«Ouvrez les fenêtres ! Aérez la salle !»

Cette lettre, Monsieur le ministre, n’est pas un caprice d’adolescent pourri gâté. S’il ne tenait qu’à moi de passer ces épreuves, j’irais. Mais contrairement à vous, j’observe, je discute, je suis chaque jour « sur le terrain » et je vois des camarades qui craquent. Lettre d’un lycéen à Jean-Michel Blanquer, ministre de l’Éducation nationale.

Monsieur le ministre,

Je ne reviendrai pas sur la fameuse injustice, l’iniquité de traitement des secteurs liée à la crise sanitaire. Je ne reviendrai pas non plus sur la promesse de campagne visant à réduire le nombre d’élèves par classe. Car oui, au risque de vous surprendre, nous sommes trente deux ou trente six, et ce partout en France. Je ne reviendrai pas sur la vacuité de passer un examen comme le baccalauréat et encore moins sur l’illusion de sa valeur, si tant est qu’il en ait une. Je ne reviendrai pas sur l’absence de considérations que vous avez eu à notre égard, nous lycéens ; ni sur cette réforme insensée que vous vantez comme une réussite. « Sacrifier la réalité à l’apparence ». C’est ce qu’écrivait Jaurès dans cette lettre que vous avez censuré il y a quelques mois. Rongé par votre ego, vous n’avez pas voulu nous écouter lorsque nous hurlions dans les rues ; vous nous avez fait taire, vous nous avez muselé…

Le respect d’un quelconque « protocole » dans les établissement scolaires est un leurre. Traversant les couloirs délabrés, de salles en salles, de tables en tables, partageant livres et cantines, voilà que nous ne devons plus venir qu’en demi-groupes (un jour sur deux, une semaine sur deux, une après midi sur deux...), mais bien évidemment, chaque lycée peut agir comme il lui plaît ! On en voit donc des semi-vides, d’autres bondés. Avec cela des programmes survolés ou réduits de moitié, des professeurs que l’on retrouve une fois par mois, et un peu de distanciel pour agrémenter le tout. C’est cela que l’on appelle « école à la carte » ? Vous semblez apprécier creuser le fossé inégalitaire, Monsieur le ministre.

Vous annonciez tout récemment que vous vous laissiez jusqu’à deux semaines avant les épreuves anticipées prévues en Mars pour annoncer leur possible annulation. Allons nous passer nos vacances d’hiver à réviser des épreuves fantômes, coefficient seize ? Il y a deux ans de cela, vous reculiez le Diplôme national du brevet parce qu’il faisait « trop chaud », mais la pandémie, elle, ne vous pose donc pas problème.

Croyez vous que c’est en dédoublant les sujets que nous arriverons à composer plus aisément ?

Cette lettre, Monsieur le ministre, n’est pas un caprice d’adolescent pourri gâté. S’il ne tenait qu’à moi de passer ces épreuves, j’irais. Mais contrairement à vous, j’observe, je discute, je suis chaque jour « sur le terrain » et je vois des camarades qui craquent. Je vois des élèves qui implosent devant la montagne. Écrasés par des programmes impossibles à terminer, des devoirs à répétition, un contrôle continu permanent, des visios alternées, un Parcoursup qui nous oblige à prétendre à un avenir en à peine trois semaines. La charge mentale, l’angoisse, la crainte du ratage ne sont que des poids qui s’ajoutent à la mort de nos loisirs, à l’étouffement de nos rêves. Mort aux bars ! Mort aux cinémas ! Mort aux théâtres ! Mort aux salles de sport ! Mort aux liens et aux plaisirs partagés ! Nous devrions avoir envie de bouffer le monde, mais nous voilà inertes, face à lui, à son déclin.

Levons nous avant l’aube, prenons bus, trams et métros saturés, passons la journée enfermés dans nos établissements et rentrons travailler dans nos chambres, c’est votre idée ?

Monsieur le ministre, ouvrez les yeux, rien qu'une seconde. Nous arrachons les masques de nos visages blafards en franchissant nos portails écaillés, nous nous réunissons, mangeons les uns chez les autres, nous fumons sur les mêmes cigarettes, les mêmes pétards aussi, nous enchaînons les soirées clandestines parce que vivre nous est une nécessité. Vous connaissez le vieil adage, « Il faut que jeunesse se passe ». Nous ne sommes pas inconscients, nous mesurons pleinement les risques que nos comportements nous font encourir ; mais nous ne pouvons accepter de devenir les adultes que nous ne sommes pas, les rouages de ce système tristement cynique.

Nous finirons par crever Monsieur le ministre, Covid ou pas. Nous crèverons d’ennui, du manque de perspectives, du désarroi général, de la charge... L’absence de mesures concrètes et la négation de nos individualités, c’est bien tout ce que vous nous offrez. Quel avenir réservez vous à notre génération ?

Monsieur le ministre,

Nous vous prions de nous écouter, nous ne supportons plus le silence.

Je vous laisse là les mots d’Artaud. Ces mots qu’il destinait aux recteurs. Ils vous toucheront, sans aucun doute.

« Regardez un instant vos faces, considérez vos produits. A travers le crible de vos diplômes, passe une jeunesse efflanquée, perdue. Vous êtes la plaie d’un monde, Messieurs, et c’est tant mieux pour ce monde, mais qu’il se pense un peu moins à la tête de l’humanité. »

Monsieur le ministre,

Soyez attentif, le brasier se rallume.

Zakary Bairi

Le 18/01/2021

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