La lumière de Condorcet

Voici, pour mon premier billet, l'introduction à l'essai de Nicolas de Condorcet, Réflexion sur l'esclavage des nègres. Un texte qui vient mettre en lumière, l'esprit français dans toute sa quintessence.

La lumière de Condorcet

C’est en 1781, en pleine entreprise coloniale française qu’un homme publia un épître pour incendier la politique esclavagiste orchestrée par sa propre patrie. Ce philosophe met à mal, de par ses engagements politiques, tous les instigateurs de l’esclavage dont l’héritage et l’honneur sont protégés par « le contexte historique » et nous rappel que la fleur de l’humanisme peut éclore même sur les terrains les plus souiller par le sang d’un crime contre l’humanité. Retour sur ce grand texte de l’un des philosophes des Lumières les plus méconnus, Nicolas de Condorcet.

 

Un racisme latent qui plonge ses racines dans la traite négrière.

L’année 2020 sera sûrement vu comme la période de la remise en question quant au fonctionnement du monde, où des systèmes établis basés sur un asservissement de classes dominées commence à se briser laissant ses failles apparentes face aux yeux de l’humanité. Les manifestations gilets jaunes, les mouvements féministes, les revendications pour le climat, autant de quêtes que connaît le pays qui viennent nourrir un réel besoin de changement pour le futur. Cette volonté de changement se trouvera décuplée avec le tragique homicide de l’afro-américain George Floyd, qui est venu apporter la question du racisme en plus sur la table.

Un feu d’indignation se propage aux États-Unis et à travers le monde, incitant les classes politiques américaines à quitter leur état de torpeur concernant les questions de racisme pour agir contre ce système de discrimination ayant posé ses fondations sur le passif sombre du pays. C’est en exhumant ses symboles obscurs de l’histoire américaine que le maire de Richmond, tenta de remédier en autorisant le déboulonnage de la statue érigé à l’effigie de Robert E. Lee, le général en chef des armées des États esclavagistes pendant la guerre de Sécession. Objectif de cette manœuvre :« regarder notre passé avec honnêteté et parler du futur » annonça-t-il lors d’une conférence de presse. Une étape importante pour purger le peuple de tous ses tabous, de ses non-dis qui empêche la pérennité sociale aux États-Unis. c’est le même remède qui se réitère sur le continent européen avec la résolution datant de fin juin définissant désormais l’esclavage de « crime contre l’humanité ».

Ces vérités irritantes, si complexes à traiter et ne seraient-ce qu’à évoquer sur le débat public, c’est déjà en 1781 qu’un philosophe s’y attaqua dans une épître fracassant dans lequel il condamna sans équivoque les exactions commises par le régime colonial français au 18e siècle. Son nom : Condorcet, mathématicien, homme politique français et philosophe des lumières.

 

« Au 18e siècle l’activité négrière ne pose aucun problème », c’est ce que déclare l’historien Eric Saugére, auteur de l’ouvrage Bordeaux port négrier. Le code noir était toujours en vigueur et les thèses affirmant la supériorité de l’homme blanc sont normalisées voire légitimées par appât du gain. Cela afin de justifier la traite qui donnait lieu à une politique d’asservissement d’une population africaine par le régime colonial. C’est dans cette ambiance peu disposée à soutenir des idéaux d’équités et des principes moraux humanistes que Condorcet livra son essai « réflexion sur l’esclavage des nègres ». Un texte court d’une soixantaine de pages se voulant contredire de manière pédagogique les idées esclavagistes.

Dans son essai Condorcet se positionne, dès la première phrase de manière claire et sans ambiguïté affichant son sentiment sur la question « Mes Amis, Quoique je ne sois pas de la même couleur que vous, je vous ai toujours regardé comme mes frères ». Une entame percutante laissant clairement transparaître un regard fraternel sur les populations africaines asservit mais qui peine à trouver son écho dans une ère de décadence et de déshumanisation qui continuera jusqu’à la moitié du 19e siècle.

 

L’esclavage contre le progrès humain.

Alors que d’autres figures intellectuelles suivent le courant de l’esclavage, philosophes comme hommes politiques, Condorcet se positionne dans la marginalité par son opinion, mais l’épître ne s’arrête pas à cet état d’âme, il explore les raisonnements discriminatoires donnant lieu à un assujettissement du peuple noir et tente d’une manière philosophique et pédagogique de proposer la réflexion qui puisse mettre les acteurs ainsi que les soutiens de la traite face à leurs contradictions.

