Lettre ouverte au proviseur du lycée Thibaut de Champagne à Provins

Réponse à un courrier adressé en SMS aux parents d'élèves du lycée leur demandant d'intervenir pour empêcher leurs enfants de participer à un rassemblement annoncé sur les réseaux sociaux.

Cher monsieur le proviseur du lycée Thibaut de Champagne à Provins,

Vous m’avez adressé un SMS par erreur. Bien qu’étant parent (on ne se débarrasse jamais de son engeance), mes enfants ont suffisamment grandi pour ne plus avoir à fréquenter le lycée. Ce message m’aurait sans nul doute amusé et provoqué chez moi probablement une certaine nostalgie, si son contenu ne m’avait d’abord interpellé, puis interroger et finalement profondément indigné.

Vous commencez par ces mots :

« Des messages circulent parmi les élèves et les réseaux sociaux appelant au blocage du lycée Thibaut de Champagne vendredi 7 décembre matin. »

Vous poursuivez :

« Si l’on peut comprendre que des lycéens aient envie d’exprimer leur solidarité et des revendications par rapport à la situation actuelle (...) ».
Il ne s’agit donc pas d’événements concernant directement le lycée dont vous avez la charge. Nul besoin d’être grand clerc pour découvrir qu’il s’agit des mouvements revendicatifs nés de la contestation de la taxe carbone par les « gilets jaunes ». D’où, la question : en quoi cela vous concerne-t-il ?

Reprenons :

« (…) j’ai à craindre , comme on peut le voir devant d’autres établissements ou lors de manifestations, que des éléments extérieurs profitent de ce type de message pour organiser la violence aux abords du lycée. »
Question : Auriez-vous des informations sur ces « éléments extérieurs » ? Si oui, pourquoi ne pas dire lesquels ? Si non, pourquoi parler de ce que vous ne connaissez pas ? Si l’un des enseignants de votre lycée parlait à ses élèves sans savoir de quoi il parle, ne s’exposerait-il pas à une mauvaise notation administrative ?

« Je me permets de demander d’intervenir auprès de votre enfant en l’appelant à ne commettre aucun acte de violence ni de débordement et à la plus grande prudence. » (en gras et souligné par le proviseur)

Exit les éléments extérieurs. Ce sont vos élèves qui seraient donc ceux susceptibles de « commettre des actes de violence ». Cela serait-il le cas d’ordinaire dans votre lycée, sans qu’il y ait même blocage et manifestations ?

Si oui, pourquoi adressez-vous un courrier aux parents pour leur parler d’un événement ordinaire ? Pourquoi ne pas prendre des mesures quotidiennement par rapport à une telle violence ? Si ce n’est pas le cas, pourquoi alors imaginez-vous que vos élèves devraient tout d’un coup passer à la violence ?

Vous-même, êtes-vous sujet à des crises de folie violente et parfois meurtrière du type de ce que les anciens scandinaves appelait « berserk » ? Je pense que non, à moins que les services de l’Éducation Nationale soient devenus si défaillants au point de livrer notre belle jeunesse dans des mains aussi dangereuses. Non, vous devez être probablement comme n’importe qui, un être humain qui ne devient agressif que si on l’agresse. Alors, pourquoi voudriez-vous que les élèves de votre lycée deviennent violents si personne ne les agresse ? Dès lors, pourquoi demander à leurs parents de leur dire de ne pas être violents ?

« Il est indispensable de comprendre les dangers auxquels les élèves s’exposent en participant aux manifestations. »

En quoi, participer à des manifestations, c’est-à-dire exercer ses droits de citoyen, est-il dangereux dans une démocratie ? À quels dangers s’exposent donc ces jeunes gens dont votre mission est entre autres de leur apprendre justement à exercer leur citoyenneté ?

« Je me permets de rappeler à toutes les familles les risques que courent leurs enfants en se joignant à des attroupements qui ne sont ni organisés ni encadrés. »

Nous allons enfin savoir quels sont ces fameux dangers à exercer sa citoyenneté. Avant de reprendre votre si salutaire lecture, je me permets, à mon tour, de vous faire remarquer que vous ne parlez plus de blocage, mais « d’attroupement ».

Attroupement fait penser à troupeaux, troupeaux à veaux ou moutons, moutons à bergers. Livrés à eux-mêmes, vos moutons, excusez-moi, vos élèves seraient-ils donc incapable de se passer d’un berger, euh d’un proviseur. Lisez donc le Génie des Alpages de F’Murr et vous verrez ce qu’est un véritable troupeau autogéré. En plus, c’est simple, il y a des images.

