Guerre civile, Trump et le sempiternel « déclin de l’Amérique »

On entend beaucoup parler de « déclin de l’Amérique » et d’USA au bord de la guerre civile. C’est bon pour les titres des journaux, mais très friable à l’analyse.

Déclin, vous avez dit déclin ?

Le déclin de l’Amérique est-il aussi évident que ça ?
Avant toute chose, il s'agit de comprendre d'abord de comprendre de quoi l'on parle. Quelle est la fonction d'une superpuissance dans le système social que nous connaissons, à savoir le capitalisme ?

La fonction d’une superpuissance

La source de son existence se trouve dans l'affrontement inévitable entre les divers États-nations que ce système a créé et dont la charge est, pour chacun d'eux, de défendre les intérêts capitalistes (production, réseaux commerciaux, etc.) auxquels il fixe des règles dans sa zone de contrôle afin d'éviter que la concurrence dégénère en guerre des gangs. Sur le plan international, les capitalistes, pour faire leurs affaires, ont besoin là aussi de règles communes.
Et, là, c'est la loi du plus fort qui l'emporte.
La Grande-Bretagne, en pionnière du capitalisme, a très tôt acquis la place de super-puissance, une fois son principal concurrent, la France, vaincue à Waterloo. Son essor lui a permis de fixer les règles. Bien évidemment, cela s'est fait au service des intérêts de ses capitalistes, mais ces règles se sont appliquées à tous les autres rapports entre capitalistes, quel que fusse leur État respectif.
Cette hégémonie a fini par être contestée par le concurrent le plus récemment arrivé sur le marché : l'Allemagne. Car le blocage de l'accession de celle-ci aux marchés internationaux, impliqués par les mesures restrictives prises par le Royaume-Uni et son allié, la France, et, malgré tout, la progression du capitalisme allemand en Russie et jusque sur le territoire britannique, ne pouvait mener qu'à un conflit ouvert.
Ce fut 14-18 avec les conséquences que l'on sait sur la mise en lumière de la toute puissance US et la perte pour le capitalisme de tout le marché russe.

Une nouvelle superpuissance que personne ne reconnaît (même pas elle)

Mais, entre une situation objective et la conscience de celle-ci, il y a un pas que tous les États concernés mirent du temps à franchir. Les USA n'assumèrent pas leur place de facto de superpuissance et le Royaume-Uni, accompagné de son fidèle compagnon français, continua de s'imaginer que sur le fond rien n'avait changé. Seule, peut-être, la République de Weimar, qui ne s'était relevée de l'effondrement économique de 1923 que grâce aux capitaux US, a pu entrapercevoir la nouvelle réalité.

Le krach de 1927 eut sur le plan de la superpuissance deux effets contradictoires. D'une part, il révéla quelle était la véritable superpuissance et combien ses crises économiques pouvaient avoir d'impact sur le monde ; d'autre part, il stimula les illusions que les USA, aussi riches fussent-ils ne détenaient pas les clés de la maison superpuissance. Ce dernier aspect se traduisit en Grande-Bretagne comme en France par un renforcement du discours colonial et impérial, et en Allemagne par la remise en avant de la notion d'espace vital en berne depuis 1918 et le recours au nazisme et ses rêves de conquête d'un empire en URSS, par la bourgeoisie allemande. Enfin, aux USA, le repli sur soi devint encore plus accentué.
Il fallut que les intérêts US soient directement menacés en Asie par les mêmes désirs d'hégémonie de la part du Japon et que la concurrence allemande se fasse plus pressante en Amérique du Sud, menaçant les investissements US, qui avaient pris la place des britanniques, pour que s'opère une lente prise de conscience de la nécessité de se mêler davantage des affaires du monde. On peut estimer son début avec l'élection de Roosevelt en 1932.
Cette élection ne se fit pas sur la base de cette prise de conscience, mais sur l'alternative que semblait offrir le New Deal à la crise économique et sociale. Et, à ce sujet, il convient de bien comprendre comment s'opère le processus électoral, ou plutôt le choix de présenter tel ou tel candidat et de le soutenir financièrement.

