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Billet de blog 19 octobre 2013

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FFF : Fric, football et chauvinisme

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Pour la première fois de ma vie, je me suis rendu au Stade de France mardi 15 octobre, jour du dernier tiers. Le match France-Finlande était annoncé à 21 heures, mais le stade ouvrait ses portes à 19h.

La Finlande fait partie de ces pays qui, dans mon entourage, pour toutes sortes de raisons, nous font tilt dans la tête quand nous entendons leur nom prononcé. Bien que ne connaissant rien au foot finlandais, hormis qu'il a l'air de monter en puissance ces derniers temps, nous sommes allés prendre nos billets à l'avance, bien décidés à soutenir l'équipe de Finlande en bons traîtres à la patrie que nous sommes.

Après un trajet en métro bondé, nous sommes arrivés au Stade de France vers 19h30, accueillis à l'entrée par un personnel tout à fait charmant. Ça commençait bien. Nous trouvons nos places. Nous nous installons et là quelque chose a lentement foiré.

Pendant je ne sais combien de temps, on eût droit à un DJ du genre boite de nuit dont on sort un peu beaucoup saoul même si on n'a rien bu. Puis l'inévitable animateur de stade....

Non pas que j'ai quelque chose contre les animateurs de stade. Après tout, s'il fut un temps où le sport s'inscrivait dans le cadre d'une fête, tout le monde sait bien que maintenant c'est le sport qui a pour tâche de créer la fête. Donc, les animateurs de stade ou de salle sont inévitables et certains sont excellents, mais là....

On ballottait entre chauvinisme et propagande publicitaire, le tout entrecoupé de l'ambiance boite de nuit.

Au lieu de profiter de la présence de deux écrans géants pour nous faire le point sur la situation des deux équipes, les enjeux, les joueurs, la situation du foot en Finlande, les choix tactiques préférentiels des uns et des autres, etc, bref de nous donner les moyens d'apprécier au mieux le jeu de chacune des équipes, comme cela peut se voir dans certains matchs de basket ou de handball, nous avons eu droit à une glorification de l'équipe de France et de ses sponsors.

Nul de chez nul.

Mais le pire était encore à venir...

Loin de faire appel à l'intelligence des spectateurs, notre animateur de stade s'est lancé dans un jeu à l'applaudimètre. Commençant par la tribune nord, puis est, puis sud, mais pas ouest, tribune officielle oblige, il a demandé aux spectateurs de faire le plus de bruit possible. Pour renforcer le tout apparaissait sur les écrans géants une colonne accompagnée de chiffres annonçant le nombre de décibels. En fait, ces derniers étaient totalement bidons, leur série étant strictement la même d'une tribune à l'autre.

Tout ce vacarme était agrémenté par l'agitation de drapeaux bleu-blanc-rouge distribués allègrement à l'entrée du stade.

Les choses étaient claires : on ne vient pas au Stade de France pour voir un match, mais pour soutenir l'équipe de France. Je ne veux voir qu'une seule tête et entendre qu'un seul cri : Allez les Bleus.

Ce sentiment était vérifié par la place accordée aux 200 à 250 supporters finlandais : au fond du stade, tout en haut, entre les tribunes sud et est, des fois qu'on les voit.... (Cela dit, renseignement pris quelques jours après le match, ils n'étaient pas plus brillants que certains de leurs homologues français. C'est ainsi qu'ils étaient arrivés sous protection policière au cri de « Ribéry pédophile ».)

Bref, la manipulation de la foule était patente. Et quand a commencé le match, on peut dire qu'elle était réussie.

Je ne sais pas ce qu'ont rendu les micros d'ambiance à la télévision, mais à la présentation des joueurs finlandais, une grande partie du public s'est mise à siffler. Puis cela a continué lors du match. Heureusement que dès la huitième minute, Ribéry marquait un but magnifique dans la lucarne. Ça a calmé, du moins pour un temps, les excités du bleu-blanc-rouge. Mais les affaires ont repris au fur et à mesure que l'équipe de Finlande trouvait ses marques et se mettait même à faire jeu égal avec les Français. Ces derniers multipliaient les fautes, ce qui mettait en rage une partie du public... contre l'arbitre. Ces mêmes se remettaient à siffler aussitôt qu'un joueur finlandais avait l'audace de contrer un attaquant français. Heureusement, une autre partie du public, malgré tous les efforts de décervelage précédents, était surprise par la résistance de l'équipe de Finlande et des commentaires un peu plus appréciateurs du jeu lui-même se faisaient de plus en plus entendre.

Puis la mi-temps arriva et à la reprise, les Français élevèrent leur niveau de jeu et les Finlandais finirent par reculer, puis s'effondrer. Pressés de plus en plus devant leur but, ces derniers n'arrivaient plus à lancer de contre-attaques et c'est un de leurs arrières malheureux qui marquait contre son camp. Puis, ce fut la rentrée de Benzema, l'idole du public, qui finit par mettre le moral des Finlandais tout près du point zéro, par un magnifique troisième but. La messe était dite.