Vous les dites inorganisés, mais s’ils l’étaient réellement comment seriez-vous au courant de ce qui est annoncé ? Je ne vous ferai pas l’injure de vous rappeler que si quelque chose est annoncé à l’avance, c’est qu’il est organisé, par essence. Sinon il est spontané, donc imprévisible. Mais je pense que vous n’êtes pas arrivé si haut dans votre brillante carrière pour en avoir oublié votre sémantique. D’autre part, l’encadrement dont vous parlez est une affaire, qui ne vous regarde en rien. Cela concerne les participants, auxquels, à ce que je comprends de votre missive, vous n’entendez pas faire partie du nombre. À eux de décider de l’encadrement qu’ils choisissent d’avoir.

« De mon côté, j’ai évidemment prévenu les forces de l’ordre et les autorités académiques de cette situation. »

Pourquoi prévenir la police ? La fonction principale de celle-ci est, vous le savez, la répression des actes délictueux. S’assembler est-il un acte délictueux ? A-t-il été fait appel, dans les messages dont vous parlez en introduction, à agresser qui que ce soit ou à détruire du matériel ? Si oui, pourquoi parlez-vous de « situation » en général et non de plaintes dûment déposées auprès du commissariat de Provins (si celui-ci n’a pas déjà été supprimé) ? Si non, pourquoi mobiliser des forces de police qui pourraient être nettement mieux employées ailleurs contre le banditisme ou les chauffards ou empêcher quelqu’un de se suicider, par exemple ?

À moins évidemment, que vous soyez contre le rassemblement pour des raisons politiques ? Dans ce genre de cas, nous pourrions mieux comprendre votre attitude sensiblement hostile à son égard. Nous pourrions interpréter le paragraphe suivant comme une annonce ou du moins un espoir pour la suite des événements.

« Si d’aventure des violences étaient commises au lycée ou à ses abords, des sanctions disciplinaires et des poursuites judiciaires seront engagées contre toute personne portant atteinte à l’intégrité des personnes, des biens ou des locaux. »

Il est évident que faire appel à la police est le meilleur gage pour obtenir ces fameuses violences, comme l’ont montré tous les proviseurs qui ont fait le même genre d’appel anticipé à elle. Partout où la police a été présente, partout il y a eu incidents, affrontements et violences. C’est malheureux, c’est triste, mais c’est ainsi. À l’inverse, partout où on a laissé les lycéens se réunir, les violences ont été rares et très vite circonscrites. Il suffisait pour calmer les choses de l’intervention directe d’un proviseur intelligent n’ayant pas peur de ses élèves et s’adressant à eux comme on s’adresse à des citoyens. Vous auriez pu vous-même organiser un tel rassemblement au sein même de votre établissement, évitant ainsi des risques d'incident sur la voie publique. C’est simple. Cela s’appelle de la pédagogie.

Vous avez choisi, quant à vous, la plus mauvaise des voies : celle de la menace, donc de la violence. Vous avez commis là le premier acte violent. Espérons qu'il n'en entraînera pas d'autres.

Monsieur le proviseur du Lycée Thibaut de Champagne à Provins, vous avez pour charge pédagogique de futurs citoyens. Vous pouviez permettre le débat sur la situation et même y participer en tant que citoyen. Non seulement, vous pouviez, mais vous deviez, en tant que pédagogue. Vous avez choisi de ne mettre en valeur que votre fonction répressive, parfois inévitable, mais la plupart du temps, si vous faites bien votre métier, inutile. En cela, vous avez pris une position politique.

Si vous aviez fait appel à vos obligations de pédagogue, vous n’auriez pas eu peur de ce mouvement. Sans pour autant être forcément d'accord avec lui, vous vous en seriez même réjoui. C’est parce que vous y êtes hostile que vous avez rejeté tout débat et demandé aux parents d’intervenir contre leurs enfants. Déjà, en tant que pédagogue, cela relève de la faute professionnelle. Mais en outre, en tant que fonctionnaire, vous avez enfreint une règle fondamentale, celle de l’obligation de réserve.
En tant que citoyen, vous avez le droit de prendre les positions que vous voulez et de les défendre publiquement où et quand vous voulez. Mais ce n’est pas là ce que vous avez fait. Vous avez utilisé vos fonctions de proviseur pour donner du poids à votre prise de position.

Croyez bien, monsieur, que je suis parfaitement conscient qu’être proviseur est une tâche difficile. Cela n’excuse en rien le fait que vous ayez renoncé à l’assumer.

 

Yves Tripon

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.