Mon histoire: médecin et lanceur d’alerte en Tunisie

J’ai longtemps hésité avant d’écrire cet article. Après tout, qu’est-ce que ma vie est par rapport au salut de tout un peuple. J‘ai préféré encaisser les coups, les insultes, les injures. Mais aujourd’hui à l’heure où le confinement commence à être remis en question, je pense que l’histoire a un droit de regard dans cette affaire. Je vais donc vous conter mon histoire avec le coronavirus.

Fermez le Pays (devant le siège du gouvernement) Fermez le Pays (devant le siège du gouvernement)


Tout a commencé en janvier mais pour moi ça s’est embrasé début mars. Le 13 précisément.

C’était une journée ordinaire. Une journée ensoleillée où les gens se promenaient avec insouciance non conscients du danger qui plane. Des mois déjà que la crise sanitaire avait commencé en Chine. On commençait également à voir les dégâts en Italie. Mais en Tunisie nous n’étions encore qu’au début. Nous n’avions que 13 cas diagnostiqués.
À cette époque on nous racontait encore que ce n’était qu’une simple grippe, que la chaleur de nos contrées allait nous sauver, qu’il n’y avait pas de quoi avoir peur. Après tout, nous avions notre grand marabout Sidi-Mehrez de notre côté.
Mais moi je n’étais pas convaincu par cette version. Et c’était mon devoir d’y résister!

Avant de m’avancer plus dans le récit, laissez-moi vous parler d’un des plus grands ennemis de l’humanité. Cet ennemi est ancré en chacun de nous. Tel un hack, un bug dans tous nos cerveaux. Cet ennemi c’est le biais de normalité. Ce biais cognitif est une tendance naturelle à croire que les choses fonctionneront à l’avenir comme elles ont normalement fonctionné dans le passé et donc à sous-estimer à la fois la probabilité d’un événement exceptionnel tel qu’une catastrophe et ses effets possibles.

Biais de normalité : Pourquoi on n'a pas vu venir le Coronavirus © Marketing Mania

J’avais suivi ce biais de normalité s’opérer.

D’abord en Chine où on s’opposa dans un premier temps à toute volonté de dévoiler la vérité. Ou l’absurdité du pouvoir poussa le gouvernement à arrêter Li Wenliang. Cet ophtalmologue certes mais d’abord médecin et surtout humain. Qui armé de son courage a décidé d’affronter un des plus grands gouvernements autoritaires de la planète mais a permis de sauver des millions de vies. Nous te devons beaucoup Li. Force et honneur mon frère. Où que tu sois j’espère que tu recevras ma gratitude éternelle.
Mais Li n’était pas seul. Beaucoup ont bougé grâce a lui, certain ont malheureusement même mystérieusement disparus. Néanmoins cela a permis a la Chine de se ressaisir et le dragon maintenant réveillé montra au monde comment contenir cette épidémie.

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L’Iran non plus n’a pas dérogé à la règle. Pareil les mêmes pièges les mêmes erreurs. On se rappelle tous du vice ministre de la santé qui répétait tout en sueur (car lui-même infecté) que la situation était sous contrôle ou que le confinement était une mesure moyenâgeuse. On oublie par contre toutes ces voix libres qu’on a étouffées sous prétexte du maintien de l’ordre social.

Iran's deputy health minister confirms he has coronavirus after downplaying danger © FRANCE 24 English

Ensuite c’était le tour de l’Europe. Partout on a pensé maitriser la situation. On les voyait se pavaner de plateau en plateau racontant que ce qui se passera sera différent de la Chine. Qu’il ne fallait pas céder a la panique. Qu’après tout ce n’était qu’une grippe. Les peuples ont été gargarisés de gestes barrières avec leur soi-disant mètre de sécurité. Mesures sensées à elles seules arrêter un virus tueur ayant déjà fait des milliers de victimes.
Mesures qui bien évidement se sont révélées inefficaces et qui n’ont pas bougé d’un poil la courbe épidémiologique.
On nous disait que le virus n’était pas aérosol. Rappelez vous Édouard Philippe premier ministre français qui à la télé affirmait que les masques ne servent a rien quand la science affirmait le contraire.
Le gouvernement Macron osa même organiser des élections municipale dans ce contexte.

COVID-19 : Edouard Philippe, 1er ministre, a déclaré: "Le port du masque ne sert à rien." © Carotte 9 Trois

Même quand l’Italie est tombée, on n’a pas voulu voir l’évidence. On a préféré l’arrogance a la science. Ils ont moqué l’Italie. Ils ont dit que son système de soins était défaillant ou pire encore, que son peuple n’était pas discipliné.

