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Billet de blog 19 nov. 2014

Encore plus proche de tes ennemis

Dialoguer avec son ennemi, est-ce lui offrir une tribune ?

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© Zedlongsmetrages

Dialoguer avec son ennemi, est-ce lui offrir une tribune ?

C'est la question que pose le quatrième extrait d'Iranien.
Le problème n'est pas nouveau, mais il est plus que jamais d'actualité. On se souvient du livre Peut-on tout dire ? (Éditions Mordicus) co-écrit par Bruno Gaccio et Dieudonné M'bala M'bala, de Dialogues désaccordés (Éditions Blanche) l'échange épistolaire entre Éric Naulleau et Alain Soral, et plus récemment du documentaire de Serge Moati " Adieu Le Pen " qui dresse le portrait de l'ancien leader du Front National. À chaque fois le même reproche résonnait, pourquoi dialoguer avec ces personnes et offrir une tribune à leurs idées jugées extrêmes.

Le réalisateur Mehran Tamadon n'échappe pas à la règle. Nombreux sont ceux qui lui reprochent d'avoir discuté avec des mollahs, partisans de la République islamique d'Iran, pire, de leur avoir offert l'hospitalité pendant 48h.

Nous avons proposé à différentes personnalités d'exprimer leur point de vue autour de la question :

DIALOGUER AVEC SON ENNEMI, EST-CE LUI OFFRIR UNE TRIBUNE ?


• Donner la parole, ce n'est pas donner raison

Peut-on dialoguer avec ceux qui ne pensent pas comme nous ? Cela en vaut-il la peine ? 
Il y a de la douleur à ne pas se faire entendre, ou devoir écouter ce qui va à l’encontre de nos idées. Mehran Tamadon ouvre la porte : il reçoit chez lui quatre mollah dont il ne partage pas les convictions. Donner la parole à des hommes dont les idées sont extrémistes n’est pas leur donner raison, ni les aider à transmettre leur idéologie; " Cela fera un prédicateur de plus en France " dit l’un d’eux. 
Ceux qui ne partagent pas leurs conception de la vie, de la mort, de l’amour, de la relation entre homme et femme seront touchés par la patience et la sincérité de Mehran Tamadon : son audace d’affirmer qui il est. Il lui faut un grand courage pour rester aussi calme, tout en n’étant pas dupe du comportement de ses adversaires, de la manipulation dont il est l’objet dans cette joute verbale. Son rire est salutaire face à ceux qui trouvent leur intérêt à garder le pouvoir plutôt qu’à se dévoiler, et ne démontrent rien si ce n’est de vouloir prouver que l’autre a tort : " vous posez des limites à l’autre, vous êtes intolérant, un dictateur ", lui dit-on. 
Le dialogue s’interrompt pour se poser sur la forme et non plus sur le fond. Mehran Tamadon aura tenté le possible chemin de l’un vers l’autre; ne faut-il pas aller au bout d’une expérience pour en toucher les limites. Il a su faire de cette expérience un pas essentiel vers un " vivre ensemble " qui concerne chacun de nous. Ce film est important.

Catherine Bensaïd // Psychiatre, psychanalyste

Co-auteur de Qui aime quand je t’aime (avec Jean Yves Leloup, Éditions Albin Michel), et co-auteur de L’autre, cet infini (avec Pauline Bebe, Éditions Robert Laffont)

• L'Autre au cinéma

Filmer autrui, c’est quand même la grande affaire du documentaire… Et filmer l’autre dans sa différence, c’est aussi parfois représenter l’ennemi. Intime, politique, religieux.
De Rithy Panh (Duch) à Joshua Oppenheimer (The Act of Killing), de Jean-Louis Comolli (Marseille contre Marseille) à Jean-Stéphane Bron (L’expérience Blocher), nombreux sont les cinéastes à s’aventurer ainsi en terrain " hostile ". 
L’entreprise est périlleuse et elle pose, peut-être plus que dans d’autres films, des questions de cadre (et de cache), de mise en scène de la parole et de mise en jeu des corps, de (dé)construction des discours, de montage, de hors-champ, de distance, de liberté. 
Approcher et accueillir l'ennemi dans un documentaire, c'est sans doute surtout accepter d'être dé-rangé, ébranlé dans ses propres certitudes. Robert Kramer disait à ce sujet : " C’est très difficile de filmer l’ennemi, parce que ce qui nous intéresse, c’est la partie de l’ennemi qui est en nous ". 
Ce défi, parfois déroutant et souvent complexe, est celui que tente de relever Mehran Tamadon dans Iranien.

Cédric Mal // Journaliste, fondateur et directeur de la publication du Blog documentaire.

• De la méfiance mutuelle

© 

Aurel // Dessinateur de presse (Le Monde, Politis, Yahoo!)

www.lesitedaurel.com 

• Filmer " contre " et filmer " avec "

Par leur caractère ludique, ces mises en situation pemettent également de déjouer les pièges d'une opposition trop frontale, d'une joute rhétorique qui contraindrait le spectateur à départager un vainqueur et un vaincu.
S'ouvrir à l'autre et espérer en retour qu'il fera de même, tel était déjà le pari du documentariste dans son premier long-métrage, Bassidji (2010), tentative de dialogue avec les miliciens du régime. Si Mehran Tamadon a réussi à convaincre quatre molmahs de se laisser filmer, c'est précisément en se montrant ouvert à la discussion.
Dans Iranien, il filme " contre " (les deux camps sont bien établis, sans complaisance ni compromission) mais il filme aussi et surtout " avec ". On comprend alors mieux la patience du cinéaste à l'écran, sa volonté de capter des instants du quotidien ou des scènes familiales. Cette relation si particulière entre les deux camps, mélange de défiance, d'attention, d'empathie et parfois d'intimidation constitue la richesse du film.
En tant que documentariste, Mehran Tamadon travaille sur la bonne distance : " Si on s'éloigne trop, on devient cynique, si on se rapproche trop, on devient complaisant " explique-t-il. La bonne distance, c'est celle que le réalisateur instaure vis-à-vis de ses adversaires, mais également de lui-même en tant que personnage : jamais il ne cherche à occulter ses difficultés ou ses hésitations, les moments où il est mis en difficulté par la logique des mollahs. C'est d'ailleurs dans ces moments de creux, de défaillance, que le spectateur est le plus actif, et le film le plus intéressant.

Suzanne de Lacotte // Titulaire d'une thèse en esthétique, intervient dans le cadre de projets d'éducation à l'image avec l'association Les Soeurs Lumières


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