Pourquoi la France ?? Quelle mauvaise question... Réponse à Cantaloube

La nature a horreur du vide, les terroristes l’adorent. Cela fait maintenant plusieurs décennies qu’ils profitent des différentes zones de non-droit, ou des territoires mal contrôlés, pour s’entraîner et préparer leurs actions. Il y a eu l’Irlande du Nord et les camps palestiniens au Liban dans les années 1970 et 1980. L’Afghanistan et la Libye dans les années 1980 et 1990. Le Yémen et l’Irak après l’invasion américaine de 2003. Aujourd’hui, il y a le Sahel et surtout la Syrie.

Grâce à vous cher Cantaloube, je viens d'apprendre que des gens demandant l'égalité civique ou parqués dans des camps de réfugiés après avoir été chassés de chez eux, créent quand ils se révoltent des « zones de non-droit ». Si je suis votre raisonnement, en 1944, en France, les résistants constituèrent des « zones de non-droit », dans les maquis et les villes libérées par eux, comme Toulouse. C'est intéressant… comme analyse…

Je suis vraiment ravi d'avoir un éclairage, qui, pour moi, est tout à fait nouveau. Jusqu'à présent, il me semblait que des gens entrant en dissidence ou en résistance n'étaient pas dans le non-droit, mais dans un droit alternatif à celui du pouvoir auquel ils s'opposent, qu'ils dressaient, face à ce dernier, un autre pouvoir. Heureusement, votre lumineuse analyse m'a permis de comprendre qu'il n'existait qu'un pouvoir et qu'un seul droit, celui de l'autorité officielle, reconnue, estampillée… par qui ? Quel dommage, vous avez oublié de le préciser.

Et comme ces gens créent une zone de non-droit, les « terroristes » en profitent pour venir se glisser dans ces zones.
« Terroristes ». Ah ! que le mot est pratique. Ça évite de dire de qui on parle. Ça simplifie l'analyse. Sinon, il faut dire : les républicains irlandais luttant contre un apartheid religieux soutenu par un appareil d'État britannique employant des méthodes de terreur contre la population (arrestations arbitraires et détention sans jugement, disparitions, assassinats, destructions de biens immobiliers et mobiliers, fusillades à l'aveugle, tortures physiques et psychologiques, etc., etc.). Il en va de même pour les Palestiniens, les Afghans, etc. Mais s'élever de l'abstrait (le terrorisme) au concret (qui fait quoi) demande de monter quelques marches et peut-être, M. Cantaloube, n'en avez-vous plus la force, tant le confort de votre pensée a dû vous engourdir.

Mais, allez, faites un effort. Concrétisons, vous voulez bien ?

Le terrorisme dont vous parlez ne concerne qu'un courant politique et un seul, d'extrême-droite, contre-révolutionnaire, profondément réactionnaire, s'appuyant sur une idéologie à base d'Islam, comme jadis les Christ-Roi espagnols ou l'Opus Dei aujourd'hui se référaient au Christianisme. On pourrait croire que vous avancez dans le concret. Mais, malheureusement, que nenni.

Vous nous dites : « L’État islamique (EI) a adopté une stratégie de djihad global en réponse aux attaques contre lui ». Mais là aussi, malgré l'apparente précision de votre analyse, vous restez dans le vague.

D'abord, il faut bien préciser que l'EI poursuit les mêmes buts qu'Al Qaïda en son temps, à savoir l'expansion de l'Islam à travers le monde et le retour aux « valeurs sacrées » des temps anciens. Donc, l'adoption d'une « stratégie de djihad global » ne date pas des attaques contre lui. Il faut lire les programmes pour en comprendre le sens. La stratégie d'un Ben Laden était elle aussi globale, mais se fondait sur des alliances (les USA, puis les Talibans), celle de l'EI a été de conquérir un territoire et s'efforcer de se passer d'alliances tout en menant une action globale dans un premier temps en vue d'attirer des musulmans du monde entier et, dans un deuxième, de les renvoyer en « missionnaires » pour gonfler les rangs.

Et là, il faut concrétiser le terme djihad. Il s'agit, pour l'Islam, d'un effort à faire dans le chemin de Dieu. Il peut se faire de quatre manières : par le cœur, par le langage, par la main et par l'épée. C'est ainsi que j'ai connu un musulman, mort aujourd'hui, propriétaire d'un café et d'un hôtel, qui hébergeait gratuitement des SDF et qui affirmait faire ainsi son djihad. Une fois qu'on est sorti de l'abstrait, la question est de savoir pourquoi l'EI est passé au djihad par l'épée.

La violence de l'EI n'est pas un acte de folie. Elle a une fonction instrumentale. Elle n'est utilisée que si elle entraîne l'arrivée de nouvelles recrues. On terrorise spectaculairement sur le territoire de l'EI les journalistes et les Chrétiens parce que les uns et les autres sont des symboles d'un « establishment » vécu comme la source des humiliations, du racisme, du mépris que ressentent nombre d'enfants d'immigrés maghrébins ou africains musulmans. Le passage à l'action directe, contre des États beaucoup plus puissants que lui, est à l'inverse contre-productif. Il soulève d'horreur toute une population, y compris ceux que l'on cherche à gagner.