Mais là encore n’était pas le comble de la bêtise. Le summum ça a été cette politique suicidaire d’immunisation collective. Derrière son nom charmant cette politique cache une réalité mortifère. C’est le cas où on abandonne la guerre. Le cas ou on sacrifie 3,5% de la population.
3.5% semble petit non?
Mais 3.5% en Grande-Bretagne, avec une population de 64.55 millions, c’est 2.2 millions de personnes. Imaginez juste la douleur. Imaginez juste la catastrophe. Heureusement beaucoup se sont rétractés. Mais d’autres comme la Suède continuent tristement de sombrer.

Boris Johnson Initial Reaction To Coronavirus Amid Pandemic And Pushing A Policy Of Herd Immunity © TruthPolSciLif

Enfin inéluctablement vint le tour de la Tunisie. Je me rappelle encore de la sensation viscérale que j’ai ressenti quand j’ai appris qu’a Gafsa un premier cas avais été diagnostiqué. Ne sachant quoi faire j’ai immédiatement accouru au groupe de l’organisation tunisienne des jeunes médecins (OTJM). De par ma position a l’hôpital je savais que nous n’étions pas prêts. Je voyais qu’aucun circuit n’avait été mis en place et qu’aucune formation n’avais été proposée.
Le corps médical se retrouvait une fois de plus au front sans la moindre mesure de sécurité. Mais cette fois-ci, c’était différent. Cette fois-ci, nos vies étaient en jeu. Plus que jamais il fallait urger mes collègues à exiger la protection qui leur est due. Je me rappelle encore de ce grand Professeur qui commentant mon poste sur le groupe a ce sujet disant qu’on exagérait et que la bavette n’était pas systématique.
À l’hôpital c’était pareil je contactais les chefs de service les surveillants les responsables du syndicat. Mais malheureusement beaucoup ont pensé que j’exagérais. J’étais devenu le fou. Et le coronavirus était même devenu le virus de Zak. Ce n’est pas qu’ils voulaient être méchants avec moi. Bien au contraire. Mais le biais de normalité atteint tous les Hommes même s’ils sont médecins. Et donc même eux qui sont à la première ligne n’ont pas réagi à temps. Même eux n’ont pas vu le danger venir.

Il fallait donc que je fasse plus fort que ma voix se fasse entendre. Il fallait trouver un moyen pour changer la roue du destin. Le temps jouait contre nous et chaque jour 40% de victimes en plus seront perdues.

Mais que faire je n’étais qu’un simple citoyen une voix inaudible dans tous ce brouhaha. C’est là que je me suis rappelé qu’en Tunisie nous avions renversé un des régimes les plus totalitaires de la planète grâce à Facebook. Il était temps donc de réactiver cette machine aujourd’hui quelque peu endormie. J’appelle mes amis, ces blogueurs, ces activistes, ceux-là avec qui on avait mené tant de bataille. Certains comme Soufien, Raouf, Mohamed, Lilia et tant d’autres mesuraient déjà le danger et avaient déjà enfourché leur cheval prêts à mener la bataille. Cette bataille de la vie contre la mort. L’objectif commun était de faire pression afin que bougent les choses. Que les officiels arrêtent de prendre à la légère ce danger bien réel.
D’autres allaient nous rejoindre en chemin. On commença donc cette campagne chacun de son coté. Chacun apportant sa pierre à l’édifice. Chacun avec le peu de moyen qu’il avait permettait à d’autres de se réveiller.

À la télé par contre le discours était calqué sur le discours officiel de la France. Rappelez-vous du ministre de la santé qui disait que “la situation était sous contrôle”. Rappelez-vous de comment il a affirmé: “qu’ils allaient fermer les universités et les écoles, non pas a cause d’argument scientifique mais pour la psychologie des parents.”
Rappelez-vous de l’insouciance qui existait. Rappelez-vous des discours rassurants des experts et des politiques.
Facebook n’était donc plus assez il fallait faire quelque chose.