N’est pas élu qui veut

Les USA, avec leur système de primaires, sont plutôt sur ce plan relativement "francs du collier". Le choix de présenter telle ou telle candidature se fait bien en amont, dans des discussions de salon, des repas, aujourd'hui des brainstormings. Que nul n’y voit un quelconque complot, mais simplement un tri.
Là, les points de vue peuvent être librement exprimés en petit cénacle où se retrouvent les capitalistes les plus puissants du pays, ce qu'on appelle classiquement la "haute-bourgeoisie". Progressivement, les choses se décantent et apparaissent les candidats qui ont les projets et la vision les plus "sensés" aux yeux de cette dernière, c'est-à-dire les plus à même de défendre ses intérêts à court, moyen et long terme.
Les primaires sont alors le test de leur popularité, qui ne passe évidemment pas par la révélation de toutes leurs conceptions, mais uniquement de la partie à même de susciter l'espoir chez les potentiels électeurs. On retrouve pratiquement le même processus, sans les primaires, dans tous les pays capitalistes, tout au moins pour les candidats défendant le système capitaliste. Ensuite, l'élection est avant tout question de l'art de bien présenter sa personne et secondairement son programme. Pour cela les médias, dont les plus puissants appartiennent aux "puissances de l'argent" pèsent de tout leur poids pour appuyer ou décrédibiliser les uns et les autres. Après chacun vote "en son âme et conscience"...

La lente prise de conscience de son rôle de superpuissance par les USA

L'élection de Roosevelt en 1932, puis sa réélection en 1936 et 1940 montrent bien l'avancée de la prise de conscience de la position objectivement hégémonique des USA au sein de la bourgeoisie américaine. Si son projet de "New Deal" l'emporta en 1932 et joua un rôle indubitable dans sa réélection en 1936, il ne fut absolument pour rien dans celle de 1940. En 1937, une nouvelle récession fit s'effondrer le peu de soulagement qu'avaient apporté les grands travaux à la population.

Par contre, si, en 1940, Roosevelt et tous ceux qui le soutenaient se gardèrent bien de désigner l'Allemagne comme l'ennemi à abattre et d'insister sur la préparation à la guerre pour imposer l'hégémonie US, ce furent les violentes campagnes médiatiques contre son opposant le plus dangereux, car populaire, Lindberg, favorable à un rapprochement avec l'Allemagne au nom de la paix, qui lui donnèrent la victoire. Il ne lui resta plus qu'à multiplier les provocations contre le Japon (comme l'embargo sur les produits pétroliers), mais aussi l'Allemagne (avec la protection des navires britanniques et canadiens, bien au-delà des eaux territoriales US) pour attendre lequel des deux compères allait craquer le premier. Ce fut le Japon, suivi bien vite par l'Allemagne.

On connaît la suite : officiellement, l'ennemi principal, c'était le Japon ; dans la réalité, le gros de la préparation s'orientait contre l'Allemagne. L'alliance avec l'URSS fut le prix à payer pour ne pas avoir pris conscience dès 1918 de la position hégémonique des USA. Au cours de cette guerre, les USA assumèrent définitivement leur rôle de superpuissance.

La superpuissance au grand jour

Après guerre, le plan Marshall permit d'imposer la reconnaissance de la situation à ses anciens concurrents et de les rendre dépendants. Les accords de Bretton Wood permirent au dollar de devenir totalement hégémonique. Et cette hégémonie n'a toujours pas bougé. 90 %, sinon plus, des échanges commerciaux internationaux se font toujours en dollars. Et cela a des conséquences sur le Trésor US, qui ne dépend plus uniquement de l'activité économique intérieure.

Du coup, s'explique l'aisance avec laquelle la recherche US peut s'acheter les meilleurs cerveaux du monde, l'absence de frayeur face à l'UE, voire même un certain encouragement, car l'euro lui-même reste dépendant du dollar. S'explique aussi que, malgré les multiples crises sociales qu'ont subi les citoyens étasuniens depuis les années 1970, ils ne connaissent pas les affres de la récession des années 1930, qui, comparativement, fut bien plus faible que les nôtres, et qu'ils souffrent même du mal de l'obésité. Mais surtout s'explique la capacité qu'ont les USA d'entretenir une armée d'une puissance sans précédent.

