Un sport à part : le cricket. Une compétition à part : les Ashes

« Je venais juste de m'asseoir pour voir le Test. C'est l'une des pires décisions d'arbitre que j'ai jamais vu ».Tels sont les propos tweetés par le Premier Ministre australien d'alors Kevin Rudd à la suite de l'élimination tout à fait injustifiée du cricketeur australien Usman Khawaja lors du troisième match de la série des Ashes opposant l'Australie à l'Angleterre le 01 août 2013 au Old Trafford Cricket Ground à Manchester.

« Je venais juste de m'asseoir pour voir le Test. C'est l'une des pires décisions d'arbitre que j'ai jamais vu ».

Tels sont les propos tweetés par le Premier Ministre australien d'alors Kevin Rudd à la suite de l'élimination tout à fait injustifiée du cricketeur australien Usman Khawaja lors du troisième match de la série des Ashes opposant l'Australie à l'Angleterre le 01 août 2013 au Old Trafford Cricket Ground à Manchester.

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La décision de l'arbitre de terrain avait été prise après consultation de l'arbitre vidéo sur demande de révision posée par l'équipe australienne, dont les images au ralenti, puis à la caméra infrarouge et l'étude du son au « snickomètre », retransmises sur grand écran avaient convaincu tout le monde, y compris les joueurs et les supporters anglais, que Khawaja n'était pas éliminé. Tout le monde... sauf l'arbitre. Contre vents et marées, il maintint sa décision.

Des erreurs (ici, beaucoup parlent plutôt de faute) d'arbitrage, il y en a dans tous les sports, mais il n'est pas fréquent qu'un Premier Ministre n'hésite pas à en dénoncer une haut et fort devant le monde entier. C'est que les Ashes ne sont pas n'importe quelle série de matchs et le cricket n'est pas non plus n'importe quel sport.

 

Cricket is englishness

Le cricket est peut-être le plus vieux sport moderne.

Jeu traditionnel de batte, de base et de balle parmi de nombreux autres en Grande-Bretagne et en Europe, surtout du nord et de l'est, le cricket est né et a évolué dans le sud-est de l'Angleterre avant de se répandre à travers toute la Grande-Bretagne à la faveur de la révolution industrielle et du développement du réseau ferré, détrônant par là-même les autres jeux locaux. Au XVIIème et XVIIIème siècles, il était avant tout l'occasion de rencontres organisées par des aristocrates faisant jouer des paysans et ouvriers locaux, parfois jouant avec eux, dans le cadre de paris. À compter du XIXème, des clubs se formèrent, ainsi que des équipes permanentes et professionnelles par comtés. Les rencontres se multiplièrent et le County Championship finit par être mis en place en 1890.

CLR_James.pngEntre temps, le cricket s'était répandu à travers le monde sur les pas de l'expansion impérialiste britannique. Devenu LE sport britannique par excellence, il fut aussi par là-même, par ses règles et son fonctionnement, le porteur des valeurs de ce que le philosophe, romancier, dramaturge et militant marxiste et panafricaniste antillais anglophone C. L. R. James, qui fut aussi journaliste réputé de cricket, a dénommé la « englishness », ce qu'on pourrait traduire par « anglitude ».

Cette « anglitude », James l'a présentée en trois points dans son livre « Beyond a Boundary » (Au-delà d'une frontière, le terme « boundary » désigne aussi au cricket la limite du terrain, la touche). Paru en 1963 , il est peut-être la réflexion la plus profonde portée sur le sujet et au-delà sur les rapports entre le sport et la politique :

  1. Le cricket est d'origine anglaise. Tout cricketeur non anglais ne peut donc en comprendre les subtilités, voire tout simplement les règles. Et s'il y parvient, il ne saurait en aucun cas égaler les Anglais encore moins devenir capitaine (au cricket, le capitaine tient un rôle déterminant). C'est ainsi qu'il fallut attendre les années 1960 pour que Frank Worrel devienne le premier capitaine non blanc de l'équipe des West Indies (Antilles britanniques). Les clubs de cricket à Trinidad et Tobago, où est né et a grandi James, étaient, raconte-t-il majoritairement noirs ou indiens, mais ils obéissaient tous à une hiérarchie fondée sur la couleur de la peau et la classe sociale, avec au sommet « le Queen's Park Club. C'était le patron des rapports du cricket de l'île avec les autres îles et les équipes internationales visiteuses. Tous les grands matchs se jouaient sur leur terrain privé, le Queen's Park Oval. Ils étaient pour la plupart blancs et souvent riches. Il y avait quelques hommes de couleur parmi eux, principalement des membres des vieilles familles mulâtres bien établies. »

