La révolution agricole des libanais

Face à la récession qui sévit au Liban, des initiatives populaires se mettent en place pour réinvestir des domaines oubliés de l’économique national. C’est le cas de l’agriculture qui est devenu, en cette période de crise, une alternative symbolique pour le peuple. Entretien avec Hanna Mikhael, ingénieur agricole libanais, administrateur du groupe IZRAA.

Face à la récession qui sévit au Liban, des initiatives populaires se mettent en place pour réinvestir des domaines oubliés de l’économique national. C’est le cas de l’agriculture qui est devenu, en cette période de crise et de disette, une alternative symbolique pour le peuple. Cette initiative est investie par Hanna Mikhael, un ingénieur agricole libanais faisant partie des cinq administrateurs du groupe facebook IZRAA, centré sur l’agriculture. L’ingénieur et d’autres professionnels du secteur agricole participent à l’essor de la pratique agricole dans le pays. Pour Hanna Mikhael, pas de doute, le Liban connaît aujourd’hui une révolution agricole.

« Il faut planter dans les balcons, où vous le pouvez »

Impossible de nier l’impact qu’aura eu le Covid 19, ainsi que la crise économique dans le réinvestissement du secteur agricole par le peuple libanais. Aujourd’hui le pays du cèdre voit, avec son fort endettement et une dévaluation catastrophique de la livre libanaise, de réels problèmes pour poursuivre sa politique d’importation. Résultat des courses les prix des produits ne cessent d’augmenter et ces derniers deviennent de plus en plus rares. Malgré le message du ministre de lAgriculture, Abbas Mortada, dès mars 2020, qui encouragea les gros agriculteurs à produire davantage pour soutenir une curité alimentaire, cela ne suffit pas à garantir une suffisance alimentaire pour tous. Pour la population, trouver de la nourriture devient davantage ardu. Seule solution pour les nombreux Libanais qui peine à se nourrir ; Cultiver ses propres produits.

Pour de nombreuses personnes, lagriculture revêt une fonction primordiale, elle permet de subsister alimentairement dans un pays où le prix des denrées alimentaires s’est vu flambé de 72 % entre octobre 2019 et ce mois de mai. Les Libanais, dont plus de 50 % vivent sous le seuil de pauvreté, vont investir chez eux la moindre surface disponible pour y développer leurs cultures. Des responsables politiques comme Hassan Nasrallah, secrétaire du Hezbollah inciteront également la population à aller vers ce sens. « Il faut planter dans les balcons, où vous le pouvez » a-t-il déclaré.

Ainsi des espaces comme des étangs d’ensemencements, des balcons, des toits voire même des pots, des bouteilles vides ainsi que des récipients en plastique seront utilisés par les Libanais pour cultiver des légumes et des fruits. Les futures récoltes aideront à supporter la disette actuelle en apportant un complément alimentaire. L’ingénieur Hanna Mikhael salue la démarche mais reste pragmatique quant aux projections qu’il prévoit. « Planter dans les balcons ne conduit pas à la suffisance agricole et alimentaire » rapporte-t-il.

« Avec le Covid 19, de nombreux résidents de Beyrouth sont revenus dans leurs villages »

Aux grands maux les grands remèdes, et c’est face à l’impossibilité de subvenir aux besoins de leur famille que des milliers de citadins migrent vers les zones rurales à l’est et au nord du pays. Objectif de la manœuvre, se convertir dans l’agriculture en cultivant des vergers ou de grands espaces agricoles afin d’assurer une alimentation basique. Revenir à la terre et s’orienter vers l’agriculture sont des moyens de démarrer une nouvelle vie sous le signe de la souveraineté alimentaire. Ce désir est ancré dans la mentalité de la population explique Hanna Mikhael, « nous avons toujours remarqué avec le groupe IZRAA le désir des gens à se rediriger vers l’agriculture ». Une volonté qui trouve également racine dans un proverbe de la région « un agriculteur satisfait et un vrai sultan ».

Le mouvement agricole, une affaire populaire.

Cet essor de l’agriculture trouve donc sa source dans les aspirations de nombreux libanais, celle d’être autonome alimentairement. Mais ce regain vers l’agriculture est fortement soutenu par l’émergence de nombreux bénévoles ou d’organisations impliquées sur le terrain. À l’image du groupe « Abo Zarr Al Gaffari », dont l’action est de soutenir le développement des formations professionnelles et la valorisation du patrimoine agricole et animalier. D’autres organisations investissent également le secteur, comme la coopérative agricole « Haratek Habaq ».