Dans ce contexte, il est donc hasardeux de parler de "déclin". L'hégémonie US est toujours réelle même si elle ne se traduit plus par un envahissement des marchés de produits "made in USA" et que les voitures japonaises circulent à profusion dans les rues des villes US. Les capitaux et les investissements y affluent toujours.

Ce qui, par contre, a considérablement bougé, c'est l’intérieur des USA.

Quelques changements évidents

Du point de vue migratoire, d'abord, les pays d'Amérique centrale ont pris la place de l'Europe. Les migrants asiatiques, eux aussi, sont beaucoup plus nombreux qu'auparavant. Si la population noire reste très importante dans le sud profond, son implantation s'est considérablement étendue.

Du point de vue des mœurs, les USA ont depuis plusieurs décennies abandonné le puritanisme qui les caractérisaient jusque dans les années 1950, y compris dans les milieux qui prétendent aujourd'hui le défendre. Idéologiquement, il reste un point de référence pour toutes les églises protestantes et autres, qui s'efforcent, avec de plus en plus de difficultés, d'organiser la population. Mais force est de constater que l'édifice ne cesse de craquer et l'aspect de plus en plus hystérique des discours des évangélistes, pour ne parler que d'eux, sur "l'impérieuse nécessité de rester purs" en est un témoignage. Du temps où ce puritanisme s'imposait de lui-même, les évangélistes suivaient les évolutions de la société et dans l'ensemble ne s'opposaient pas à des revendications comme le droit à l'avortement.

Mais c'est surtout sur le plan social que les choses ont changé.

Un mouvement ouvrier à l’histoire mouvementée

La classe ouvrière américaine fut une de celle qui, au cours du XIXe siècle, subit une répression des plus féroces. Les massacres de grévistes étaient chose courante. C'est à Chicago sur le 1er mai 1888, que les agents Pinkerton organisèrent un attentat qui permit l'arrestation et la condamnation à mort de dirigeants anarchistes. C'est depuis lors que le 1er mai est devenu une journée internationale de revendications ouvrières, sauf aux USA où il a été instauré une journée du travail en septembre.

L'IWW fut la première organisation syndicale à regrouper toutes les catégories de travailleurs. De tendance anarcho-syndicaliste, elle subit une répression officielle et privée délirante, avec assassinats, condamnations à mort sans preuve, lynchages, massacres de familles entières, viols, etc. Dans les années 1930, des comités d'organisation industrielle ou CIO se formèrent à la suite de la destruction de l'IWW. Moins radicaux, ils reçurent le soutien de l'administration Roosevelt et finirent par fusionner avec la fédération américaine du travail, organisation d'ouvriers qualifiés, pour créer l'AFL-CIO. +
Dans le cadre du New Deal, toute une nouvelle réglementation du travail se mit en place autorisant les syndicats dans les entreprises, imposant la mise en place de conventions collectives très étendues (en gros allant de la taille des lacets de chaussure à l'augmentation des salaires, les heures de travail et la protection sociale) et la reconnaissance du droit de grève uniquement dans le cadre des négociations autour de la convention collective.
Les choses se radicalisèrent lors de la récession de 1937, mais l'essor brutal de la production de guerre ramena plein-emploi et hausse des salaires. Des catégories jusque là exclues (femmes, noirs) furent embauchés en usine. Elles aussi se syndicalisèrent en masse. Cela provoqua parfois de mini-séismes au sein des syndicats où régnaient, comme partout ailleurs, un certain sexisme et du racisme encouragé par la ségrégation.

Une société d’abondance associée à la superpuissance US

Mais dans leur ensemble, les travailleurs étasuniens associèrent expansion US et société d'abondance. C'est ce qui explique que, lors du maccarthysme, ils soient allés jusqu'à soutenir la chasse aux rouges. Et cette position dura jusqu'à la guerre du Vietnam où l'AFL-CIO organisa des contre-manifestations face aux opposants à la guerre. Ses dirigeants se déclaraient même des partisans du capitalisme et encourageaient l'organisation de syndicats anti-communistes à travers le monde conjointement avec la CIA. Des liens avec des organisations mafieuses, en particulier dans le transport, furent pratiquement les seuls cas de friction avec l'État fédéral.