Revenons donc au 13 mars. C’était 8h du matin. Je raccompagnais en voiture ma mère pour le travail et je lui faisais le récit de mes angoisses quant à cette monstruosité qui était sur le point de se déchaîner. Je lui disais qu’aujourd’hui même des centaines de personnes seraient infectées. Ce jour-là était un vendredi. Et comme dans tous les pays du monde musulman ce jour la des milliers de personnes âgées et fragiles allaient se retrouver confinées dans un endroit : La mosquée.
Ce jour-là j’étais de garde à l’hôpital. J’étais déjà en tenue, mais je ne pouvais me résoudre à aller à l’hôpital sans avoir rien entrepris sans avoir rien essayé. Je dépose donc ma mère et continue ce supplice mentale me disant que si je ne faisais rien, j’aurais la vie des ces milliers de personnes sur la conscience. Après tout moi je savais. Moi j’avais étudié l’épidémiologie. Mais surtout j’avais dépassé la phase de déni.
Je prends donc la direction de la Kasba le siège du gouvernement, le siège du pouvoir mais aussi le symbole de la résistance à celui-ci. Je n’avais pas de plan mais qu’importe j’improviserai.
Je gare la voiture et m’en vais a la recherche d’une librairie. Je la trouve devant le palais de justice. La-bas le destin a voulu que je rencontre une des libraires les plus adorables. D’abord étonnée par ma tenue de médecin et mon masque. Je lui explique brièvement la raison de ma venue et la voilà déjà convaincue et entrain d’écrire les pancartes à ma place.

Deux revendications étaient urgentes a ce moment-là. « Fermer les mosquées » car une flambée épidémique allait se produire dans quelques heures. Et « fermer le pays » car seul le confinement pouvait nous sauver. Terminées ces deux pancartes je m’en vais scander tout seul ces revendications. Je vous laisse imaginer les insultes que j’ai reçues par la foule quand j’ai porté la pancarte de fermer la mosquée dans ce pays ou nombreux sont les justiciers auto-déclarés d’Allah. Peut être ce qui m’a sauvé du lynchage c’est ma blouse blanche, mon bouclier salvateur. Deux jeunes enfants me prennent en photo devant le ministère des affaires religieuses.
Et quelques minutes plus tard je suis devant la présidence du gouvernement. Là-bas, une collègue qui passait par hasard me prend une deuxième photo.

Fermez les mosquées (devant le ministère des affaires religieuses) Fermez les mosquées (devant le ministère des affaires religieuses)
Fermez le Pays (devant le siège du gouvernement) Fermez le Pays (devant le siège du gouvernement)

Les policiers ont vite rappliqué. Après tout les photos sont interdites dans ce lieu sacré du gouvernement. Ils me disent d’effacer les photos. Ils étaient fermes certes mais étaient aussi très polis. Sachant que j’avais affaire a des gens capables d’écouter. Je m’empresse de leur expliquer les raisons de cette action. Après tout eux-mêmes avaient une famille, eux-mêmes étaient exposés aux plus grands risques. Le doute quand à l’avenir était palpable chez eux aussi. Et les voilà très vite ralliés à ma cause. Un policier m’amène même dans les locaux du premier ministère où il me fait rencontrer des responsables qui ont pris officiellement et par écrit mes revendications. Malheureusement je n’ai pu arrêter la prière de ce vendredi-là mais ça a au moins été le dernier.

Je reprends la direction du boulot après avoir publié ces photos sur les réseaux sociaux. Et m’en vais faire ma garde. Là, tout se déchaîne. Jamais je n’ai reçu autant de haine, autant d’insultes, autant de menaces allant jusqu’à menacer ma vie.

menaces de morts sur facebook menaces de morts sur facebook

Tout ça parce que j’avais osé avoir peur pour les prieurs et avoir appelé à fermer les mosquées.
Le soir Jihen une amie très chère à mon cœur m’appelle et me dit qu’elle a un passage à expressFM. Elle est psychologue de formation et était invitée pour parler des répercussions psychologiques du coronavirus. Elle me proposa donc de l’accompagner sur antenne.
Le lendemain avec une version préliminaire du modèle épidémiologique je vais étayer pour la première fois en public les risques réels de cette épidémie.

Intervention du 15 mars sur ExpressFM © zakaria bouguira

La machine commençait à bouger mais ce n’était toujours pas suffisant. Mon cœur continuait à battre à 135 bpm et le sommeil m’avait abandonné. Chaque soir ces victimes futures venaient me hanter et m’urgeaient de faire quelque chose.
Je m’attèle donc à la tâche. Pendant 48h presque sans sommeil je me replonge dans les modèles épidémiologiques. Je réapprends les modèles compartimentaux SIR, SEIR… Je fais les équations différentielles. Je fouille la littérature scientifique. Et je me rends compte que mon intuition était vraie. Bientôt nous serons submergés de cadavres. Bientôt nos amis nos proches et tous ceux qui donnent un gout à la vie seront bientôt perdus. Je sors avec une approximation facile et didactique du modèle. Une approximation valable au début de l’épidémie quand le nombre de personnes susceptibles est très grand et que les personnes guéries sont négligeables.