Le public se mit à crier le célèbre « et un, et deux et trois zéro », mais cela ne dura pas longtemps, la Finlande n'étant pas le Brésil. À la fin du match, ce fut comme si on avait éteint la lumière. L'excitation chauvine céda la place à la mécanique des fluides et tout le monde repartit là d'où il était venu.

La mise en valeur du chauvinisme par la FFF pose la question du pourquoi, car, enfin, l'immense majorité du public aurait quand même soutenu l'équipe de France même sans cela. Alors à quoi tout cela rime ? Pourquoi n'avoir pas conjugué le match de l'équipe de France masculine avec celui de l'équipe féminine, qui aurait pu jouer en lever de rideau contre la Pologne, au lieu d'aller à Beauvais dans quelques jours, là où le public sera forcément moins nombreux ?

C'est que la FFF rêve encore de la corne d'abondance que fut la victoire au mondial 98 par les hommes. Elle oublie que les circonstances n'étaient pas du tout les mêmes.

En 1998, cela faisait quatorze ans qu'une équipe de France n'avait pas gagné de titres. Elle ne valait pas grand chose, ni elle ni les clubs français (à l'exception de l'OM salie par les magouilles du sieur Tapie), aux yeux des sponsors. Par contre, un travail de fond avait été opéré en termes de formation des jeunes pousses et des centres de haut niveau avaient éclos un peu partout dans l'hexagone. Ces centres, combinés à des aides de l'État et des collectivités locales, permettaient aux clubs de vivre sans être sous la coupe de quelques financiers même si pour quelques uns parmi les plus prestigieux les choses commençaient à bouger. Les joueurs avaient des salaires de cadres supérieurs, mais on justifiait cela par la brièveté de leur carrière et la nécessité pour eux de se reconvertir une fois celle-ci finie et leurs rémunérations n'avaient rien à voir avec maintenant. Leur cote internationale n'était pas particulièrement élevée et, du coup, la plupart jouaient en France. Enfin, la formation des entraîneurs était devenue l'une des meilleures au monde. Voilà pour le foot proprement dit.

D'un point de vue plus large, en 1998, la société était encore sous l'onde de choc du grand mouvement de grève dans les services publics pour l'essentiel de décembre 1995, la dissolution de l'Assemblée Nationale et l'arrivée au pouvoir de la gauche plurielle. Tout cela, conjugué à d'immenses manifestations anti-FN à travers le pays et l'apparition concomitante de la notion d'une France black-blanc-beur, faisait que cette équipe de France composée en majorité de fils d'immigrés, de DOMiens et d'un Kanak, tous ou presque issus de quartiers populaires, à l'allure bande de potes, nous ressemblait presque comme deux gouttes d'eau.

La combinaison de ces deux éléments donna un cocktail détonnant qui surprit tout le monde. Le soutien à cette équipe n'eut pas besoin d'incitations au chauvinisme. Il monta progressivement dans toutes les couches populaires de la société. L'intelligence de l'encadrement de cette équipe s'exprima dans sa mise à l'écart à Clairefontaine. Le soutien croissant de la population n'eut ainsi aucun effet négatif. Le public n'attendait pas d'exploit, mais soutenait l'équipe de France et... l'exploit eut lieu. Ce n'est, de l'aveu des joueurs, qu'une fois la coupe gagnée et au vu de la fête qui s'ensuivit à travers tout le pays que ces derniers réalisèrent qu'ils étaient les porteurs de quelque chose qui les dépassait.

Ce ne furent pas seulement des drapeaux tricolores que l'on vit dans les rues, mais ceux de tous les pays d'immigrés d'Afrique, d'Asie, mais aussi d'Amérique latine. La victoire de l'équipe de France était celle du vrai peuple de France, quelle que soit sa carte d'identité et son origine. Aucune raillerie à l'égard de l'équipe du Brésil. Le célèbre « et un, et deux et trois zéro » marquait la victoire de l'équipe de France, pas la défaite du Brésil. Il n'y avait pas place pour ça, car ce soir du 12 juillet 1998, la France renouait avec l'Universel.

Mais si cette France se conjuguait à l'Universel, la réalité sociale allait progressivement dissoudre les illusions.

Les chômeurs restèrent au chômage, les salariés soumis juridiquement à leurs patrons, les cités à l'abandon les petits paysans restèrent dépendants des décisions des PDG céréaliers de la FNSEA et du Crédit Agricole, les services publics continuèrent à être privatisés, les grands groupes poursuivirent leurs restructurations et leurs délocalisations et la gauche plurielle renia de plus en plus ses promesses au nom du « réel existant ». Bref, tout continua comme avant.

