouvèrent brutalement menacés de privatisation de services, d'une diminution des effectifs au profit d'une police municipale. La seconde vague vint des tentatives de gentrificatication de la ville et de tentatives de détruire certains logements sociaux, mais aussi de vouloir expulser les occupants de vieux immeubles. La mairie alla jusqu'à tenter d'expulser les syndicats de l'Union Locale afin de récupérer les bâtiments au profit d'une opération immobilière. Pour ce faire, le maire osa mentir devant le tribunal administratif, ce qui lui valut l'abandon d'une partie de son camp.
Dans les deux cas, la résistance se traduisit par de fortes mobilisations au premier rang desquels les militants PCF se trouvèrent.
Toute une répression interne aux services municipaux se mit en place avec l'embauche d'un "tueur" pour opérer une chasse aux sorcières au sein de l'encadrement. Le résultat fut progressivement des départs ou des mutations dans des placards, provoquant en retour des réactions parfois virulentes du personnel. Pour y mettre fin, le maire tenta de chasser la CGT d'un grand local, qui lui était attribué, depuis longtemps par la maire et la tentative quasiment ratée d'implantation d'un syndicat CFTC. À chaque fois, cela provoqua de nouvelles mobilisations, PCF en tête.
En face la mairie tenta de mettre en place un réseau clientéliste, promettant logements et postes aux uns et aux autres. Mais la fermeture de services comme la maison de la jeunesse ou la non reconstruction d'un ludothèque ayant brûlé accidentellement, pour ne citer que ces exemples, mina considérablement ces efforts.
Cette mobilisation inlassable des militants, pour l'essentiel du PCF, amena à un effritement des soutiens à la mairie de droite, y compris au sein du conseil municipal même. Dès lors, quand le PCF lança des réunions de travail ouvertes à toutes et tous. Il rencontra un franc succès et put élargir considérablement son audience en permettant la mise en place de commissions dont les résultats furent intégrés au sein de son programme municipal. Participèrent à ces réunions y compris des groupes politiques qui devaient se présenter au premier tour des élections municipales de cette années pour leur propre compte.
Le résultat final fut que, dans un contexte sociologique de plus en plus défavorable, le PCF est restée le premier parti de la ville et a pu rallier autour de lui partis, associations et rétablir un vrai sentiment de confiance dans toute une partie de la population. Il a aussi manifestement rajeuni son effectif. Cela s'est vu le soir du deuxième tour où la majorité des fêtards avait moins de 25 ans. Certes, ce fut davantage par hostilité au maire que beaucoup d'entre eux étaient présents que par adhésion au PCF.
Il est difficile de dire si le nouveau maire, Pierre Garzon, est un "homme de l'appareil". Il était déjà élu conseiller départemental, après avoir été assistant d'élu. Mai sa victoire a été en fait celle de tous les militants de son parti, qui auraient pu baisser les bras et n'ont jamais rien lâché. C'est la base qui a porté le nouveau maire. Il est vécu par nombre de militants comme l'un des leurs. Ils ont eu vraiment le sentiment que c'est eux qui l'imposaient. C'est du moins ce qui ressort des propos de ceux que je connais.

Garzon a parlé de la "victoire de l'esprit de résistance" et il a raison. Mais cette résistance ne fut pas seulement face au maire, mais aussi face à toute une conception du parti où des caciques décident pour la base. C'est justement de cette résistance de la base (et de sa victoire) sur le pôle des permanents que dépendent les victoires ou défaites du PCF. Plus celui-ci est dominée par sa base, c'est-à-dire que plus il est démocratique, plus il résiste à l'effritement, voire même inverse la tendance. Plus l'appareil l'emporte, plus il perd. La question est : le PCF peut-il assurer pareille mutation ? Personnellement, j'aurais dit non voici quelques années. Pour l'avoir vu littéralement renaître de ses cendres à Villejuif, je ne parierai plus de rien.
Ajoutons qu'il serait intéressant de voir dans combien d'endroits, il s'est retrouvé premier parti de gauche face à la droite et quel a été, dans chacun de ces endroits, les rapports de force. Car la grande erreur concernant le PCF est de le prendre comme un vulgaire parti en quête de succès électoral, il est à l'instar de beaucoup de partis du mouvement ouvrier plus que cela.

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