Une utopie enracinée dans le réel

L’anarchiste américain Murray Bookchin s’est appuyé sur les expériences de démocratie directe passées et présentes pour imaginer des fédérations de communes autogérées. En France, des collectifs veulent s’emparer des communes pour changer le système, tout en sachant qu’il n’y a pas de recette miracle.

"L'âge de faire", journal que je ne recommanderai jamais assez,  propose ce mois de novembre un dossier intitulé "Vive la commune !". On y parle Commune de Paris, un peu, et aussi du Rojava, de communalisme, municipalisme, démocratie directe. En voici un extrait, un article de Lisa Giachino, avec son aimable autorisation :

Une utopie enracinée dans le réel

L’anarchiste américain Murray Bookchin s’est appuyé sur les expériences de démocratie directe passées et présentes pour imaginer des fédérations de communes autogérées. Selon lui, c’est en nous émancipant politiquement et économiquement que nous pourrons résoudre la crise écologique. En France, des collectifs veulent s’emparer des communes pour changer le système, tout en sachant qu’il n’y a pas de recette miracle.

« Ici, chaque rue, chaque quartier peut créer une commune. C’est comme un gouvernement de base, élu par les habitants et révocable. L’année dernière, 2 300 communes ont été enregistrées dans le canton de Kobané. » Cet habitant du Rojava, au nord de la Syrie, témoignait en 2017 auprès du Monde Diplomatique (1). Dans cette région dévastée par la guerre contre l’Organisation État islamique, les Kurdes réalisent, depuis 2014, la première mise en œuvre concrète du municipalisme libertaire prôné par l’anarchiste américain Murray Bookchin : une fédération de communes anticapitalistes, féministes, laïques et radicalement démocratiques (lire page 9).

En attaquant le Rojava, le 9 octobre, l’armée turque semble donner raison à Vincent Gerber et Floréal Romero, qui écrivent dans un livre consacré à Murray Bookchin : « On dit souvent du peuple qu’il est incapable de décider ou de faire preuve de raison, mais l’Histoire nous montre que, si de tels modèles ont pris fin, c’est toujours en raison d’intervention de forces étrangères ou de l’action homogénéisatrice et centralisatrice du développement de l’État-nation. » Si l’on peut espérer que la révolution du Rojava se poursuivra malgré l’invasion turque, d’autres expériences de démocratie directe n’ont pas survécu à la répression et au centralisme : Commune de Paris de 1871 ; Espagne anarchiste de 1936-1939 ; autogestion montagnarde, du Moyen Âge à la Révolution française, dans les Escartons du Piémont et du Briançonnais… Quelques-unes durent encore, comme les Town meetings, assemblées locales citoyennes du Vermont, aux États-Unis. À ceux qui objectaient que ses idées étaient trop utopiques, Murray Bookchin répondait qu’elles se basaient « sur des traditions démocratiques profondément enracinées ».

 

Débattre de visu

Formé au marxisme dès l’enfance, orateur de rue pendant son adolescence, ouvrier syndicaliste et trotskyste dans sa jeunesse, puis anarchiste et écologiste, Murray Bookchin (1921-2006) était un animal politique autodidacte, qui a « consacré sa vie à trouver une solution de rechange à la société capitaliste actuelle », écrit Janet Biehl, l’une de ses plus proches collaboratrices. À la différence de beaucoup d’anarchistes, il pensait que des institutions politiques sont nécessaires, à condition qu’elles soient libératrices. Il estimait également qu’il est impossible de changer notre rapport à la nature sans résoudre les dominations de notre société : hiérarchies sociales, politiques et économiques, inégalités de genres et de races, rapports entre la ville et la campagne… Sa pensée s’articule autour de deux grandes idées, l’écologie sociale et le municipalisme libertaire, ou communalisme. Il imagine la commune comme un espace à échelle humaine, dont les habitant·es peuvent débattre de visu, se sentent directement concernés par la politique locale, et prennent en main l’économie pour répondre aux besoins qu’ils ont eux-mêmes définis. Lorsque les enjeux dépassent l’espace communal, il propose que les communes se fédèrent librement pour coopérer.

