Rosa, un jour d'Avril au Rwanda en 1994

Ce jour-là d’Avril 1994, en plein génocide pérpétré contre les tutsis, était un jour macabre comme les autres. A vrai dire je n’en sais rien si c’était fin Avril ou début Mai. Quelle importance, ce calendrier des hommes, dans la mémoire d’un cerveau qui a retenu chaque détail des événements atroces ?

Rosa s’était levée tôt, et comme à son habitude, débordante d’énergie. A notre tour, nous nous étions levées en tâtonnant, ayant du mal à voir l’importance de nous mettre debout pour un autre jour de haine, qui allait peut-être nous emporter sur son passage. Rosa, au contraire, avait encore décidé qu’elle ne pouvait s’offrir le luxe de la tristesse qui s’était installée en nous. Pour très longtemps. Enfin, si nous parvenions à survivre.

Je sais que très rarement Rosa s’asseyait dans un coin, pensive, la larme aux yeux.« Quand reverrai-je mon fiancé ?» disait-elle. Puis elle rajoutait « Je suis sûre qu’il n’est plus vivant ». Sur son visage se dessinait alors l’horreur, comment allait-elle survivre sans lui ? Mais Rosa ne restait pas dévastée plus d’une minute. Elle séchait vite ses larmes et c’était reparti pour un jour de travail. Oh Rosa. Comment faisais-tu ? 

Plus tard dans la journée, quelqu’un passa à l’orphelinat. Quelqu’un que je ne vis pas, parce que je ne faisais pas partie de ceux qui étaient curieux de voir les visiteurs de l’orphelinat. Trop dangereux, estimait maman. Cette personne était spéciale, car elle promit à Rosa de chercher son fiancé dans la région de Byumba.

Rosa débarqua dans le dortoir, très agitée, les yeux remplis d’espoir, vite donnez-moi un papier et un bic. Très vite, je sus pourquoi et à qui elle allait écrire.  Et je fis quelque chose qui n’est pas correct. Je sais cela ne se fait pas et je ne vais pas faire ma victime pour vous amadouer.  Il y a des tas de raisons qui m’ont poussée à espionner Rosa, comme par exemple tuer un jour de guerre, ou trouver une activité intéréssante car j’étais sans amis.  Non, pas de victimisation, je vais juste dire ce que j’ai fait. Je fis semblant de passer à côté du lit sur lequel Rosa était allongée, pour tenter de voler une seule petite phrase de ce qu’elle pouvait bien lui écrire. A son amoureux. J’aurais donné mille vies pour connaître le veinard qui pouvait voler le temps si précieux de Rosa. Peut-être que quand j’y pense, j’étais intriguée par l’amour. Cette chose que je n’allais jamais connaître de toute ma vie. Mais ma pensée n’était pas aussi claire. Vraiment, il fallait que je lise la lettre de Rosa. Qu’allait-elle dire à son fiancé ?  L’idée m’obséda horriblement et je m’avançai vers elle doucement. Elle ne se méfia pas, j’étais une enfant pour elle. Elle ne se doutait peut-être pas que je savais lire de loin, de très loin. J’avais treize ans et, d’après ma grande soeur, j’ai commencé à lire à cinq ans.  En me penchant légèrement au-dessus d’elle, je ne pus que voir la première phrase «  Rukundo rwanjye » (Mon amour), et je fus stupéfaite par la teneur d’une telle déclaration d’amour….en plein génocide. J’arrêtai de lire et partis vite. Je trouvai une occupation pour la journée,  l’indécence des propos « Rukundo rwanjye » m’avait décomposée, je n’arrêtais pas d’y penser, mais je ne puis la partager avec personne, tel un voleur qui ne pouvait se dénoncer en dévoilant son butin.

J’avais oublié ce que c’était l’amour, et là Rosa m’a bouleversée…

Chargée de la logistique et la cuisine de l’orphelinat, Rosa était une fine psychologue qui faisait tout avec amour et passion. Tout le monde savait que nous mangions « à perte » mais personne ne savait prédire quand la faim arriverait. Combien de lait en poudre restait-il pour les bébés ? Combien de stock de riz, de flocons d’avoine ou d’haricots restait-il ? Puis les plus peureux disaient, qu’un jour tout cela stopperait net. Et on mourra tous affamés. Mais dès qu’on voyait Rosa se lever et traverser le long couloir de cet orphelinat pour aller cuisiner, nous savions que nous allions manger. Une fois par jour pour les non-enfants.  Moi, du haut de mes treize ans, j’étais une non-enfant. Mais Rosa servait des assiettes tellement conséquentes que souvent nous en gardions toujours un peu pour le soir.  Et puis, la peur de mourir et le dégoût de l’injustice remplissent vite l‘estomac.

Mais ce n’est toujours pas ce que je voudrais vous conter de ce jour-là.