La défaite US et le retour des récessions, d'abord une relativement bénigne en 1967, puis, beaucoup plus forte en 1973, car mondiale, puis d'autres en 1981, 1987, etc. provoquèrent la fermeture d'usines considérées jusque là comme indestructibles. Des villes de plus en plus importantes, jusqu'à de véritables agglomérations se trouvèrent désertées. Les mouvements migratoires intérieurs qui s'étaient considérablement ralentis depuis 1945, reprirent de plus belle. Des gens perdirent leur protection sociale, leur logement. Le fameux "rêve américain" se délita.

Un nouveau syndicalisme

Les syndicats US, dans de nombreux secteurs, se radicalisèrent. La montée de toute une gauche syndicale s'opéra progressivement à compter de la fin des années 1970 et, au cours des années 1980. Cela amena, dans le principal syndicat du transport, les Teamsters, dont l'activité s'étend jusqu'aux entrepôts, aux centres de tri paquet et à l'activité portuaire avant les docks, ainsi que les aéroports de fret, à la création d'une organisation structurée les Teamsters pour un syndicat démocratique (TDU), s'opposant à la direction Hoffa. En 1996, en alliance avec des dissidents anti-mafieux de la direction Hoffa, elle prit la tête du syndicat, dont l'extension géographique couvre aussi le Canada et une partie du Mexique. Elle organisa deux grandes actions.
En 1997, lors de la négociation de la convention collective UPS, les Teamsters menèrent une grève de tout le réseau UPS aux USA, revendiquant l'embauche à temps complet de tout le personnel non titulaire, ainsi que la régularisation des "clandestins". Au bout d'une semaine, le gouvernement fédéral commença de s'inquiéter de la paralysie que cela provoquait dans le fonctionnement. Au bout de deux semaines, l'administration Clinton entreprit de faire pression sur la direction d'UPS, évaluant les dommages causés sur le PIB US à 20 %. Si la grève continuait, on pourrait craindre le déclenchement d'une nouvelle récession. Il régularisa les sans-papiers et la direction d'UPS se vit contrainte de capituler. L'impact au sein de l'AFL-CIO fut considérable.

En 1999, l'OMC devait se réunir à Seattle. Tout un ensemble de comités, d'organisations locales et fédérales entendaient manifester. L'AFL-CIO, pour la première fois de son histoire, prit position pour ces manifestations. Les Teamsters organisèrent alors une paralysie de la ville même de Seattle. Les camionneurs bloquèrent les accès à la ville et la circulation dans la ville même se trouva totalement bloquée. La police dut se déplacer à pied pour empêcher les manifestants de bloquer les participants à l'OMC dans leurs hôtels. Mais ceux-ci même protégés ne se voyaient pas traverser toute une ville en proie à l'agitation pour rejoindre les lieux de réunion. Dans le même temps, tous les entrepôts portuaires de la côte ouest se trouvaient bloqués, en guise de protestation. La réunion de l'OMC dut être annulée.

Ce fut la goutte d'eau qui fit déborder le vase fédéral. Fut entreprise alors une campagne de réhabilitation de la famille mafieuse Hoffa et une décrédibilisation du dissident qui s'était allié à la gauche syndicale. Aux élections internes suivantes, elle fut battue de très peu, mais conserva la majorité dans les principales agglomérations.

Un nouveau mouvement social

L'influence de la gauche syndicale, même non coordonnée, au sein de l'AFL-CIO et de ses diverses fédérations et syndicats fut évidemment boostée par ces actions, mais les attentats du 11 septembre mirent un coup d'arrêt brutal. L'effet "union sacrée" fut en apparence dévastateur. Lors de l'invasion de l'Irak, l'affaire reprit de l'ampleur. L'opposition à la guerre commença de toucher jusqu'à la direction de l'AFL-CIO. Mais la véritable relance eut lieu lors de deux mouvements : Occupy Wall Street en 2008 et le mouvement des fonctionnaires de l'État du Wisconsin en 2011.

Occupy Wall Street toucha tous les États. Il fut une dénonciation de masse du capitalisme sans précédent aux USA. Il emporta l'assentiment de l'immense majorité de la population jusqu'à ébranler certains groupes "patriotes". Mais il s'agissait d'un mouvement avant tout de protestation aux revendications peu élaborées. L'intérêt est qu'il regroupa toutes les catégories de la population salariée ou de petits propriétaires de moyens de production, quelles que soient leurs "ethnies", leur sexe, leur préférence sexuelle. Le "peuple", pour prendre un mot assez vague, se sentit uni et fort.