Longtemps méconnu, le municipalisme libertaire est devenu plus populaire lorsque Abdullah Öcalan, l’un des leaders kurdes du NKP, s’est emparé depuis sa cellule de prison de cette théorie pour la concrétiser au Rojava. Aujourd’hui, le travail de Murray Bookchin fait partie des inspirations des assemblées citoyennes qui fleurissent en France. Dans le sillage de Saillans, village de la Drôme qui fonctionne en commissions d’élu·es et d’habitant·es, le collectif La belle démocratie réunit plus d’une trentaine de groupes locaux.

Une bonne partie des idées développées dans le manifeste de La belle démocratie fait écho aux écrits de Bookchin. S’y ajoutent les « outils d’intelligence collective », qui permettent de construire des décisions en intégrant les divergences du groupe et sans recourir au vote. La belle démocratie propose d’investir les lieux officiels de décision, pour y insuffler « une démocratie vivante articulée à toutes les échelles territoriales ». Régulièrement, elle coorganise un festival avec l’une des assemblées locales membres du collectif. Les 22 et 23 juin, c’était au tour de Seyne-les-Alpes, village de 1 300 habitant·es. Au programme : des ateliers, conférences, témoignages, en vue de « prendre le pouvoir pour le partager » aux municipales.

 

Politisation et dépolitisation du local

Après le repas du dimanche, les participant·es s’assoient sur l’herbe pour écouter Guillaume Gourgues, chercheur en sciences politiques, dessiner un panorama des politiques communales depuis le XIXe siècle. « On est dans une période de redécouverte du municipalisme, observe-t-il. Il peut y avoir derrière différents projets politiques, mais l’idée commune, c’est de mettre en œuvre des politiques de rupture : si réforme radicale il y a, elle passera avant tout par le local. Ce n’est pas une idée neuve. On a déjà connu des cycles de politisation et dépolitisation du local. »

La France a vécu à la fin du XIXe siècle une « grande vague de socialisme municipal ». À la suite de Roubaix, où une liste ouvrière « collectiviste » arrache en 1892 la mairie aux patrons de l’industrie, les communes construisent des dispensaires mutualistes et des logements bon marché, ouvrent des cantines scolaires et des crèches. Certaines de leurs mesures sont retoquées par les préfectures, mais les municipalités rusent : plusieurs d’entre elles intègrent un avocat au personnel municipal, afin d’offrir des consultations judiciaires gratuites aux ouvriers et contrer l’arbitraire des employeurs. (2)

À partir des années 20 et jusqu’après la seconde guerre mondiale, les communistes s’emparent à leur tour de communes industrielles, portuaires, et d’une grande partie de la région parisienne, qu’ils dirigeront pendant plusieurs décennies avec des réalisations restées dans les mémoires : colonies de vacances, centres de santé, sport et culture pour tous…

Cependant, tandis que le communisme municipal s’institutionnalise, partout en France, « le local devient un lieu neutre, dépolitisé où l’on gère les choses, indique Guillaume Gourgues. Les municipales de 1977, après lesquelles des villes comme Grenoble refusent les autoroutes, les centrales nucléaires et la privatisation, n’inversent pas la tendance. C’est le règne des "technotables". On fait comme s’il n’y avait que deux camps : les bons moyens de gestion, et les mauvais moyens de gestion. Reconquête des centre-villes, tramway, festivalisation de la culture… Les mêmes recettes sont appliqués partout. »

 

Trois façons de résister

L’État pousse à la spécialisation des territoires. « Jusque dans les années 70, l’aménagement était un outil d’équité. Dans les années 80, on a parlé de développement local, ce qui a préparé la 3e phase des années 2000 : la compétitivité, analyse Guillaume Gourgues. Les territoires courent après des labels, comme French Tech, pour essayer de capter les financements. Lyon en est un exemple mondial : l’agglomération est le véhicule d’une stratégie de croissance très agressive pour attirer des financements. Pendant ce temps, des questions sont complètement mises de côté, comme la ségrégation urbaine. » Face à cette mise en compétition assumée, « émerge l’idée que c’est de notre responsabilité d’opposer une résistance farouche à cette manière de gouverner nos territoires », constate le chercheur, qui décrit trois façons de résister.

