La laïcité est-elle devenue une nouvelle religion?

Le troisième extrait du film Iranien évoque la question de la laïcité. En France, nous avons plus souvent l'habitude d'évoquer la place que réserve la laïcité aux différentes religions, ici, c'est l'inverse qui s'opère. 

IRANIEN * Extrait 3 - La société idéale est-elle laïque ? * [Au cinéma le 3 décembre 2014] © Zedlongsmetrages

Le troisième extrait du film Iranien évoque la question de la laïcité. En France, nous avons plus souvent l'habitude d'évoquer la place que réserve la laïcité aux différentes religions, ici, c'est l'inverse qui s'opère. Le réalisateur Mehran Tamadon, athée et laïc, essaye de créer un espace pour les non-croyants dans la République islamique d'Iran. Nous avons montré ce troisième extrait à plusieurs personnalités, chercheurs, journalistes, et leur avons demandé d'y réagir. Ainsi, nous avons récolté différents avis qui nous permettent de dresser un panorama des positions qui existent en France, autour de la question :


LA SOCIÉTÉ IDÉALE EST-ELLE LAÏQUE ?

 


 

• On voile d'un côté et on dévoile de l'autre

Cet échange pose une question de fond, fil conducteur du film, qui est celle des prérogatives et la surface politiques de la majorité, c’est à dire celle des libertés.

La laïcité que les théocrates iraniens définissent comme une idéologie, reflète la volonté de la majorité politique issue d’un vote populaire, tout comme les règles islamiques qu’ils imposent à l’ensemble de la société. Néanmoins, une telle remarque ne saurait masquer les difficultés qu’ils éprouvent face à la position libérale de Tamadon.

Un avantage - décisif - qu’il évite fort judicieusement d’associer à la laïcité en France, dont la tradition libérale – celle brillamment défendue par Aristide Briand en 1905 – tend à s’effriter aux dépens des femmes musulmanes.

Entre le régime iranien qui oblige toutes les femmes à se voiler, et l’Etat français qui impose le contraire dans certains de ces espaces, c’est une même question qui est posée et que traite magistralement Mehran Tamadon, celle des libertés et des frontières de la démocratie.

Marwan Mohammed // Sociologue

Co-auteur d'Islamophobie. Comment les élites fabriquent le problème musulman (avec Abdellali Hajjat, La Découverte, 2013).

 

 

• La méconnaissance entourant le principe de laïcité est considérable

« Dans notre société à vif, certains semblent penser que la laïcité a le devoir de résoudre tous les maux, y compris ceux qui supposent des politiques publiques ambitieuses en matière d’intégration, de mixité sociale, urbaine, scolaire et d’accès à la culture, seules véritablement efficaces contre les dérives communautaristes.

Non, la laïcité, ce n’est pas la neutralité de tous les citoyens, c’est au contraire la garantie donnée à chacun de croire ou de ne pas croire et de l’exprimer dans les limites de l’ordre public. C’est de l’histoire de France que découle la laïcité. Une histoire traversée par des guerres de religions et des persécutions contre les protestants et les juifs qui nous rappelle combien la liberté de conscience garantie par la laïcité est un formidable acquis de la République.

La laïcité n’est pas une idéologie. Mais il est vrai que certains débats ont pu laisser penser que ce principe en était devenue une. En Belgique, la laïcité est une conviction, « organisée ». Mais en France, cela ne serait pas conforme à la laïcité, principe constitutionnel et définie, pour l’essentiel, par la loi du 9 décembre 1905. Cela a été dit, la laïcité n’est pas une conviction ou une opinion mais le cadre qui les autorise toutes. C’est un principe qui permet le vivre ensemble : que l’on soit croyant ou non, on est laïque en ce sens où on accepte que chacun croit ou ne croit pas, l’exprime ou ne l’exprime pas. 

Dans le documentaire, un mollah pose la question : « ma fille veut aller voilée dans les universités françaises, vous l’autorisez ? ». La réponse est oui. La loi de 1905 ne s’applique pas aux usagers mais aux représentants de l’administration, cela a été dit, pour assurer leur impartialité.

Mehran Tamadon précise que le port du voile n’est en revanche pas autorisé dans les écoles. La loi du 10 février 2004 a effectivement étendu le principe de neutralité aux seuls élèves du primaire et du secondaire. Elle a été votée suite au rapport de la commission Stasi qui constatait d’une augmentation des pressions à caractère confessionnel au sein des établissements scolaires publics. L’objectif était de garantir aux élèves la possibilité d’acquérir librement, à l'école, au collège et au lycée les savoirs indispensables leur permettant de se forger leur propre opinion et d'agir en toute conscience.

