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Billet de blog 12 janv. 2015

Vivre « comme un Arabo-musulman en Occident » ou mourir ?

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« La vie d’un Palestinien arabe en Occident, en particulier en Amérique, est décourageante. Le filet de racisme, de stéréotypes culturels, d’impérialisme politique, d’idéologie déshumanisante qui entoure l’Arabe ou le musulman est réellement très solide ».

                                                                                                                                          Edward. W. Said L’Orientalisme, le Seuil 1980

Que vaut la liberté sans la justice ?

L’affirmation de Said peut paraître déplacée, voire provocante au lendemain d’une démonstration indiscutable de notre fraternité nationale et citoyenne. Je respecte par ailleurs le besoin d’unité de mes compatriotes anonymes et ne doute pas de leur sincérité. Cependant, après le temps de l’émotion vient le temps de la réflexion. Né en 1936 à Jérusalem, exilé adolescent en Egypte puis aux Etats-Unis, Edward W. Said était professeur à Columbia University de New-York. Dans son livre l’Orientalisme, publié en 1978, il analyse le système de représentation dans lequel l’Occident a enfermé l’Orient et même l’a créé. Cette attitude, « cet orientalisme latent » dont il est question dans son livre, se révèle à travers une émotion quelque peu sélective. Les milliers de victimes palestiniennes, afghanes, irakiennes, ou syriennes ne l’ont pas suscitée avec autant de ferveur, alors que toutes sont dignes de la même compassion.

Mère de deux adolescents, les événements du 7 janvier 2015 à Paris, ont fait naître en moi cette question : Comment en est-on arrivé là ? Pourquoi de jeunes gens ordinaires, décrits comme plutôt sympathiques par ceux qui les ont connus en viennent-ils à s’en prendre à leur propre pays de naissance ? Une réponse consensuelle et habituelle, consiste à ethniciser leur comportement, en en réduisant le cadre d’analyse à une simple essentialisation de leur origine (ethnique et religieuse, à savoir l’Islam) pour l’expliquer. Cette explication ne présente de l’intérêt que pour ceux qui ne font qu’exploiter les événements sans chercher véritablement à les comprendre. Ou encore ceux qui ont un intérêt à en empêcher une compréhension objective.

Pour autant, le citoyen ordinaire aspire à cette objectivation, remède contre la peur que génère ce type d’événement. Mais les responsables politiques et les médias non seulement le maintiennent dans l’ignorance, mais encore le manipulent, en lui fournissant une opinion toute faite : les Arabes et les musulmans, même Français restent à part, se définissent d’abord et surtout par leur origine ethnique. Il est par conséquent naturel de ne traiter tout ce qui les concerne que sous cet angle là, exclusivement. Les choses ne sont plus, ou rarement formulées de manière aussi franche, aussi abrupte. C’est cependant ce qui est affirmé par ceux qui font l’opinion avec une constance sidérante. Car le procédé n’est pas nouveau, il remonte même au Moyen âge, et fut appliqué à l’Islam et contre la personne de son prophète. En effet, dès les origines, le but de l’attention accordée à l’Islam et aux Arabes a toujours été, et reste encore de décrédibiliser, voire de criminaliser cette religion, avec une constance impressionnante : de Pierre le Vénérable, Abbé de Cluny à Guibert de Nogent, en passant par Ernest Renan et jusqu’à Zemmour et Houellebecq ( ?!…) l’Islam est l’ennemi à détruire par tous moyens, honnêtes et malhonnêtes, par des semi-vérités et les mensonges les plus éhontés, qu’importe les moyens, le but systématique est de salir, de détruire ce qui fait peur, par ignorance ou par calcul. C’est ce que laisse penser le livre « Les Sarrasins » de John Tolan, ( professeur d’histoire médiévale à l’ université de Nantes)et sur lequel je m’appuie. Il présente son travail dans l’introduction en ces termes :

« Ce livre voudrait compléter l’Orientalisme d’Edward Said…qui décrit de manière polémique, certes, mais convaincante les implications idéologiques des représentations de l’Orient dans la culture britannique et française des XIX et XX siècles. L’Orientalisme, pour Said, « est un style occidental de domination, de restructuration et d’autorité sur l’Orient ». Le discours orientaliste est la contrepartie idéologique des réalités militaires et politiques des empires britannique et français au Proche-Orient : l’orientalisme apporte une justification de l’empire. De la même façon, du VII au XIIIème siècle, le discours anti-musulman des auteurs chrétiens sert à autoriser et à justifier l’action militaire, la ségrégation légale et la répression sociale des musulmans. Non que l’on puisse transposer sans problème le schéma de Said six ou dix siècles plus tôt : au cours d’une bonne partie du Moyen Age, l’Europe a été en position d’infériorité militaire, économique et intellectuelle par rapport au monde musulman ; en revanche, les Européens du XIX siècle étaient convaincus de leur supériorité. Un examen attentif des relations au Moyen Age éclairera les deux parties de cette équation ». ( Les Sarrasins », Aubier/collection historique, Paris 2003).