Trois ans plus tard, au Wisconsin, le gouverneur républicain décidait de mettre au vote du Congrès de l'État une réforme restreignant les droits syndicaux au sein de la fonction publique. La réaction des fonctionnaires fut des plus radicales : ils occupèrent tout simplement le Capitole à Madison empêchant le fonctionnement du parlement. Comme les policiers participaient eux-mêmes au mouvement, la disponibilité en matière répressive était complexe. Les élus démocrates, sous la pression, décidèrent de boycotter toute session du Congrès du Wisconsin. Le gouverneur ne disposait plus du quorum pour faire voter quoi que ce soit. Il ordonna donc leur arrestation pour les contraindre à siéger. Ceux-ci alors décidèrent de quitter l'État. Le gouverneur fit alors appel aux autorités fédérales, qui jouèrent la neutralité, cela étant une affaire interne à l'État du Wisconsin.

Cela n'empêcha pas l'administration Obama de faire pression sur les dissidents pour qu'ils rentrent. Ils finirent par le faire. Le vote eut lieu, mais le gouverneur dut mettre beaucoup d'eau dans son vin.
Mais l'intérêt de ce mouvement ne s'arrête pas là. Au Wisconsin même, le gouverneur dut faire face à une proposition de destitution par vote populaire, qui n'échoua que de quelques milliers de voix.

Et surtout, au cours du mouvement, tout un réseau de solidarité avec les Wisconsinites s'implanta dans tous les USA avec le concours actif des syndicats de l'AFL-CIO. Des manifestations touchèrent toutes les grandes villes du pays. Du jamais vu aux USA concernant un mouvement social. Des projets semblables étaient dans les cartons, entre autres en Floride où une proposition arrivée sur le bureau du Sénat local, fut vite enlevée.

Sanders et ses conséquences

C'est par les liens qui se sont tissés lors de ces deux mouvements que le réseau de soutien à la candidature de Sanders a pu s'organiser. Celle-ci fut à la fois le fruit de ces deux grands derniers mouvements, mais aussi le début de la convergence de nombreux autres à travers tous les USA, mouvements qui, jusqu'alors avançaient en parallèle les uns des autres.

La grande secousse qu'ils provoquent entraîne la remise en cause de toute une organisation sociale de la vie quotidienne. Les églises, en tant que pivot de la vie quotidienne, sont sérieusement mises à mal par les revendications de mise en place d'une véritable protection sociale qui ne soit plus dépendante de l'obtention d'un emploi stable.
Les réseaux de type claniques (les fameuses mamas noires du sud), produits de la ségrégation raciale, mais ayant conservé leur puissance grâce au clientélisme, virent leur pouvoir remis en cause par ces mouvements sociaux "inter-raciaux" au sens large et la mixité qu'ils provoquent.
Des milieux jusqu’alors plutôt « patriots » se montrèrent sensibles à certaines revendications sociales les concernant.

C'est contre cette lame de fonds que n'a pas su endiguer Obama que Trump a été élu en 2016. Et, contrairement à ce que pensent certains, il n'a pas gagné. Sa volonté de mettre au pas l’Amérique n’a provoqué que division sans jamais parvenir à tuer la contestation. On l’a vu dans le mouvement de grève tout à fait illégal des enseignants, voici deux ans, dans plusieurs États, mouvement d’une telle ampleur qu’aucun gréviste n’a été condamné à la prison contrairement à ce que prévoit la loi.

En fait, le remède s'est avéré pire que le mal. Au lieu d'unir et de créer un consensus autour des intérêts du capitalisme américain, il a joué de toutes les divisions pour imposer ses règles. Il a détruit systématiquement tout l'habile travail diplomatique de l'administration Obama, qui avait cherché à maintenir la puissance politique US en se trouvant de nouveaux alliés comme l'Iran tout en conservant les anciens comme Israël. Incapable de la souplesse nécessaire, il a rendu de plus en plus ingérable de façon cohérente la première puissance mondiale. Aucun capitaliste n'a intérêt à une superpuissance divisée de l'intérieur. C'est pour cela que très vite, la grande majorité des grands patrons a rompu avec lui. L'éléphant républicain a cassé trop de porcelaine.