Condorcet explique en quoi la traite des esclaves offre un problème d’ordre moral majeur « réduire un homme à l’esclavage, l’acheter, le vendre le retenir dans la servilité ce sont de véritables crimes ». Une ligne qui donne à pressentir le ton qu’adoptera le philosophe, sans concessions avec ses semblables « ils ont [les colons] l’art perfide d’exciter, la cupidité et les passions des Africains d’engager le père à livrer ses enfants, le frère à trahir son frère et le prince à vendre ses sujets ».

La traite permet aux colons de s’enrichir mais donne lieu également à des conséquences désastreuses sur les sujets africains « on dépouille l’esclave non seulement de toute propriété mobilière et foncière, de la faculté d’en acquérir mais la propriété de son temps de ses forces de tout ce que la nature lui à donnée pour conserver sa vie ou satisfaire à ses besoins ».

 

Une idéologie raciale ancrée dans le système.

Si l’esclavage a tenu si longtemps c’est bien du fait que les populations africaines aient subi un véritable matraquage idéologique, scindant l’humanité en deux catégories, l’homme blanc civilisé et le noir dépourvu de raison, de morale. À partir de cette idée va naître de nombreux clichés relayés par les écrits philosophiques d’éminents savants, de Voltaire à Victor Hugo, procédant à une hiérarchisation des races et des civilisations entre celle d’Europe et celle Afrique. Condorcet, sur tout un chapitre, décide de reprendre ses idées reçues afin de les déconstruire. « On dit qu’on a vu des hommes préférer l’esclavage à la liberté, je le crois ; c’est ainsi qu’on a vu des Français à qui on ouvrait la porte de la Bastille, aimer mieux y rester que de languir dans la misère et dans l’abandon » répond-il pour expliquer cette réalité.

Si l’économie des pays coloniaux se cesse de croître c’est aussi par le biais de l’esclavage, il est donc difficile de révoquer ce régime par peur de perdre des richesses conséquentes pour les Etats et les colons. Le philosophe propose un processus dans son livre dans lequel il donne « des moyens pour détruire l’esclavage par degré ». Mais en dépit de toutes ses réflexions pragmatiques réside, selon Condorcet, un principe fondateur ayant autorité sur tous les autres paramètres qui régissent le monde, le fait que la dignité humaine passe avant tous impératifs économiques.

 

Les phénomènes que donne à voir l’actualité avec le mouvement « Black Lives Matter » témoignent d’une relation conflictuelle entre des siècles sombres du passé et l’heure actuelle. Cette rupture s’illustre parfaitement aujourd’hui, notamment avec les débats tendus sur le déboulonnage de la statue à l’effigie de Jean-Louis Colbert ministre de Louis 14, qui accessoirement fut le principal instigateur du code noir.

En 2020 la traite négrière et encore d’actualité dans les mœurs françaises. Condorcet fit face à ces démons, allant même jusqu’à risquer pour sa vie. C’est en effet pour son combat contre l’esclavage, sa lutte pour le droit de vote des femmes, relayée dans un article en 1786 dans lequel il dénonce dans cette injustice, un abus de pouvoir des hommes « tous (législateur, philosophe) n’ont-ils pas violé le principe de l’égalité des droits, en privant tranquillement la moitié du genre humain de celui de concourir à la formation des lois, en excluant les femmes du droit de cité ? », en plus de nombreuses œuvres qui mirent le système politique français du 18eme face à ses contradictions et ses injustices qu’il fut contraint de s’exiler suite à un décret d’arrestation publié à son encontre. S’il est reconnu comme étant l’une des figures les plus humanismeaujourd’hui, son idéologie et son projet pour le monde furent unes des causes de sa déchéance en 1794 où, suite à son arrestation, il trouvera la mort quelques jours plus tard dans sa geôle.

 

Condorcet fit du progrès humain son leitmotiv. Il dédia sa vie à proposer des moyens de l’atteindre en respectant l’équité et la dignité de chacun. On pourrait, pour finir donner une de ses maximes les plus évocatrices de sa philosophie, une loi fondamentale, un ultimatum de base pour toute société souhaitant prendre le chemin du progrès social. « Ou aucun individu de l’espèce humaine n’a de véritables droits, ou tous ont les mêmes ; et celui qui vote contre le droit d’un autre, quelle que soit sa religion, sa couleur ou son sexe, a, dès-lors, abjuré les siens ».

 

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