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Billet de blog 14 juin 2020

Antiracisme : La NASCAR bannit le drapeau sudiste de ses circuits

Un événement traduit bien le profond traumatisme qu'a entraîné l'assassinat de George Floyd : la très conservatrice et très blanche Nascar, qui passait pour porter les valeurs sudistes vient de manifester sa solidarité avec les manifestants anti-racistes en laissant une écurie afficher sur ses voitures "Black Lives Matter" et bannir le drapeau confédéré de ses circuits.

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La Nascar évolue pour le meilleur
Traduit par Angélique Merklen
Samedi 13 juin
(Un article touchant d’un journaliste américain)
Être fan de Nascar, ce n’est pas facile. Il faut expliquer à longueur de temps qu’il ne s’agit pas simplement de voitures qui tournent en rond, pilotées par de bons gars. Non, ce n’est pas à la portée de n’importe qui. Et non, les courses ne sont pas populaires uniquement dans le Sud. Elles ne sont pas racistes. Ce n’est pas ce que vous croyez – ce n’est plus comme avant. Mais qui suis-je, pour tenir de tels propos ? Je suis un petit blanc qui, vu la couleur de ma peau, n’a jamais subi le racisme. C’est un privilège. Être blanc est un privilège ; j’y ai beaucoup réfléchi, et, avec les événements de ces derniers jours, j’ai réellement compris de quoi il s’agissait. J’ai défendu la Nascar au point d’en perdre ma voix, dans mes tentatives pour faire comprendre aux autres pourquoi j’aime tant ce sport. Les personnes que j’ai rencontrées sur les circuits sont d’origines diverses et n’ont pas toutes les mêmes intérêts. Elles travaillent dans le stock car depuis des décennies, et elles savent de quoi il s’agit. Ce n’est pas un sport raciste. Chacun est le bienvenu.

Voilà pourquoi je souffre quand d’autres en donnent une image incorrecte, rebutant ceux qui ne connaissent pas ce milieu et qui, du coup, n’ont pas la moindre envie de voir une course. J’ai tout fait pour défendre la Nascar, sans rien avoir à y gagner. N’auriez-vous pas, vous aussi, envie de partager quelque chose qui vous réjouit autant ? En y réfléchissant, j’y vois un parallèle avec les noirs qui se battent depuis des siècles afin d’avoir les mêmes droits que les autres. Vous ne pouvez nier que la Nascar fait son possible pour dissiper une image biaisée – de la création du programme Drive for Diversity à la politique de changement concernant le drapeau confédéré. Et ce n’est pas facile. Il est compliqué de se débarrasser de cette image de braves Sudistes quand, franchement, la fédération compte en majorité dans ses rangs des sportifs nés au sud de la ligne Mason-Dixon, qui ont ouvertement soutenu des politiciens laissant à l’écart une bonne partie de la population, avec un racisme flagrant sous la forme du drapeau des rebelles, la « Stainless Banner », sur tous les circuits du pays. Comme on dit, « la seule couleur noire que l’on voit en Nascar, ce sont la piste et les pneus ».

Le décès de George Floyd aura entraîné bien des conversations et des évolutions. Pour la première fois de ma vie d’adulte, la Nascar est en première ligne et entreprend de nombreux changements. À Atlanta, Steve Phelps, Président de la Nascar, s’est adressé aux pilotes déjà installés dans leur voiture juste avant le départ de la course : « Il est temps d’écouter, de comprendre et de combattre le racisme et ses injustices. Nous demandons à nos pilotes […] et à nos fans de nous rejoindre dans cette mission, de réfléchir, de réaliser que nous, en tant que sport, devons agir en vue du plus grand bien. » Le message a été entendu. Ce discours a été suivi d’un montage vidéo montrant plusieurs pilotes. Pendant l’hymne national, Kirk Price, officiel de la Nascar et vétéran de l’armée américaine, s’est agenouillé pour saluer le drapeau. « Je suis d’humbles origines, et je crois en la manifestation pacifiste », a déclaré Price au Charlotte Observer. Dans les garages, Bubba Wallace arborait un T-shirt « I Can’t Breathe » et « Black Lives Matter ».