La première, la plus radicale, est « un communalisme qui tend vers la fédération anarchiste, influencé par Marinaleda, en Espagne, et le Rojava. La commune est un lieu de rupture totale avec le système, qui cherche à empêcher l’émergence de l’État et la hausse de la représentativité ». Ce gouvernement autogestionnaire réussit à s’installer dans des circonstances particulières : guerre au Rojava, rébellion armée au Chiapas… ou occupation de terres à Notre-Dame-des-Landes.

Ailleurs, s’organise « la conquête de la ville telle qu’elle existe, par des listes citoyennes. Il s’agit de prendre le cadre des institutions pour en faire tout autre chose que la gestion autocrate et néolibérale des territoires », indique Guillaume Gourgues. En Espagne, les Indignados ont réussi, le temps d’un mandat. Et à Grenoble, la démocratie participative n’a pas empêché l’adoption d’un plan local d’austérité non participatif.

 

« On tombera sur un os, mais il faut y aller »

Enfin, il y a ces élu·es qui décident de changer de politique, pas forcément de manière participative. Guillaume Gourgues cite le cas de Vitry-le-François, dans la Marne. Fatiguée de courir vainement après une impossible croissance, cette ville de 13 000 habitant·es a décidé de planifier son rétrécissement dans une perspective de transition écologique.

Face aux militant·es de Seyne-les-Alpes, l’universitaire conclut qu’il n’y a ni formule magique, ni voie royale. « Quoiqu’on fasse, on tombera sur un os. Mais il faut y aller, et contribuer à toutes ces alternatives au néolibéralisme qui se dessinent à l’échelle de la planète. » Assis avec les autres, Tristan Rechid, l’un des initiateurs de l’expérience de Saillans, confirme : « Saillans a changé le monde, mais n’a rien résolu. Ce n’est pas un modèle à suivre, mais un déclencheur. » Tristan Rechid parcourt la France pour accompagner les collectifs qui veulent présenter une liste participative aux municipales. Il les encourage à dessiner leur propre schéma de fonctionnement communal, afin que « le rôle de l’élu soit de permettre aux habitants de décider ». Les listes qui réussiront à être élues devront ensuite affronter la réalité : le système dans lequel nous vivons n’est pas fait pour que les citoyen·nes aient le temps de gérer politiquement leur cité. Vouloir changer les communes, c’est donc vouloir changer le système. Murray Bookchin imaginait une société qui ne produirait que le nécessaire et le distribuerait équitablement. Libérés du travail inutile, des besoins artificiellement créés et de la peur de manquer, les humains pourraient ainsi s’épanouir dans leur citoyenneté, qui « doit devenir un art créateur qui fasse appel au désir profondément humain d'expression de soi au sein d'une communauté politique pleine de sens » (4).

 Lisa Giachino

(1) Une utopie au cœur du chaos syrien, Mireille Court et Chris Den Hond, Le Monde Diplomatique, septembre 2017.

(2) Auteur de la thèse Le consensus participatif. Les politiques de la démocratie dans quatre régions françaises, 2010 (CNRS, PACTE).

(3) Les socialistes, la question communale et l’institution municipale, le cas de Roubaix à la fin du XIXe siècle, Rémi Lefebvre, Cahiers Jaurès, 2005, n°177-178, en libre accès sur www.cairn.info

(4) De l’urbanisation aux cités, Murray Bookchin, 1995. Extrait traduit et disponible gratuitement sur internet : http://www.fichier-pdf.fr/2015/07/04/catalogue31/catalogue31.pdf

 

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