Le remède Biden

Il ne fait aucun doute que plus d'un boursicoteur de Wall Street a dû avoir des suées froides au vu des premiers résultats des primaires démocrates plaçant le "gauchiste" Sanders largement en tête. Mais le bon vieux Joe Biden a repris la main avec l'argument "unissons-nous" repris dans tous les medias US, évacuant Sanders et sa lutte des classes.

Tout le monde voyait Biden largement en tête. La réalité s'est avérée autre. Tout ce que l'Amérique compte de réactionnaire s'est sentie directement menacée par les manifestations anti-racistes. De toute évidence, Trump a tout fait pour obtenir de véritables émeutes. Malheureusement pour lui la ficelle était un peu grosse et quand on voit la claque qu'il s'est ramassé à Portland, Oregon, on saisit l'ampleur de son échec.

Dès qu'on s'éloigne des grands centres urbains, dans les endroits où il ne s'est quasiment rien passé, la politique de la peur a fonctionné. Il sera intéressant quand nous aurons tous les résultats de regarder la taille des lieux où chacun des candidats a gagné.

Trump a réussi à fracturer les USA, mais pas entre les États, plutôt entre villes et campagnes. Et ces fractures ne sont pas faites pour durer. À terme, la ville l'emporte toujours sur le rural.

Le problème sera Joe Biden, car celui-ci n'a rien à proposer aux "petits blancs" qui composent le gros des "patriots". Ceux-ci s'accrochent à une Amérique mythique, qui n'a jamais existé, mais qui serait en soi une corne d'abondance. Dès que les choses vont mal, c'est la faute à ceux de la ville qui profitent du travail d'autrui. Les chômeurs sont des feignants, les noirs des délinquants, etc. Mais eux-mêmes vivent souvent dans une situation précaire. Trump n'avait aucun intérêt à les en sortir et ce n'est pas le "consensuel" Joe Biden qui va pouvoir y faire grand chose. Il est toujours très délicat d'empêcher le loup de manger la chèvre et la chèvre le chou. Il faut savoir jongler. Mais jongler n'est pas résoudre les problèmes.

Joe Biden affiche sa volonté d'orienter la production industrielle américaine vers l'économie durable. Ce n'est pas sans rappeler l'orientation de l'UE et le capitalisme vert. Mais, sans réformes sociales en profondeur, comme l'avait tout juste esquissé Obama, il est difficile de voir comment, pour reprendre un poncif particulièrement en vogue ces derniers temps, il va "réconcilier l'Amérique avec elle-même".

Non, la guerre civile n’est pas à l’ordre du jour, du moins pas maintenant

L’Amérique n’est pas au bord de la guerre civile, du moins pas aujourd’hui. Tous ceux qui craignent de voir les milices tenter un coup de force se trompent totalement. Les détenteurs du vrai pouvoir aux USA, le fameux 1 % dénoncé par Occupy Wall Street, n’a aucun intérêt à permettre aux pouvoirs institutionnels que sont l’armée et la police fédérale de laisser les miliciens imposer leur loi. Et ceux-ci n’ont absolument pas les moyens de vaincre ces forces dans un affrontement. Les milices pèsent beaucoup moins que les SA allemands en leur temps et leur organisation est totalement fragmentée. Les SA n’auraient jamais eu les moyens de vaincre une armée même comme celle, diminuée de Weimar. Alors les milices...

L'avenir, en fait, dépendra pour l'essentiel de la capacité de convergence des divers mouvements sociaux et sociétaux qui dynamisent l'Amérique à s 'inscrire politiquement dans un programme d'ensemble, du type de celui qu'avançait Sanders. On voit déjà des avancées ici ou là, des victoires locales, mais le chemin est encore long et, là, les obstacles risquent d'être de plus en plus violents.

Tout comme la haute bourgeoisie américaine a mis du temps à comprendre la réalité de sa situation objective de superpuissance, le mouvement social américain a à prendre conscience qu’il est l’avenir de son pays et qu’il a les moyens de mettre fin aux diverses divisions dont a pu jouer Trump. Et ça ne se fera pas toujours avec des fleurs.

 

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