Plus tard dans la journée, après sa lettre d’amour,  Rosa papotait avec d’autres filles, et puis, entre leurs conversations, il y avait cette radio RTLM allumée à fond la caisse. Elle tuait le coeur, mais comment pouvions-nous protester contre ceux qui l’allumaient à longueur de journée? Nous l’avions entendu un jour se vanter de la mort de papa. Elle fit cela plus de 3 ou 4 fois durant le génocide. Dans certaines documentations, je retrouve qu’elle a fait cela la première fois le 12 Avril. Ce jour-là, la radio prêchait sa haine, live comme à son habitude. On allait écraser les cancrelats, le pays était en guerre, on a écrasé les opposants politiques, et plein d’autres choses dont je n’ai pas envie de me souvenir.  Et comme nous autres, maman et mes sœurs, n’avions aucune opinion sur rien, nous nous croisions juste les yeux, avec les oreilles grandes ouvertes puis nous faisions semblant d’être sereines. Le soir nous parlions en français pour parler du monde fou dans lequel nous vivions.  Le désespoir, les nuits blanches et la mort à tous les coins de la rue nous retournait dans tout notre être. Est-ce que cela avait pour autant réussi à évanouir notre liberté? Il n’en était pas question, c’est tout ce que je trouve comme réponse. Nous avions besoin de mourir libres, c’était tout ce qui nous restait. Alors en silence, cette liberté bouillonait à faire exploser la haine. Et malgré tout, sans que cela n’ait vraiment de sens, survivre était toujours l’objectif.

Revenons à cette radio. Boom Boom ! La RTLM bombardait sa haine partout, et on aurait dit que Rosa n’entendait pas ce qui se passait. Puis, tout à coup, elle s’énerva.  “Mais de quoi parle-t-il encore aujourd’hui celui-là? Depuis le temps qu’il dénonce les autres, qu’il se rejouit des morts et appelle à tuer, il n’est pas fatigué ? Vous allez voir, le jour où ce sera son tour de mourir, il va agoniser plus que tout le monde. Parce que vous l’entendez, hein, sa vie est plus précieuse que celle des autres” Rosa éclata de rire. Un de ces rires qui résonne encore dans ma tête. Un de ces rires qui emmerde l’injustice. Un de ces rires à la rwandaise, qui n’en est pas vraiment un. Je voulus rire à mon tour mais je vis que maman resta de marbre. Maman ne se laissait pas entraîner dans ce genre de discussions. Elle aimait beaucoup Rosa. Mais elle ne faisait confiance à personne. Sauver ses enfants passait par tous les sacrifices même celui de ne pas se permettre de rire avec les filles. Pas sur la politique. Les autres sujets étaient les bienvenus. Alors je me dis également que je n’avais pas le droit de montrer mon opinion, qui n’était rien d’autre que ils veulent que nous mourions les premiers, mais nous avons vécu non pour mourir les derniers, mais mourir les plus libres. Longue vie à eux, liberté à nous.Bien entendu j’avais 13 ans, je n’avais pas encore autant de spiritualité. Mais peut-être qu’un colérique ta gueule RTLM m’a traversé l’esprit…

Ta geueule RTLM…Rosa m’a parlé d’amour, il existe encore…

Rosa, énervée mais avec son énergie habituelle, retourna dans la cuisine terminer son repas, longea le couloir, ses fesses conséquentes se balayant à gauche, puis à droite, secouant la tête, comme pour protéster contre la violence inouïe qui se passait par-dehors. Elle avait d’autres chats à fouetter. J’ai même envie de dire qu’elle tchipa, au bout du couloir, histoire de rendre ce jour-là encore plus beau. Mais ça, je n’en sais rien. Tout ce que je peux dire c’est qu’il y a de ces gens qui vous donnent une surdose d’espoir sans le savoir.

Si on imaginait que Rosa tchipa? Tchiiip!

Qui aurait pu contredire Rosa? Qui se serait mis à dos la cuisinière en temps de guerre ?  Celle qui nourrisait tout le monde ? Personne. Je me souviens juste que beaucoup de filles avaient éclaté de rire, et tout le monde estima qu’ils étaient fous ces…haineux de la Radio RTLM. Certains par sincérité et d’autres parce que Rosa les nourrissait.

Mais moi je pris cela pour un instant de gloire…

Ce jour d’Avril 1994, je sus que Rosa était du bon côté. Du côté de la paix. Mon côté n’était pas très compliqué. A defaut d’être celui de l‘espoir, j’étais du côté des sans côtés. Parce que, a-t-on encore un côté quand on n’a plus aucun droit sinon celui de mourir ?  Je voulais retourner à la maison, revoir mon papa, et revoir mes copines d’école. Ça n’est jamais arrivé, mais à défaut, j’ai arraché à Rosa un peu d’espoir et des mots d’amour de sa lettre. Des mots d’amour en plein génocide. Et je les ai gardé tout au long de mon chemin de survie.

Rukundo rwanjye…

Je l’aimais beaucoup Rosa. Elle a été un rayon de soleil sur notre chemin. Comme une fleur vive d’amour dans un décor si gris, si fade. Je sais qu’elle voyait que nous cachions un secret. Elle faisait semblant de n’être qu’une logisticienne mais elle était une vraie artiste de la vie. Souvent je pense à elle. Cette Juste qui en ne le sachant pas à sauvé mon âme de la ruine.

Un jour peut-être, quand la lune sera assez belle et les étoiles proches de mon cœur, j’imaginerai la suite de la lettre d’amour de Rosa.

En plein génocide quelqu’un attendait quelqu’un quelque part pour l’aimer…

Comme je donnerais tant pour la revoir !

Rosa, je t’aime de tout mon cœur.

Zaha Boo

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