Le lundi 8 juin, Wallace est apparu sur CNN pour demander à la Nascar d’interdire le drapeau confédéré sur ses différents sites : « Personne ne devrait se sentir mal à l’aise en arrivant sur un circuit. Le temps du changement est venu… » Le lendemain, pour lancer le Pride Month, la Nascar a annoncé un partenariat avec You Can Play, une organisation LGBTQ+ « qui se bat pour assurer l’égalité, le respect et la sécurité de tous les sportifs, quelle que soit leur orientation sexuelle et / ou leur identité sexuelle ». Ryan Hines, homosexuel en charge des relations publiques au sein de la Stewart-Haas Racing, a pesé dans la balance, incitant le corps décisionnaire à cette intégration. Plus tard ce même jour, Wallace et la Richard Petty Motorsports ont dévoilé sur la n° 43 les mots « Black Lives Matter » pour Martinsville. Mercredi, la Nascar a recommandé aux membres des équipes de soutenir le Star-Spangled Banner – l’hymne national –, autorisant une manifestation pacifiste durant les cérémonies d’avant-course. Quelques heures plus tard, la fédération prononçait l’interdiction du drapeau confédéré.
Un merveilleux changement.

Je n’aurais jamais cru voir un jour la Nascar dénoncer l’injustice raciale et l’oppression que subissent les Afro-Américains, ou soutenir ouvertement la communauté gay. Je ne pensais pas lire un jour les mots « Black Lives Matter » sur une voiture de course, ni voir quiconque s’agenouiller pendant l’hymne national, ni assister au bannissement du drapeau confédéré. Si de tels changements ont pu se produire, c’est grâce aux efforts de ces communautés, et les discours sont aujourd’hui remplacés par des actes. Et toutes ces évolutions se sont produites en l’espace de quatre jours. Il n’est jamais trop tard pour bien faire. Cette semaine a été la plus progressiste de ce sport réputé réactionnaire.

Concernant le drapeau confédéré et un racisme affiché, les décisions prises par les officiels ne doivent pas être sous-estimées. Je suis trop jeune pour parler de la semaine la plus marquante de l’histoire de la Nascar, mais ce sont indéniablement les résolutions les plus notables depuis que je suis ces courses. J’ai eu le privilège d’être l’un des six journalistes de presse écrite conviés sur le site de Martinsville ce mercredi pour la toute première course nocturne de Sprint Cup sur le plus vieux circuit. Ce devait être une journée historique, et j’étais très heureux d’être présent. Mais, à 16h45 sur la Côte Est, c’est devenu un jour historique pour le pays entier. Si les actions précédentes n’étaient pas suffisantes pour vous prouver que la Nascar passait à l’acte, dire au revoir au drapeau confédéré fait l’effet d’un coup de canon. Cependant, appliquer cette décision, ce sera une autre affaire. Quoi qu’il en soit, pour l’instant, ces petites victoires sont de vraies réussites. Bien sûr, certains fans se sentiront aliénés et décideront de ne plus remettre les pieds sur un circuit de Nascar. Mais, envers ceux qui ne soutiennent pas l’interdiction de ce drapeau et projettent de laisser tomber les courses automobiles pour cette seule raison, nous n’avons qu’une chose à dire : bon débarras ! Ciao, Ray Ciccarelli. (Pilote ayant décidé de prendre sa retraite suite à cette décision.)

Aussi embarrassant que ce soit, il m’est arrivé à plusieurs reprises d’écraser une larme durant cette course de cinq cents tours. Je ne saurais dire pourquoi. C’était peut-être à cause de la pandémie, ou de l’état dans lequel se trouve notre pays, ou peut-être à cause d’un ensemble de sentiments pesants. Je ne sais pas. J’ai simplement jeté des notes sur le papier, afin de ne pas oublier mes impressions. Pendant des années, j’ai voulu que ma femme et mes amis considèrent ce sport dans toute sa splendeur, tel qu’il m’apparaît. Les images, les bruits, la sensation de vitesse, les personnalités, les petites histoires, les subtilités, la chorégraphie, la passion – tout ce qu’offre ce spectacle. Mais les gens ne voyaient pas au-delà du drapeau confédéré, un symbole de racisme fâcheux. Je ne comprenais pas vraiment leur réticence – jusqu’à ce que je me mette à écouter. Je me fiche de votre vote en 2016, et je me fiche de votre vote en novembre prochain. Mais, tout comme j’ai écouté les autres ces derniers temps, je vous prie maintenant de me prêter attention.