  2. Le cricket porte les valeurs victoriennes de l'excellence morale et de la force de caractère. Un bon joueur de cricket doit savoir tenir tous les postes, être polyvalent, être un Anglais « ayant des valeurs positives – loyauté et esprit de sacrifice, générosité, coopération et esprit de corps, sens de l'honneur, capacité d'être un « bon perdant » ou « d'encaisser ». ». Ces valeurs ont pour but en Angleterre d'unir aristocratie et classe ouvrière. D'ailleurs, seuls les roturiers étaient appelés « sir » sur le terrain, à l'inverse de la vie quotidienne, ce afin de marquer l'égalité de tous devant les valeurs du cricket.Et ces valeurs ne concernent pas que les joueurs, mais aussi les spectateurs qui peuvent en admirer la réalisation sur le terrain. Arrivé dans les colonies, l'acquisition de ces valeurs devint un moyen de distinction entre le « sauvage » et le « civilisé », incitant le premier à rejoindre l'élite du second.

  3. Cette distinction opère aussi entre ceux qui participent de cette « englishness » et les autres, tous les autres, qu'ils soient colonisés ou français,allemands ou américains, qui ne peuvent pas comprendre ce sport. Car le cricket est l'incarnation même d'une volonté britannique commune, d'une conscience d'être Anglais et, dans le même temps, de marquer son territoire en expansion, toujours à la recherche de nouveaux marchés et sources de matières premières.. Ce n'est pas pour rien que les Lois du Cricket sont la propriété du plus vieux club de cricket anglais, le Marylebone Cricket Club de Londres (MCC), et non de l'International Cricket Council (ICC), la plus haute autorité internationale de cricket. MCC et ICC furent d'ailleurs longtemps une seule et même chose. Pour James, il est impossible de séparer sport et politique et il rappelle que dans la Grèce antique, le vainqueur aux Jeux Olympiques était un héros dans sa cité par le prestige qu'il conférait à cette dernière. Il en va de même du cricketeur parfait, polyvalent, tel que le fut le mythique Grace à la fin du XIXème siècle et au début du XXème.

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(À lire ici le très brillant essai en ligne de Diawara Callaloo sur l'ouvrage de James, dont je me suis beaucoup servi, ainsi évidemment que Beyond a Boundary, jamais traduit en français malheureusement, à ma connaissance)


Tout commence par une défaite

Dans ce contexte, on comprend le séisme que provoqua la défaite d'une sélection anglaise contre une sélection australienne en tournée en Grande-Bretagne en 1882. Il n'y eut qu'un seul match et non une série comme c'est la pratique aujourd'hui. Cette défaite fit l'effet d'une bombe. Des Aussies (surnom donné aux Australiens), certes en partie d'origine anglaise, mais en partie seulement, avaient vaincu les meilleurs joueurs du sport national du Royaume-Uni. L'hebdomadaire sportif Sporting Times publia un faire-part de deuil où l'on pouvait lire : «  En souvenir affectueux du cricket anglais, qui est mort à The Oval le 29 août 1882, profondément pleuré par un large cercle d'amis et de connaissances peinés. Qu'il repose en paix. N.B. : Le corps sera incinéré et les cendres seront transportées en Australie. » Une sélection anglaise partit à la fin de la même année pour « regain the Ashes », reconquérir les Cendres. D'où le nom de la série.

 

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Arrivée à Melbourne, l'équipe anglaise se vit remettre une petite urne remplie de cendres par un groupe d'Australiennes. On raconte qu'elles auraient fait incinérer des piquets de cricket et en auraient versé les cendres dans cette urne. L'équipe anglaise remporta deux des trois matchs l'opposant à l'Australie et repartit avec l'urne et les Cendres, qui trônent toujours au musée du Lords, au MCC à Londres.

La tradition perdura et, depuis, chaque année, Angleterre et Australie s'affrontent, un coup chez l'un, un coup chez l'autre, soulevant dans chacun des pays un engouement, voire une fièvre pouvant aller loin.

 

La guerre du Bodyline

C'est ainsi qu'en 1932, en Australie, l'Angleterre, qui avait subi les années précédentes une série de défaites, créa un style de lancer particulièrement agressif, qui ne visait pas tant à détruire le guichet (les trois piquets qui se trouvent derrière le batteur) qu'à heurter violemment l'adversaire. C'est ce qu'on a appelé le « body line ». L'Angleterre l'emporta, mais au prix de nombreux blessés du côté australien et de l'abandon du principe de fair play, qu'elle ne cessait de vanter. Pourtant, tout au long de cette série, la fédération australienne, ainsi que le gouvernement australien lui-même, intervinrent pour que la fédération anglaise fasse cesser le jeu de massacres. Rien n'y fit. Il fallut déployer la police pour empêcher la foule d'envahir le terrain.