Une citoyenneté au rabais

Je propose d’aborder les choses sous l’angle économique et social donc au final politique. Ces jeunes gens ont en commun la déshérence, les difficultés économiques, le sentiment de rejet bref, ils sont dans l’exclusion et son corollaire la délinquance, souvent. Or ils sont nés en France, donc scolarisés en France …et on les retrouve se servant d’armes de guerre contre des dessinateurs dont ils ne goûtent pas l’humour ?! Quelque chose de disproportionné interpelle. Sont-ils seuls responsables d’un tel échec ? Comment envisager que la nation auteur de la DDHC, « berceau des lumières », puisse produire des individus capables de tels actes ? Que s’est-il passé durant leur parcours qui les a conduits à un désespoir aussi définitif ? L’explication essentialiste, relève d’un processus long, historique, et qui ne s’est jamais interrompu jusqu’à ce 7 janvier 2015. Il a consisté à placer hors temps, hors Histoire plus d’un milliard d’êtres humains, afin de mieux les dominer. Depuis les origines, l’Islam a été perçu comme un rival intolérable, donc un ennemi à combattre et à abattre, par tous les moyens nécessaires. Aucun historien sérieux ne peut nier cette simple énonciation, qui résume l’attitude « occidentale » face aux « Arabo-musulmans » durant les 15 derniers siècles (voir Said et Tolan). Cette attitude se vérifie systématiquement par tout Arabe et ou musulman vivant en France, en GB et aux USA. Dès la maternelle, la discrimination et le rejet sont distillés au quotidien. Cela se précise ensuite au collège, quand on commence à nous indiquer la sortie du système scolaire. Car « les intellectuels traditionnels » que sont les instituteurs et les professeurs de collège, (que Gramsci définit par la place et la fonction qu'ils occupent au sein d'une structure sociale, et qui défendent les intérêts de leur groupe), confirment le travail de sape et le message devient plus clair : « stop, vous n’irez pas plus loin, le maximum devront être débarqués ». Le critère social, à ce stade devient pertinent, et semble jouer son rôle dans le résultat final. Ceux qui ont le plus besoin de l’accompagnement des « hussards de la République » s’avèrent les moins suivis, les plus encouragés à renoncer. Cela paraît exagéré, c’est pourtant mon expérience personnelle, que je sais partagée avec beaucoup d’autres.

Au lycée donc, nous ne sommes plus qu’une poignée de rescapés, qui finiront par échouer dans une Fac de lettre (bonne fille qui ne refuse personne), délabrée et finiront ainsi leur « formation » par réaliser que leur parcours s’arrêtera là. Et le pire reste à venir : trouver sa place, s’intégrer socialement par l’exercice régulier d’une activité utile à la société et dont la rémunération permet une vie décente. C’est là que la concurrence devient féroce et que tous les coups sont bons pour nous doubler ou nous écarter. Beaucoup n’auront même pas l’opportunité de faire valoir leurs droits ou leurs compétences. De la case collège ou lycée, ils passent directement à celle de chômeurs, puis à la délinquance pour les plus fragiles, prison, où parfois, de plus en plus, ils deviennent les instruments d’une propagande sanglante et fascisante. Ce qui interpelle c’est la régularité et la constance de tels parcours…cela me rappelle la réflexion prêtée à Jules Ferry, qui, en réponse au propos d’un enfant kabyle auquel un inspecteur demande : « qu’as-tu à dire sur la France ? » et qui aurait répondu : « la France est notre mère-patrie ! », aurait fait le commentaire suivant : « pauvre perroquet, notre marâtre devrais-tu dire.. ».