Côté foot, l'euphorie dura encore quelques années. Les joueurs virent affluer tous les grands clubs d'Europe avec des propositions auxquelles, deux mois plus tôt, ils n'auraient jamais rêvé. Il en alla de même des jeunes pousses des centres de formation. Et la FFF se découvrit de nouveaux sponsors. L'argent affluait de partout et plus l'équipe de France gagnait, plus il y en avait. Au bout d'un moment, on attendit plus que l'argent serve à permettre à l'équipe de France de gagner, mais que l'équipe de France serve à gagner de l'argent.

Il y eut la victoire en coupe d'Europe de 2000. Mais le soutien populaire, lui, s'était entre temps sérieusement effiloché. Il restait puissant, mais plus en guise de souvenir ému. Les joueurs avaient pris de l'assurance et de la confiance en eux et la finale contre l'Italie fut des plus palpitantes, mais l'enthousiasme s'était sérieusement éroder.

Les joueurs désormais gagnaient des mille et des cents alors que la majorité de leurs supporters de 98 tiraient eux le diable par la queue. Devenue véritable placard publicitaire, l'équipe de France se rapprochait plus des Harlem Globe Trotters que des Chicago Bulls. À la veille de la coupe du monde en Corée et au Japon, les dirigeants français faisaient jouer les cakes aux joueurs de l'équipe de France. Moralité : le football français rata complètement la coupe du monde et on vira l’entraîneur jugé responsable de tous les maux.

La rupture avec l'équipe black-blanc-beur fut consommée lors de France-Algérie, match amical interrompu suite à l'invasion de la pelouse par la foule des jeunes en grande partie au chômage et laissés pour compte. Les médias hurlèrent au scandale alors qu'il s'agissait d'un cri de révolte brouillon mais réel. Quelques temps plus tard, c'était l'explosion dans toute une partie des cités de France et de Navarre pendant trois semaines. Seuls quelques footeux comme Thierry Henri exprimèrent alors un sentiment de solidarité avec ces jeunes désespérés.

Depuis les choses ont continué à empirer. Le fric a fini par gangrener la FFF, qui ne fait rien contre les agents véreux, les magouilles financières, les transfert illégaux, etc, tout en exigeant le « fair play » financier, c'est-à-dire des clubs rentables. Le tout dernier président a prétendu relever le foot amateur, mais n'a pas hésité à laisser crever des équipes amateurs pour raisons financières, faute de sponsors, plutôt que de chercher des solutions en termes de subventionnement. Par contre, l'arrivée d'un prince qatari ou d'un mafieux russe, ça la FFF aime. Au moins, tout ce petit monde-là est-il du même milieu, trucs et combines. Et peu importe si le jour où ces milliardaires se retireront, les clubs concernés ne s'en relèveront pas, comme ça faillit être le cas pour Liverpool en Angleterre.

Alors, en fin de compte, il en faudra beaucoup pour retrouver un soutien aussi puissant et porteur que celui de 1998. L'effort de décervelage de notre animateur de stade avant France-Finlande est à l'image de la vision qu'a la FFF du public.

Pour la FFF, le public ne doit pas penser, ne doit pas s'interroger sur ce qui se passe en coulisse, mais payer. Le spectacle doit continuer et surtout continuer à rapporter. L'équipe de France n'est plus une équipe de foot, elle est une enseigne de la FFF.

Il n'est qu'à voir comment elle traite le foot féminin. Après l'avoir négligé, sinon caché, durant des décennies, ces messieurs (car il faut disposer de certains attributs spécifiques pour exercer des responsabilités à la FFF) se sont dits, au vu des résultats des femmes et des inscriptions massives d'après 98, que c'était là, non pas un secteur à développer, mais une part de marché où ils pouvaient peut-être grappiller quelque chose, ce d'autant que le grand marché US y était ouvert.

Mais les poids lourds de l'audiovisuel jugeant le marché insuffisamment rémunérateur, ce sont des chaînes de télévision mineures qui diffusent les matchs.

Du coup, le public est faible et le championnat peu mis en valeur. Les matchs internationaux se jouent dans des stades de moindre importance avec un public restreint, alors qu'il serait possible de faire des levers de rideau de l'équipe de France masculine en imposant dans les droits de retransmission (détenus aujourd'hui par TF1) l'obligation de diffuser en direct ce match-là, quitte à baisser les tarifs. Mais cela voudrait dire mettre Saint-Fric au service du foot et non l'inverse. Et cela, à la FFF, il n'en est pas question. Touche pas au veau d'or.

Pour conclure, si jamais je retourne au Stade de France pour voir France-Pays Bas, ce ne sera certainement pas pour m'y décerveler. Je n'ai aucun lien particulier avec le pays aux polders, mais, bien qu'il ne s'agisse pas de ma couleur préférée, je porterais de l'orange.

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