Lettre ouverte d'un gilet jaune

Yves Scanu Combat

Citoyen qui a rejoint les Gilets Jaunes

Syndiqué CGT

Militant dans divers collectifs de soutien aux migrants

42000 Saint-Etienne



à tous mes concitoyens,

tous les militants associatifs, syndicaux et politiques,

 

Saint-Etienne le,02 janvier 2019

 

Objet: Pourquoi  Faut-il rejoindre les Gilets Jaunes?



Gilet jaune depuis début décembre, j’ai participé à diverses actions :  manifestations, réunion des gilets jaunes ligériens et à de multiples échanges informels, que ce soit sur les ronds points ou sur le net.

 

Ce mouvement fait beaucoup parler et jouit d’une importante couverture médiatique où il y a à boire et à manger. Il ne me semble pas simple d’y voir clair dans ce tumulte d’informations. Je n’ai pas la prétention de faire la part du vrai et du faux dans cet embrouillamini, mais simplement de vous livrer mon sentiment de citoyen et aussi de militant syndical et associatif. Vous l’avez lu dans la presse, une grande majorité des gilets jaunes sont des militants naissants.

 

Je crois que cette éruption de colère marque l’échec de toutes les structures organisées allant des petits collectifs, aux partis politiques en passant par les associations et les syndicats défendant les valeurs d’égalité, de solidarité, de justice sociale pour un monde meilleur.

 

Ces milliers de gilets jaunes ne se retrouvent dans aucune de ces entités existantes. Je ne m’étendrai pas trop sur les raisons de cet échec. Je crois toutefois que l’on peut quand même pointer d’une part, qu’une grande partie de nos concitoyens ne se sentent pas représentée par les différents corps intermédiaires et d’autre part, que ces derniers ont parfois du mal à aller vers les publics qui ne viennent pas à eux.

 

Ce courrier n’a pas vocation à accuser quiconque de mille maux, bien au contraire. Les GJ que je rencontre sont des gens divers, sincères et honnêtes, loin des nombreuses caricatures que beaucoup de médias en font. Ils ont en commun leur colère, leur détermination et l’ambition de se faire entendre. Une petite anecdote : j’ai accolé sur mon gilet jaune un badge de la CGT, de RESF et des états généraux des migrations, seules deux personnes m’ont reproché cet affichage, sans grande véhémence d’ailleurs. Je crois que pour tous la distinction est claire entre des structures qui dysfonctionnent et les individus qui les composent.

Le RIC et la démission de Macron sont des slogans forts des manifs sous fond de marseillaise et de drapeaux tricolores fièrement brandis. Le RIC marque l’aspiration profonde à être entendu. La démission de Macron, le rejet et le dégoût d’un personnage qui n’a fait que trahir, mentir et mépriser le peuple. Attitude d’une violence bien supérieure à celle de la réaction des Gilets Jaunes.

 

Ce mouvement soudain et imprévu cherche à se structurer sans reproduire le modèle de nos organisations traditionnelles, qui sont fortement décriées par tous les GJ. Nous devons construire quelque chose de neuf où la parole de chacun soit entendue et prise en compte. Ce projet n’est pas une mince affaire.

 

La mobilisation semble  en légère baisse. Les motifs plausibles sont peut-être: un peu d’épuisement, des divergences de points de vue mais aussi, et c’est sans doute, je l’espère le principal, la période des fêtes qui a retenu un grand nombre d’entre nous en famille. D’ailleurs quels syndicats ou autres organisations auraient même simplement osé appeler à l’action un 29 décembre?

 

Il y a donc fort à présager que les choses ne vont pas s’en arrêter là. Deux options sont imaginables pour la suite de ce mouvement.

Soit, à force de buter contre un mur il se radicalise et les violences de toutes parts se multiplient. À ce jeu là, il y a fort à parier que la police de Macron remportera la bataille en laissant des blessures profondes qui ne seront pas sans conséquences. Au passage, je tiens à faire remarquer qu’à part Amnesty international qui a été boudé par la presse, on n’a pas entendu beaucoup de voix politiques ou syndicales s’élever contre les inacceptables violences policières et la démesure des sanctions judiciaires subies par les manifestants.

Soit il irradie toutes les strates de la population, et là peut-être qu’un espoir réel de changement de société pourra voir le jour. Tous les ingrédients sont réunis : un début de révolte populaire et le reste du peuple en souffrance. Ce qui se passe à Marseille où GJ, quartier populaire et forces associatives, syndicales et politiques se sont rassemblées dans un même combat, nous démontre  que cette perspective

est possible.

 

Je vois poindre les inquiétudes de chacun à œuvrer à un tel emballement de la mobilisation, parce qu’il est certain que si ce mouvement de masse prend corps, nous serons face à une crise politique sans précédent. Voilà sans doute pourquoi tous nos ténors politiques et syndicaux soutiennent du bout des lèvres les GJ, en prenant bien garde de ménager la chèvre et le chou, tellement ils ne savent pas de quel côté va tourner le vent.

Ce sont toutes ces raisons  qui me conduisent à écrire cette lettre. A nous tous, citoyens engagés ou pas, pour appeler un maximum de monde à rejoindre le mouvement des GJ, qui porte l’espoir d’un monde meilleur pour tous,  tous ceux qui font notre pays, sdf, migrants, sans emploi, pauvres de tous horizons, ouvriers, employés, salariés du privé et du public, artisans, commerçants, chefs d’entreprises, tous ceux qui ne sont pas du monde de la finance et des multinationales qui affament le peuple.

 

Pour un monde plus juste, plus égalitaire, plus respectueux de l’environnement, plus respectueux et fraternel, prendre le risque d’une crise politique est sans doute devenu plus que nécessaire.

Et pour finir, à ceux qui ont peur de laisser un boulevard au FN de Mme  Le Pen, qu’ils ne se méprennent pas, il y a bien plus de risques de la voir débarquer s’ils restent les pieds plantés bien au chaud dans leurs chaussons que s’ils viennent nous rejoindre. En effet, si la situation reste en l’état, les partisans de l’extrême droite seront peut-être bien les seuls à se déplacer pour aller voter aux prochaines élections présidentielles. Tous les autres après avoir voté à droite, à gauche, au ni gauche ni droite, pour à chaque fois le même résultat en auront sans doute assez de se déplacer pour rien.



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