LA POURSUITE DU POUVOIR !

Qu'entendons-nous par pouvoir? Chaque individu et chaque groupe recherchent le pouvoir: pouvoir personnel, ou pour un parti, ou pour une idéologie. Mais le parti ou l'idéologie ne sont que le prolongement de soi-même. Il y a le pouvoir de l'efficacité et sa nature impitoyable, et le pouvoir de la machine entre les mains de quelqu'un autre, l'exploitation qu'exerce celui qui est rusé sur celui qui est stupide, le pouvoir de l'argent, le pouvoir du nom et du mot, et le pouvoir de l'esprit sur la matière. Nous voulons tous une certaine forme de pouvoir, que ce soit sur nous-mêmes ou sur les autres. Ce besoin de pouvoir suscite une certaine forme de bonheur, une gratification qui n'est pas trop transitoire. Mais le pouvoir du renoncement n'est pas différent du pouvoir de la richesse. C'est le désir intense de la satisfaction, du bonheur, qui nous pousse à rechercher le pouvoir. Et qu'il en faut peu pour nous satisfaire! C'est la facilité avec laquelle nous atteignons une certaine forme de satisfaction qui nous aveugle. Toute forme de gratification finit par nous aveugler. Pourquoi recherchons-nous ce pouvoir? Cette recherche du pouvoir n'est-elle qu'à un seul niveau de notre être? N'est-ce pas une quête intérieure en même temps qu'extérieure? Pourquoi? Pourquoi avons-nous le culte de l'autorité, qu'elle provienne d'un livre, d'une personne, de l'État ou d'une croyance? Pourquoi ce besoin de s'accrocher à quelqu'un ou à une idée? Il fut un temps où nous étions dominés par l'autorité du prêtre, et c'est maintenant l'autorité de l'expert, du spécialiste. N'avez-vous pas remarqué de quelle façon vous traitez celui qui porte un titre, qui a une position, le chef d'entreprise? Le pouvoir sous une certaine forme semble dominer notre vie: le pouvoir de l'un sur plusieurs, l'utilisation de l'un par l'autre, ou l'usage mutuel. Nous nous servons les uns des autres pour notre satisfaction mutuelle. La structure de la société actuelle, qui est notre relation les uns avec les autres, repose sur le besoin et l'utilisation. Vous avez besoin des votes pour accéder au pouvoir ; vous utilisez les gens pour obtenir ce que vous voulez et ils ont besoin de ce que vous promettez. La femme a besoin de l'homme et l'homme de la femme. Nos relations actuelles sont basées sur le besoin et l'utilisation. La violence est inhérente à ce type de relation, et c'est pourquoi la violence est la base de notre société. Aussi longtemps que la structure sociale reposera sur le besoin et l'utilisation mutuels, elle ne pourra qu'être violente et en rupture continuelle. Et aussi longtemps que j'utilise quelqu'un d'autre pour ma satisfaction personnelle, ou pour réaliser une idéologie à laquelle je me suis identifié, il ne peut en résulter que la peur, la méfiance et l'opposition. La relation devient alors un processus d'auto-isolement et de désagrégation. Tout cela est douloureusement évident dans la vie de l'individu et dans le monde des affaires. le besoin social devient alors nécessité psychologique et la relation a subi un changement radical. C'est ce besoin psychologique et cet usage de l'autre qui donnent lieu à la violence et à la douleur. Le besoin psychologique suscite la quête du pouvoir et le pouvoir est alors utilisé comme gratification aux différents niveaux de notre être. L'homme qui est ambitieux, qu'il s'agisse de lui ou de son parti, ou qui veut réaliser un idéal est de toute évidence un facteur de désagrégation sociale. Chaque individu, chaque groupe et chaque idéologie essaie d'avoir le dessus et entretient ainsi la cruauté et la violence. Il ne peut y avoir création qu'en la paix. Mais où est la paix dans l'utilisation réciproque? Parler de la paix est un profond mensonge tant que notre relation avec une ou plusieurs personnes repose sur le besoin et l'utilisation, car cela ne peut déboucher que sur le pouvoir et la domination. Le pouvoir de l'idée et le pouvoir de l'épée sont semblables: tous deux sont destructeurs. L'idée et la croyance dressent l'homme contre l'homme, tout comme l'épée. L'idée et la croyance sont véritablement des antithèses de l'amour. La recherche du pouvoir n'est-elle pas l'une des façons les plus respectables et les plus reconnues de nous fuir nous-mêmes, de fuir ce qui est? Nous essayons tous d'échapper à notre propre insuffisance, à notre pauvreté intérieure, à la solitude, à l'isolement. Le quotidien est déplaisant, mais la fuite est parée de séductions très tentantes. Imaginez ce qui aurait lieu si vous étiez sur le point d'être dépouillé de votre pouvoir, de votre position, de votre fortune si difficilement amassée. Vous vous y opposeriez, n'est-ce pas? Ce qui explique tout le spectacle extérieur dépourvu de contenu, privé de cette inaliénable richesse intérieure. Vous avez besoin de ce spectacle extérieur, et les autres aussi, et c'est de ce conflit que naissent la haine et la peur, la violence et la décadence. Vous êtes, avec votre idéologie, aussi insuffisant que l'opposition, et vous vous détruisez mutuellement au nom de la paix, du bien-être social, de l'emploi bien réparti, ou au nom de Dieu. Et comme presque tout le monde souhaite ardemment avoir le dessus, nous avons construit une société de violence, ou règnent conflits et inimitiés . Krishnamurti

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