Cette dernière se donne comme objectif « de souligner l’importance d’une économie agro-solidaire qui permettrait d’arriver à la souveraineté alimentaire... ». La coopérative propage ses idées et son désir d’insister sur l’agriculture lors de séances interactives qui se déroulent un peu partout au Liban comme déclare Mourad Ayyash, un des fondateurs d’Haratek Habaq, dans le journal Executive « nous avons traversé le Liban en dialoguant avec quiconque s’intéressait à ce sujet. D’autres initiatives sont nées de ces discussions ».

Un réseau conséquent de professionnels et de bénévoles s’articule autour de la profonde volonté du peuple libanais, celle retrouver une indépendance alimentaire. Ces branches se constituent aussi bien sur le terrain que sur les réseaux sociaux. C’est dans cette lignée que l’on retrouve le groupe facebook IZRAA.

IZRAA, la plateforme numérique qui participe à créer une communauté autour de l’agriculture.

« C’est le plus grand groupe agricole au Liban, tout le monde nous aime et tout le monde a confiance en IZRAA », aime à dire l’ingénieur Hanna Mikhael. Pour lui la mission du groupe est claire « nous offrons une consultation gratuite pour les fermiers et tous les autres qui ont des problèmes agricoles, dans leur jardin, leur balcon ou leur verger ».

Plus de 53 000 membres se réunissent aujourd’hui autour du groupe. Ce dernier peut se targuer d’avoir créé une véritable ferveur pour le secteur agricole. Un élan de solidarité qui a conduit la communauté à grandir chaque jour davantage, à se partager des photos, des vidéos de leurs cultures, de leur balcon fleurit, ou de leurs travaux dans les vergers.

« L’idée de créer une communauté pour soutenir l’agronomie et l’agriculture a été présenté au mois de novembre 2019, nous avons pensé, avec cinq ingénieurs, à faire quelque chose sur une plateforme internet. On a commencé la préparation dès novembre, le groupe a été fondé sur facebook le 20 janvier après deux mois de préparation » ajoute l’ingénieur administrateur du groupe.

IZRAA propose des tutoriels postés par les plus à l’aise avec la culture, mais affiche aussi des questions, des demandes de la part de néophytes en la matière souhaitant s’investir également dans le grand bain de l’agriculture. On trouve dans le groupe, par exemple, un tuto présenté par Hanna Mikheal dans lequel il explique comment faire un insecticide ménager avec du liquide vaisselle, du vinaigre, des épices et de l’eau.

Le groupe prend également à cœur de soutenir l’intégration de l’agriculture biologique. L’ingénieur en a fait son leitmotiv, « on met toujours des posts sur IZRAA pour encourager les gens à s’orienter vers la culture bio, la culture organique, sans pesticide. Mais malheureusement ça demande un long processus. Ce procédé bio, nous a permis d’atteindre de bons résultats. Nous voulons surtout le travailler avec les grands agriculteurs »Le groupe participe au bouleversement agricole qu’opère la société libanaise. Un bouleversement qui répond à un rêve commun. L’autonomie alimentaire.

À cette idée, Hanna Mikhael partage le désir mais n’oublie pas de rester réaliste « pour arriver à la suffisance il faut que le ministère de l’agriculture investisse, qu’il développe une stratégie. Aujourd’hui les politiques à ce sujet ne sont pas sérieuses et ne proposent pas d’initiatives agricoles. Ce sont elles qui doivent encourager, encadrer car elles représentent le pouvoir officiel ».

Cependant l’ingénieur reste confiant sur l’avenir et le caractère primordial que revêtent ces changements de modes de vie. Pour lui ces derniers se révéleront décisifs pour le Liban, « quand on a commencé avec IZRAA, en janvier, nous n’étions pas encore en crise économique mais on a toujours pensé à réinvestir l’agriculture. Cela va avoir un effet salvateur sur la population libanaise ».

Les groupes facebook comme IZRAA, les associations, les bénévoles ainsi que les entreprises, les start-up et les coopératives faisant de l’agriculture leur cheval de bataille, jouent un rôle déterminant dans l’action agricole populaire.

L’ingenieur Mikhael insiste sur ce point « tout le monde s’intéresse à l’agronomie, à la recherche et à l’implantation. Tout le monde a maintenant changé son mode de vie, son style de vie. C’est quelque chose de positif et pour cela, je nomme ce bouleversement une révolution agricole ».

Les Libanais prennent conscience du rôle fondamental de l’industrie agricole. Aujourd’hui le mouvement est en plein essor, la révolution agricole pourrait bien être la première graine qui donnera naissance au nouveau modèle libanais. Un modèle où le droit inaliénable de manger à sa faim pourra être une réalité pour tout le peuple du Liban.

 

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