Vous excuserez ma franchise – mais c’est important. Je n’appartiens pas à une minorité, mais j’ai essayé de me mettre à la place de ceux qui subissent l’oppression pour la couleur de leur peau. J’ai conversé avec certains de mes amis noirs sur la raison pour laquelle ils éprouvent une impression désagréables concernant ces courses. Pour ceux qui se sentent offensés par l’interdiction du drapeau confédéré : si vous êtes prêts à laisser tomber tout un sport uniquement à cause d’un drapeau qui, on le sait, représente l’exclusion d’une partie de la population, c’est que vous n’avez jamais été réellement fans. Sans vous, la Nascar ne se portera que mieux. Vous n’êtes plus les bienvenus. Si Dale Earnhardt a entendu le message – retirant le drapeau confédéré de son pare-chocs quand sa femme de ménage, afro-américaine, lui a expliqué à quel point cet emblème la mettait mal à l’aise –, pourquoi ne le pourriez-vous pas ?

Ça ne changera pas ce qui peut se passer sur le circuit. Ni les voitures, ni la piste, ni les bruits ou les odeurs – tout ce qui fait la Nascar. Ne vous méprenez pas : ce n’est pas une décision politique. Il s’agit des droits des citoyens et de l’égalité fondamentale pour une partie de la population systématiquement oppressée. Si vous ne pouvez vous séparer de votre drapeau, très bien – hasta la vista. Le drapeau confédéré est une offense aux yeux de beaucoup. Il était temps de s’en débarrasser. Peu importe le nombre de fans ou de dollars que ça coûtera. Il était temps, c’est tout. Bien que le scénario soit différent, j’ai essayé de comprendre ce que pouvait ressentir un noir. Si vous étiez Juif, qu’éprouveriez-vous en voyant des croix gammées partout ? En particulier dans des endroits où l’on paie pour s’amuser, comme sur des circuits automobiles. Ce sont des emblèmes de haine. Cette semaine, Wallace a ouvert les yeux et les oreilles de tous à ce problème. C’est magnifique, vraiment. Sur le podcast sportif le plus populaire, accompagné de la figure la plus célèbre de ce sport, Dale Earnhardt Jr., il a appelé ses collègues pilotes à ne pas rester silencieux. Et eux aussi ont entendu le message.

Les huiles de la Nascar, en particulier Phelps et Steve O’Donnell, Vice-Président et Directeur du développement, soutiennent entièrement Wallace et communiquent régulièrement. Wallace est à l’origine d’une prise de conscience, relayé par la Nascar. « Bravo, la Nascar. Bravo, Bubba, pour avoir créé et utilisé cette plate-forme de façon judicieuse », a déclaré Joey Logano, champion 2018. « Voilà ce qui est important. On peut gagner des courses. Comme je le dis toujours, remporter un championnat, c’est très bien, mais un trophée, une coupe, ce n’est rien. Si vous n’en faites rien d’utile, au bout du compte, ça ne signifie rien, alors bravo, Wallace, pour t’être levé, pour prendre position – Bubba n’est pas simplement un pilote de course ; c’est aussi un leader. » Avec cette citation de « Cars », Logano a raison. Les leaders écoutent et agissent. Et c’est précisément ce à quoi nous assistons. Je n’ai jamais eu honte d’être fan de Nascar, mais j’ai toujours regretté de ne pouvoir en être fier, sachant ce que d’autres peuvent éprouver. Les larmes que j’ai versées dans la cabine de presse étaient des larmes de joie. Le stock car devient un sport que je peux être fier de faire connaître, quels que soient votre apparence, vos origines ou vos croyances. La déclaration de Phelps le 20 septembre 2018, le jour où il est devenu le nouveau président de la Nascar, a fait résonner une corde sensible en moi, et c’est encore plus vrai aujourd’hui. « J’ai confiance : cet ensemble de meneurs, ici en Nascar et dans notre industrie en général, accélèrera le processus de changement nécessaire pour faire grandir notre sport et impliquer les fans les plus passionnés », a-t-il déclaré.

Nous espérons que Phelps et les autres tiendront leurs promesses et feront de la Nascar un lieu où chacun se sentira le bienvenu. En quatre jours, une évolution indispensable a été entreprise pour faire progresser ce sport de manière durable. Pas simplement parce que c’est une bonne décision, mais parce qu’il n’y en a pas d’autre.

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