Les bâtards de la République, voilà notre statut effectif. Des bâtards dont elle a honte, parce qu’ils sont le fruit d’une « relation malsaine » car la domination et l’asservissement des populations indigènes en furent les fondements. Avec une espèce d’injonction permanente : plie ! Accepte sans rechigner et avec reconnaissance ce qui t’es offert par notre grâce de colons, à toi l’ancien colonisé. Qualité qui est utilisée ouvertement pour justifier un traitement différencié… A ce propos, en paraphrasant jacques Brel, dans la chanson intitulée « au suivant », je me suis souvent demandé ce qui était le plus humiliant, être ancien colon ou ancienne colonisée…

J’ai tracé les grandes lignes d’un parcours classique de « français-d’origine-maghrébine », sans m’arrêter aux vexations quotidiennes infligées avec une facilité déconcertante : les noms écorchés, les regards qui vous réduisent à une représentation étriquée, mutilante, totalement fantasmée, réductrice et humiliante. Et surtout construite de toutes pièces à travers les siècles et n’ayant pour but unique que de nous museler, de nous maintenir dans des chaînes invisibles Elle s’est avérée d’une efficacité redoutable pour nous maintenir enfermés dans un statut            « d’anciens colonisés », d’esclaves consentants et reconnaissants… Certains d’entre nous en arrivent donc à se poser la question : « vivre comme un Arabo-musulman en Occident ou mourir ?... » Des images d’archives des victimes des frères Quouachi tournent en boucle. On y entend notamment Charb, l’une des victimes, qui se savait menacé, dire : « il vaut mieux mourir que vivre à genoux », propos qui vous posent un héros…pourtant ce choix devient incompréhensible et barbare lorsqu’il est fait par des individus, dont la vie entière, le quotidien est marqué par l’humiliation et la discrimination, bref par l’injustice la plus criante. Je ne justifie rien, j’essaie simplement de comprendre ce qui peut conduire à des choix aussi radicaux et auto-destructeurs. En effet, quels espoirs restent à « un jeune » après ce genre de parcours ? Quels espoirs de reconnaissance sociale lui restent-ils ? On sait depuis les travaux du jeune Hegel, repris et actualisés par Axel Honneth, (philosophe Allemand contemporain, figure de l’Ecole de Franckfort), que tous les individus, sans exception, ont un besoin impératif de reconnaissance sociale pour entretenir « une relation harmonieuse » avec eux-mêmes, et par suite avec les autres. On sait par ailleurs, que sans cette reconnaissance sociale, l’estime de soi devient impossible, alors qu’elle entretient un lien direct avec l’estime des autres. Enfin, Axel Honneth nous apprend, que « les sujets doivent être reconnus dans une société moderne en tant qu’êtres à la fois autonomes et individualisés » ainsi que d’avoir « la possibilité de se respecter eux-mêmes en tant que collectivité ». (La lutte pour la reconnaissance, folio essais 1992, page 280). Or que constate un Arabo-musulman vivant en Occident ? Le mépris, la moquerie que son groupe subit. Les Arabes et les musulmans sont régulièrement raillés, ouvertement, avec de moins en moins de retenue. Il ne se passe pas un jour, sans que son oreille torturée ne saisisse une allusion de comptoir : un racisme ordinaire et très largement partagé, occulté par les circonstances, noyé dans un noble cri de défense de la liberté d’expression. Une vertu démocratique dont « nous » n’héritons pas en nous donnant simplement la peine de naître, et qui n’irrigue pas nos veines aussi naturellement que le sang. De même qu’ « ils » n’ont pas hérité d’une incapacité génétique à goûter cette valeur fondatrices de La (notre) civilisation…

Dès lors, s’insinue chez les individus, un hiatus entre la perception qu’ils ont d’eux-mêmes, de leur identité et la représentation que leur renvoie la société où ils vivent. Ce hiatus peut générer un état pathologique tel, qu’il entraîne certaines de ses victimes (une part infinitésimale), à se rendre un jour, coupables d’exprimer leur désaccord, avec des armes de guerre à une forme d’humour qu’ils ne goûtent pas …ceux-là apportent une réponse radicale à la question de départ. « Heureux comme Dieu en France » devient pour nous « malheureux comme un Arabo-musulman en France »…voilà notre expérience d’ « anciens colonisés » pardon, de citoyens français d’origine arabe et musulmane. Les plus fragiles résolvent le problème en choisissant la mort. J’ai hier entendu un « expert » s’exprimer sur la chaîne parlementaire en ces termes : « on nous dit qu’il faut comprendre ces pauvres jeunes paumés, non, désolé je ne les comprends pas … » .Certains chuchotent même, qu’il faudrait envisager la déchéance de la nationalité … « Traitez-les comme des chiens et bientôt ils auront l’écume aux lèvres » a écrit Camus dans « La Chute ». Ce à quoi j’ajouterais : et alors ne restera plus qu’à les abattre comme des chiens enragés… A moins d’un réel sursaut démocratique, qui unirait Liberté et Justice pour tous, qui exigerait l’égalité de tous les citoyens, et qui permettrait de revitaliser notre chère démocratie, sans exclure ouvertement ou tacitement personne ; l’idéal de 89 reste donc à construire, ensemble. En sommes-nous capables ?

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