Ce modèle est une suite géométrique de raison 1.2. Ou 1.2 est le taux de progression journalier moyen enregistré dans le monde et dans la petite série de données tunisiennes.

Un+1 = 1,2 × Un

J’en fais rapidement un tableau Excel, j’en trace une courbe. Et me voila derrière mon écran entrain de présenter ce modèle aux gens.

زكرياء بوقيرة طبيب إنعاش يشرح خطورة الوضع و يلح قيس سعيد ليتخذ القرار اللازم © zakaria bouguira

Très vite cette vidéo est devenue virale. Plus d’1 million de vues sur Facebook. Beaucoup de gens pour la première fois ont compris la gravité et l’urgence de la situation. Beaucoup se sont ralliés au mouvement et ont commencé les mesures de protection. Une de ces personnes était Adel Bouhlel. Un journaliste de sport très reconnu et très respecté. Il m’appela à 2h du matin ce jour la. Lui aussi a vu la video et ne pouvait s’empêcher de faire quelque chose. Il sentait le danger qui allait venir et il sentait qu’il fallait agir vite. Malgré le risque que cela pouvait entrainer sur sa réputation ou sa carrière, il n’hésita pas à m’inviter sur le plateau de 9sport. Une des émissions les plus sinon la plus regardée en Tunisie.

zak-9sport

 

 

https://www.youtube.com/watch?v=TqfKHp53YpY&t=935s
https://youtu.be/6NeOmA0Q7lI

Et là le choc !
Pendant toute la première partie de l’émission, j’explique les dangers du coronavirus. Je rappelle que contrairement à ce qui est dit ce virus n’était pas une grippe. Qu’il pouvait être mortel même pour les jeunes. Que comme tous les autres pays si nous ne prenions pas les mesures maintenant, bientôt les cadavres seront par milliers. Et j’appelais le gouvernement à ne plus suivre les recommandations françaises mais à passer directement à la phase finale et à décréter un confinement absolu pour endiguer l’épidémie. Je vous rappelle qu’il n’y avait que 24 cas ce jour là, et que la version officielle était encore rassurante. Ce jour-là le chef du gouvernement Elyes Fakhfakh s’était exprimé pendant qu’on étais sur plateau. Je rappelle que les mesures ce jour-là c’était de fermer frontières aériennes et terrestres (enfin) mais aussi de maintenir travail en séance unique de 5h et de laisser les cafés ouverts jusqu’à 16h Comme si le virus faisait la grâce matinée et n’infectait les gens que le soir.

Après son élocution Adel se retourne vers moi et me demande ma réaction a chaud. J’étais donc profondément outré, profondément touché. J’avais compris que le gouvernement naviguait sans un plan clair et n’avait toujours pas compris la mesure de la situation. C’est là que ma première réponse a été « qu’aujourd’hui j’ai honte d’être tunisien parce que mon gouvernement n’a pas peur pour ma vie il n’a pas peur pour la vie de ma mère de mon père de mes amis » . Cette phrase a dérangé je le sais et c’en était le but. Mais les gens ont compris la sincérité qu’il y avait derrière. Et seul ceux qui sont adeptes de la superficialité et de la fausse bien séance en ont fait une affaire d’état.

Résumé de l'intervention du 16 mars sur Ettassia © zakaria bouguira

Ce passage a été un électrochoc pour tout le monde. Il a mis en doute la version officielle mais a surtout permis à un grand nombre de tunisiens de prendre la mesure et de commencer réellement à se protéger. Des le lendemain beaucoup plus de gens ont commencé à mettre des bavettes. Devant l’épicier du quartier pour la première fois je voyais une longue file de personnes espacées par un mètre ou deux. Certains ont même pris de l’avance sur le gouvernement et se sont déclarés en auto-confinement. J’avais reçu des centaines de messages de remerciements et je ne peux vous traduire le sentiment que j’ai ressenti en les lisant.