Le public anglais, qui n'avait rien vu, ne comprit pas la réaction australienne et considéra les Australiens comme de « mauvais perdants ». Mais, signe des temps, les Indiens, les Sri Lankais, les Hong-Kongais, les Sud-Africains, bref l'ensemble des cricketeurs des dominions et des colonies se rangèrent du côté des Aussies. Les entreprises anglaises virent nombre de leurs contrats rompus, les produits « made in England » furent boycottés et commencèrent à pourrir sur les quais de Bombay, Hong Kong, etc., sans parler de l'Australie elle-même, bien sûr. Il fallut l'intervention du gouvernement britannique pour qu'enfin le MCC reconnaisse le caractère « unfair » du « body line » et que les choses se calment. Puis, le public anglais finit par assister à son tour aux effets dévastateurs de ce type de lancer sur les joueurs du County Championship et plus personne ne protesta contre l'interdiction de cette pratique. Quant au capitaine de l'équipe anglaise, Douglas Jardine, qui avait été le grand inspirateur de cette tactique et en avait écarté les opposants, il en sortit discrédité et joua son dernier test deux ans plus tard contre l'Inde.

 Même si aujourd'hui, les enjeux impériaux ont disparu avec l'Empire, les Ashes n'en restent pas moins une rencontre sportive internationale dont la tension est presque unique en son genre. La perte des Cendres par l'une des deux équipes est toujours vécue comme un choc qui appelle une revanche aux accents de vengeance. Ce n'est pas toujours un choc de titans, car les deux équipes ne sont pas forcément les deux meilleures au monde, mais cela a les allures d'une pièce de théâtre (la comparaison est empruntée à C. L. R James) où se joue une guerre pacifique aux règles précises et inviolables, d'où le tweet indigné du premier ministre australien, d'où aussi, avant le début de la série, les encouragements apportés par le premier ministre britannique sur le site de l'ECB, d'où la présentation des deux équipes à la reine Elizabeth juste avant le premier match, d'où la vague d'indignation qui a parcouru tout le monde du cricket suite à l'élimination injuste du batteur australien Khawaja et une manifestation flagrante d'incompétence de la part de l'arbitre de terrain et surtout de celui à la vidéo, non seulement ce premier jour du troisième match, mais tout au long des quatre autres jours de la rencontre.

 

Quelques adresses à visiter

Cette importance des Ashes se traduit aussi par le fait que pour la première fois, cette année 2013, on a pu suivre sur You Tube tous les matchs de la série à l'adresse suivante http://www.youtube.com/user/ecbcricket. Les matchs sont disponibles, je crois, en différé. Si ce n'est pas la première fois que du cricket est ainsi retransmis dans le monde entier (cela a déjà été le cas pour des compétitions sous forme abrégée de cricket dite T20), les Ashes sont la première série de cricket traditionnel dite Test en cinq jours à être diffusée par You Tube. Signalons aussi le site du Guardian, pour l'excellence et l'humour de ses commentaires sur http://www.theguardian.com/uk, ainsi que celui de la BBC http://www.bbc.co.uk/sport/0/cricket/. Cette dernière ne peut retransmettre qu'au niveau radio, les images étant le monopole de Sky Television. On aura l'occasion de revenir sur ces magouilles. D'autres sites, qui diffusent en streaming toutes sortes de sport, permettent de voir désormais des compétitions internationales et nationales en direct de cricket sur des télévisions inaccessibles en France. Tapez cricket streaming sur votre moteur de recherche et vous devriez aboutir à quelque chose. Enfin signalons pour ceux qui voudraient en connaître davantage sur les compétitions en cours, le très bon site en anglais ESPNCricinfo

 Quant au résultat des Ashes 2013 proprement dits, l'Angleterre les a remportés par 3 matchs gagnés et 0 perdus.

 Il existe aussi depuis 1931 des Ashes féminines, mais celles-ci ne se font pas uniquement sous la forme traditionnelle, dite aussi Test. Outre un match test, six matchs à séries limitées (3 à 50 et 3 à 20) sont aussi disputés. Le test vaut 6 points (2 pour chaque équipe en cas de match inachevé) et chaque match à séries limitées 2 points. Cette année, les Anglaises l'ont brillamment emporté par 12 à 4. Elles ont aussi droit à un trophée, mais qui n'a rien à voir avec la petite urne.

Pour l'anecdote, les confrontations entre rugbymen anglais et australiens, bien que non annuelles sont aussi dénommées les Ashes.

Je pense revenir sur ce sport et essayer d'en expliquer les règles, mais aussi son histoire, ses enjeux sociaux, etc. Bien que nous soyons tous ici au club de Mediapart dans notre grande majorité non anglais, on devrait y arriver.

 

 

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