Pire, du point de vue de l'EI, ces actions l'isolent un peu plus, tant vis-à-vis de ses soutiens, qui pensaient le manipuler et qui le jugent désormais incontrôlable, que de la population à laquelle il avait pu faire croire qu'il amenait une certaine paix intérieure. Dans les deux cas, la violence entre en spirale. Comme les nazis se lançant dans le génocide industriel au moment même où ils rencontraient leurs premiers reculs, comme les fascistes créant l'infâme République de Salo après la déposition de Mussolini, l'EI n'a pas d'autre option que la violence et l'isolement. C'est un cercle vicieux dont il ne peut sortir que vaincu, mais avec l'espoir que « Dieu » les fera renaître. Et cela le rend encore plus dangereux.

Vous vous interrogez, mon cher Cantaloube, sur Pourquoi la France ?.

Je trouve votre interrogation étrange. Avez-vous remarqué qu'un avion russe a explosé au-dessus du Sinaï ? Avez-vous noté que deux attentats suicides dans le quartier de Burj El Barajneh à Beyrouth visant le Hezbollah ont fait 48 morts ? Le tout en l'espace de huit jours ? La bonne question n'est pas de savoir : pourquoi les Russes, pourquoi le Hezbollah, pourquoi la France ? La bonne question est : pourquoi l'État Islamique se lance-t-il dans des attentats d'une telle envergure ? Autrement dit pourquoi l'EI a-t-il augmenté son degré de violence, lui qui, il y a peu encore, se contentait de terroriser les Occidentaux par des informations comme la décapitation d'un journaliste, la crucifixion d'un yézéri ou cette jeune américaine d'une ONG chrétienne transformer en esclave sexuelle et torturée à mort.

Si vous vous étiez posé cette question, vous auriez remarqué qu'ils venaient de subir une cinglante défaite à Sinjar en Irak, près de la frontière syrienne, face aux peshmergas kurdes, aux Forces Démocratiques Syriennes et aux forces yézidies des YBS, aidées de frappes aériennes. Or la prise de cette ville est un coup très rude porté à l'EI, car elle coupe le seul lien routier entre les champs pétroliers de Mossoul (aux mains de l'EI) et la Syrie. Et ce coup s'ajoute à un autre, cette fois-ci en plein champ pétrolier, la bataille d'Al Hol, village stratégique à la frontière syro-irakienne, enlevé par une coalition de forces armées dirigée par les FDS avec le soutien aérien US. Dans les deux cas, l'EI a cherché à envoyer un maximum de renforts mais a échoué, non pas dans l'acheminement mais dans le recrutement. Il a manqué d'hommes.
Défaite d'un côté, passage aux attentats aveugles en Occident. Est-ce trop demander que de faire le lien ?

En tout cas, cela vous aurait évité de prendre pour argent comptant les propos de Trévidic sur le nombre pléthorique d'islamistes français dont l'EI ne saurait que faire. S'il en avait autant sous la main, nul doute qu'il s'en serait servi pour protéger ses pompes à fric, car il ne fait pas de doute qu'i aura le plus grand mal à conserver Mossoul. À noter qu'à aucun moment, il ne vient à l'idée de ce même juge de se dire que la situation sociale désastreuse de nombre de quartiers, de villes, de régions joue un rôle dans le recrutement de désespérés. Il a raison d'exiger la rupture avec tous les États islamistes, mais il se trompe quand il croit que la propagande et la répression régleront les problèmes. Si l'on veut tarir les sources du salafisme, il faut permettre à tous, quelle que soit leur origine sociale ou géographique, d'obtenir un emploi qui soit autre chose que d'aller balayer les toilettes d'un Macdo doctorat en poche ou d'être bloqué dans sa carrière parce qu'on n'a pas une bonne gueule. Il faut aussi mettre fin au délit de sale gueule, au contrôle au faciès et sanctionner impitoyablement et très sévèrement tous ceux et celles qui s'y livrent quelle que soit leur fonction.

Au lieu de chercher les causes profondes, d'expliquer les phénomènes, vous vous contentez d'énumérer des généralités comme la France laïque, le pays d'Europe ayant la plus forte communauté juive, mais aussi la plus forte communauté musulmane (un conseil : sitôt les frontières rouvertes, allez-donc en Grande-Bretagne ou en Allemagne, en Belgique, aux Pays-Bas, ça vous apprendra à relativiser), les guerres de la France (là vous vous êtes rapproché du concret, mais vous n'êtes pas allé plus loin), sans compter la position géographique, et patati et patata. Je n'insisterai pas. L'ennui me prend.

Sur le fond, tout votre article vise à nous convaincre qu'il faut réprimer et encore réprimer, qu'il s'agit là de la seule réponse possible et que nous ne pouvons faire qu'une chose : l'union nationale. Eh bien, non. Déjà en août 1915, le frère de ma grand-mère a agonisé victime de la gangrène durant plus de 24 heures sur les bords d'un lac en Alsace, victime de l'Union Sacrée. Aujourd'hui, les solutions sont plus simples pour mettre fin à l'horreur. Elles passent par une politique de soutien aux forces révolutionnaires à l'action en Syrie et la mise en place d'une véritable politique sociale en France et en Europe.

Un dernier point, vous avez cité au début de votre article la Libye des années 1980 et ses camps d'entraînement. Mais vous avez omis de citer un autre pays. Un pays que nous connaissons bien. Si en Libye, des gens de l'IRA suivaient un entraînement militaire, l'armée britannique, elle, apprenait à faire de la guerre urbaine au camp de Canjuers que notre belle République Française lui mettait à disposition et l'avait aidé à reconstituer des rues entières de Belfast et de Derry, qui, comme par hasard, se trouvaient toutes dans les ghettos républicains anti-apartheid religieux. Il faut savoir élargir son horizon, cela donne une vision plus globale.

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