Mais mon message a aussi dérangé. Il a dérangé le pouvoir et plus particulièrement le ministre de la santé qui se voulait encore rassurant. Ce passage était une fausse note qu’il fallait s’empresser d’effacer. Le lendemain c’est la catastrophe. On usa de tous les moyens pour me détruire. D’abord lui même qui dans sa conférence de presse m’appelle le « médecin de la 9 ». Il essaye de me décrédibiliser en disant que j’étais encore en formation et que je n’avais pas encore mon diplôme. Car oui je suis encore (ou plutôt j’étais?) en formation. J’avais fait 5 ans d’études a la faculté de médecine de tunis ensuite 2 ans d’internat dans les hôpitaux de Tunis et enfin après avoir réussi le concours de résidanat j’en étais à la fin de ma dernière (5ème) année de spécialisation en anesthésie réanimation. Ne pouvant répondre à mes propos et à mes idées, il a préféré s’attaquer a ma personne. Comme si les résidents en médecine. Cette force qui fait survivre les hôpitaux publiques depuis tant d’années n’était pas assez qualifiée.

المكي : 'طبيب قناة التاسعة' مازال في طور التكوين © Mosaique FM

Des pressions ont été faites et le jour meme des communiqués de la Société Tunisienne d’Anesthesie, d’Analgésie et de Réanimation (STAAR) et du Conseil de l’Ordre Des Médecins de Tunisie sont sortis allant jusqu’à me menacer de sanctions disciplinaires et pénales.

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Des pressions aussi ont été faite sur ma chef de service. Mais elle ne m’a pas abandonné. Tel son fils elle m’a protégé. Et pour ça je ne la remercierai jamais assez. Elle le sait.
Je ne veux pas aussi oublier le coup de téléphone du président du collège des spécialité de médecine ce docteur avec un grand "D" qui me rappela réellement ce qu'est la confraternité. Certains méritent le titre de "maitre".

Ça c’était donc la pression du coté administratif.

D’un autre côté il fallait aussi détruire mon image.
“L’armée électronique des mouches bleues” a donc été sollicitée. Il faut savoir que cette armée est un arsenal politique utilisé depuis longtemps déjà en Tunisie pour décrédibiliser un adversaire. Ce sont des personnes mono-neuronales qui ne font que publier, publier et encore publier en masse. On leur donne l’ordre d’attaquer une personne et elles attaquent de par leur faux profils toute cible dérangeante à leur maitres.
On a tout dit sur moi. Que je n’étais pas médecin. Que j’avais fait mes études en Ukraine. Que j’étais un ancien prisonnier. Que j’étais policier. Que je faisais partie du Mossad. Que j’étais blogueur (je ne vois pas ou est le mal mais bon pour eux c’est une insulte).
Et ça a été comme ça pendant un bon bout de temps. Aujourd’hui encore ce harcèlement continue. Bien sur beaucoup de personnes sincères sont tombés dans leur pièges et beaucoup ont cru cette désinformation.

زكرياء بوقيرة يرد على حملة التشويه © zakaria bouguira

Enfin, le mot est passé. Je ne devais plus apparaitre a la télévision. J’étais devenu Persona non grata et une liste de spécialistes ‘autorisés’ a été publié par la HAICA. C’est ainsi que j’ai été déprogrammé des émissions ou j’étais censé être invité

Mais ce que tout ce beau monde a oublié, c’est qu’à mes côtés opérait la plus grande force de l’univers (les mathématiques). Et qu’à la télé j’avais fait des prédictions.
Le lendemain j’avais prévu 28,8 et le résultat était tombé 29. Le sur lendemain j’avais prévu 34,5 et c’était 39. Le jour d’après 41.5 et c’était 54. Le suivant 49,7 et c’était 60…..
Chaque jour qui passait les prévisions se réalisaient et étaient même un peu optimistes. Petit à petit de plus en plus de gens ont donné du créédit aux statistiques. De jour en jour le nombre de personnes appelants au confinement grandissait. De jour en jour la pression montait sur le gouvernement.
Même le Conseil de l’Ordre s’est rétracté. Et dans un acte très courageux m’a publiquement présenté ses excuses.

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Dans les coulisses j’ai été mis en contact avec le frère et conseiller du président de la République Mr Nawfel Saied. Je lui expliquai la situation, la nécessité absolue du confinement, que la Tunisie avait une chance historique de s’en sortir si on prenait les bonnes mesures. Il m’écouta longuement et avec attention. Après notre entretien il me mit en relation avec un collègue médecin en qui il avait confiance. La discussion était très agréable et très vite il a lui meme été convaincu de mes propos.