L'université, c'est ensuite l'utilisation de ces outils, transmis avant le baccalauréat, pour développer ses connaissances dans un espace de grande liberté d'expression et où la diversité permet le dialogue et l'ouverture à l'autre. »

Jean-Louis Bianco et Nicolas Cadène // Président et Rapporteur général de l'Observatoire de la Laïcité

 

 

• Un Martien au pays des Mollahs

Le film de Mehran Tamadon aurait pu être titré " Un Martien au pays des Mollahs ", car ce n’est pas tant de l’hostilité ou du mépris qui rythme la rencontre inédite entre un réalisateur iranien, athée proclamé, et des personnalités religieuses, que la surprise et l’étonnement. Bien que les protagonistes de la scène partagent en commun la langue (le persan), la nationalité (iranienne) et l’histoire (la génération post-Révolution islamique), tout au départ semble les opposer dans les valeurs, les principes et les styles de vie. Et pourtant, au fil du temps, le dialogue se noue, la confiance prend le pas sur la défiance, la volonté de compression mutuelle sur la certitude des dogmes. Pour preuve, cette " leçon de laïcité " délivrée sur un ton magistral par le réalisateur, espérant convaincre ses interlocuteurs croyants des atouts de la neutralité religieuse sur la religion d’Etat : au départ, un face à face surréaliste qui évolue progressivement vers un débat avec arguments et contre-arguments : " votre " laïcité ne serait-elle pas, elle, aussi une forme de " religion " ? 

Au final, se dégage cette impression qu’au-delà des positionnements dogmatiques et des jeux de rôle qu’endossent consciemment ou inconsciemment les protagonistes du film, c’est bien l’espace de confrontation pacifique qui créée les conditions du dialogue et du vivre ensemble : la laïcité serait davantage une praxis qu’une théorie et à vouloir l’ériger en principe absolu, on risque de la transformer en dogme et en idéologie, en " laïcité d’Etat " au détriment d’une " laïcité existentielle " respectueuse de l’Autre. A l’inverse, les gardiens de la " religion d’Etat " se voient également repousser dans leurs retranchements, finissant par reconnaitre du bout des lèvres que leur croyance supposée universelle est d’abord une œuvre humaine en tension permanente avec la référence divine. 

Si au début du film, la question qui parait obsédée le spectateur est " Comment peut-on être athée au pays des Mollahs ", au terme de la projection, elle connait une forme de retournement symbolique : " Comment peut-on être Mollah au pays de la laïcité ? ". 

Il convient de saluer, enfin, la posture audacieuse du réalisateur qui ose se proclamer publiquement " athée ", posture qui nous semble bien plus fertile que celle de " musulman laïque " ou de " musulman modéré ", finalement très conformiste et peu encline à clarifier les positions des uns et des autres.

Vincent GEISSER // Chercheur au CNRS, Institut Français du Proche Orient de Beyrouth

 

 

• La laïcité ne doit pas être vidée de son sens

Une société qui sépare le pouvoir politique, l'éducation, le culturel, le juridique et l'espace citoyen du religieux, oui, c'est sans doute pour moi une condition essentielle à l'épanouissement tant individuel que collectif qu'une société devrait favoriser, voire garantir. Oui, c'est un idéal, ce qui ne veut pas dire que d'autres formes d'équilibre entre la société et le religieux ne puissent exister. Et c'est un idéal qui, à l'instar de bien d'autres, peut être perverti et, de ce fait, vidé de son sens. 

Pour autant, je ne pense pas qu'on doive cantonner le religieux à un espace fermé (un lieu de culte, un foyer...) : il est sain que celui-ci s'exprime, lorsque le libre choix n'est en rien entravé et, bien entendu (mais cela est valable dans bien des domaines) où il ne contredit pas les règles de l'espace commun. Des règles qui, par ailleurs, ne sauraient être figées, mais être en phase avec l'évolution des sociétés, comme toute règle se doit de l'être pour continuer à avoir du sens. Enfin, l'échange, le débat, l'expression et la comparaison des approches, des philosophies, des ressentis, des croyances et des incroyances devrait, dans tous les cas de figure, être initiée ou encouragée, car ils sont de formidables moteurs pour interpeller nos certitudes. Pour réfléchir ensemble.

Marc Cheb Sun // Auteur, éditorialiste - D'ailleurs et d'ici ! L'affirmation d'une France plurielle (Éditions Philippe Rey, 2014).

Www.marc-chebsun.com / www.differentnews.org

 

 


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