Le lendemain j’entrais en contact avec le Président du Parlement Mr Rached Ghanouchi en personne. Contrairement à mes aprioris, car j’avais présupposé qu’il serait du coté de son ministre, j’ai trouvé une personne très réceptive très lucide. Et qui a très vite compris l’urgence de la situation. On discuta du confinement, de son urgence, de sa nécessité, de l’isolement des cas positifs a la salle couverte du stade El-Menzah et des grandes lignes d’une stratégie qu’aurait du suivre le gouvernement.
Deux jours plus tard c’est lui-même en personne qui m’annonça la plus belle nouvelle de toute ma vie. Je ressens encore les larmes de joie qui coulaient sur mes joues quand j’ai appris que dans deux jours, le confinement sera déclaré. Un poids immense s’était libéré de mes épaules.

Enfin je pouvais respirer. Enfin je pouvais dormir!

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Ceci n’est que la première partie du récit. Le combat n’est pas terminé. Au contraire il ne fait que commencer. Beaucoup d’erreurs ont et sont encore commises dans la gestion de cette crise par le gouvernement. Le confinement partiel n’a fait que retarder l’échéance. C’est vrai qu’il nous a évité l’une des plus grosses catastrophes de l’histoire de la Tunisie. On aurait été, a l’heure où j’écris ces lignes, a plus de 9844 personnes testées positives contre 864 dans le réel. Mais c’est un équilibre fragile. Le non-respect de celui-ci, qui selon moi est surtout dû à la mauvaise planification et logistique du gouvernement, peut nous mener vers un confinement de 500 ou même de 800 jours. Chose de facto impossible et qui pourrait bientôt ramener sur la table un déconfinement suicidaire qui relancerait immédiatement le scénario-catastrophe ou on pourrait perdre plus de 300000 tunisiens.

Exigeons:

  • Un renforcement du confinement avec 90% de la population réellement confinée.

  • La distribution de la Nourriture (pas l’argent) par l’armée a chaque quartier où des délégués se chargeront de ramener la nourriture aux pas de chaque porte.
  • L’arrêt immédiat de toute activité non vitale au sens biologique du terme.

  • La création d’un ou plusieurs hôpitaux uniquement consacrés aux malades Covid+ avec leurs services de réanimation, de chirurgie, de gynécologie… On peut par exemple avoir 3 structures: Une a tunis pour le nord, une a Sousse pour le centre et une autre a Sfax pour le sud.

  • La mise en place d’hôpitaux de campagne pour les malades les moins graves.

  • Eviter à tout prix de propager l’infection à d’autres hôpitaux covid-. L’expérience italienne en est la preuve

  • L’isolement systématique de toute personne positive pas ou peu symptomatique dans une structure de quarantaine dédiée avec accès privilégié a l’hôpital et surveillance quotidienne par une équipe médicale

  • L’augmentation dès aujourd’hui du pool des ambulances, des lits de réanimation, des appareils de ventilation et des appareils d’oxygénation par membrane extra-corporelle (ECMO)

  • Le renforcement de la sécurité du personnel obligé encore de travailler avec plus beaucoup plus d’équipement de protection individuel, un circuit de décontamination clair et étudié (beaucoup de service n’ont même pas de douches) et un isolement systématique du personnel de leur famille

  • La déclaration de l’état de guerre économique

  • Avec le report des échéances des prêts de la Tunisie vis a vis du FMI (+12 Milliards de Dollars)

  • La déclaration de la suspension pendant au moins deux mois des prêts, des chèques et des loyers

  • L’aide immédiate de l’état aux petites et moyennes entreprises avec participation de l’état au salaire des employés

  • La sécurisation des circuits d’approvisionnement en nourriture et se préparer comme annoncé par les Nations Unis a une pénurie de stock mondial en nourriture
  • Le renforcement de l’industrie textile et se préparer à englober une demande mondiale

  • La transformation des chaines de productions automobiles en chaines de production de respirateur et de matériel médical

  • Un dépistage sérologique de masse région par région et ce jusqu’a la fin de l’épidémie pour toute personne symptomatique ou pas

Si nous faisons cela nous pourrons nous en sortir en 60 jours et on deviendra un des rares pays à sortir gagnant de cette épidémie. Restons unis et montrons au monde comment ce petit pays va s’en sortir.

إلى متى سيدوم الحجر الصحي ؟ © zakaria bouguira

 

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