Arrière-cuisines de la "semaine du goût"

Comment les lobbies du sucre et de la bouffe en boîte ont inventé la "semaine du goût"…

Ce lundi 12 octobre a débuté "la Semaine du goût", une opération savamment orchestrée qui se veut « cause nationale », œuvre de bienfaisance autant que riposte à la malbouffe et retour aux bons produits authentiques. Mais l’envers du décor est moins ragoûtant. Cette « approche ludo-éducative de l’alimentation », dont la 26e édition se déroule jusqu'au 18 octobre, c’est surtout du pain béni pour les betteraviers et raffineurs de saccharose, unis au sein du Centre d’études et de documentation du sucre (Cedus).

lardon-macdo © Lardon / Zélium lardon-macdo © Lardon / Zélium
Comment les lobbies du sucre et de la bouffe en boîte ont inventé la "semaine du goût"… Ce lundi 12 octobre a débuté "la Semaine du goût", une opération savamment orchestrée qui se veut « cause nationale », œuvre de bienfaisance autant que riposte à la malbouffe et retour aux bons produits authentiques. Mais l’envers du décor est moins ragoûtant. Cette « approche ludo-éducative de l’alimentation », dont la 26e édition se déroule jusqu'au 18 octobre, c’est surtout du pain béni pour les betteraviers et raffineurs de saccharose, unis au sein du Centre d’études et de documentation du sucre (Cedus).

D’abord « Journée du goût » devenue « semaine », le concept est en effet né en 1990 du cerveau caramélisé de ces industriels, sans doute pour faire la nique à ces salauds de diabétiques obèses. Le Cedus, à l'origine du site propagandiste lesucre.com, s’emporte sans cesse contre les « tirs croisés contre le sucre », au « décalage entre les arguments dénigrants et les réalités » et aux « anathèmes ne reposant souvent que sur l’émotion et la rumeur » (1).

Depuis le début, l’Éducation nationale s’est associée à ce te semaine du bon goût vantant patrimoine culinaire et métiers de bouche (lire plus loin). Dans les cantines scolaires, les lardons à qui l’on sert toute l’année de la merde en liaison froide, réchauffée sur place trois jours après leur cuisson à l’usine, bénéficient cette semaine-là de plats juste un peu plus colorés, mieux présentés, voire un poil exotiques. Au mieux, un cuistot du coin, voire un pâtissier ou un chocolatier, vient causer sucré-salé, amer-acide aux mômes. Sans leur dire que du sucre, l’industrie en met partout – du boudin au pain en passant par les carottes râpées et la vinaigrette industrielle.

Outre le lobby sucrier, la semaine du goût est sponsorisée par l’Association nationale des industries alimentaires (Ania), regroupant tous les gros syndicats patronaux du secteur. Jean-Philippe Girard, son président, est PDG d’Eurogerm, une PME qui vend adjuvants et « améliorants de panification », optimiseurs de goût et de couleur pour pains et barres céréalières, et autres prémix pour faire chauffer des viennoiseries prémâchées. Son prédécesseur était un homme de Danone.

Tous œuvrent pour l’uniformisation du goût industrialisé… hors « semaine du goût », bien sûr. Le reste du temps, l’Ania combat comme la peste l’étiquetage des produits via un code couleur donnant une info nutritionnelle aux consommateurs. Au hasard, dans les fédérations membres de l’Ania, on trouve les fabricants de margarine, d’« amidons modifiés », de « caramels colorants » (produits en chauffant sucres et dérivés ammoniacaux pour teinter sodas, bière et « produits boulangers », jus de viande ou mélanges d’épices). Ou le Sifco, Syndicat des industries françaises de « coproduits animaux » (sic), qui raclent les déchets d’abattoirs, ensuite broyés, fondus et recyclés en graisse de porc bourrée d’antioxydants ou en farines dites « protéines animales transformées », qui incluent sang de porc et plumes de volaille concassées que l’on sert ensuite dans les élevages de truites, bars et daurades.

Parmi les marques ou organismes qui se gargarisent d'être des amies du "goût", en 2015 [lire ici la liste savoureuse de ses "partenaires"], citons en vrac les supermarchés Lidl, le café industriel Nespresso, le beurre Président (groupe Lactalis), les restos Campanile et… la Fédération des chasseurs.

Le bon goût de l'oseille

Pour la protéger des prédateurs qui voudraient la bouffer toute crue, la « Semaine du Goût ® » est une vraie marque, avec son petit R dans la rondelle. L’agence de com’ Le Public Système est chargée de revendre le label par petits bouts, délivrant des « licences de marques » facturées entre 1.000 et plus de 100.000 euros (2), selon le type d’utilisation, à des entreprises avides d’adjuvants promotionnels. semaine-roumanie

 

Cette registered trademark est une marchandise exportable, qui a déjà trouvé asile en Chine depuis 2010 et en Roumanie l’année suivante. Patronnée par l’ambassade de France à Bucarest, la Sărbătoarea Gustului rameute des chefs français médiatiques qui, sous couvert de promotion de la french touch gourmande, renforcent surtout leur notoriété personnelle. La déclinaison roumaine dégueule de sponsors obèses comme les multinationales Carrefour et ses rayons regorgeant de produits industriels, l’américain Whirlpool et sa came électroménagère… et même les rasoirs et stylos jetables Bic, dont on peine à distinguer le rapport avec la choucroute ! La Roumanie, rappelez-vous, c’est ce beau pays d’où est partie la bidoche de canasson, blanchie en France sous forme de pseudo bœuf pour fourrer moussakas et lasagnes surgelées, révélant d’invraisemblables circuits de la viande en Europe (Roumanie, France, Royaume-Uni, Allemagne, Suisse, Pays-Bas, Suède et Norvège), et l’usage débectant du « minerai », méchant mix de déchets de muscles, d’os, de collagène, de bouts de gras grattés sur les chutes d’abattoirs. Le dégoût et les couleurs, ça ne se discute pas.

Nicolas de la Casinière

(1) Edito de Bruno Hot, président du Cedus, dans « Grain de sucre », mai 2015.
(2) Les Echos, 16/10/2013.

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L'école sucralisée

Jadis, l’école tenait la pub à distance. Depuis 1990, le lobby sucrier y a son rond de serviette grâce à la « Semaine du Goût ». En octobre 2013, L’Éducation nationale a même signé un partenariat avec le Cedus pour faire l’« éducation nutritionnelle » des bambinos, version « prévention du surpoids et de l’obésité ». Comme si on confiait à l’industrie du tabac la prévention du cancer des poumons dans les écoles ! Six mois après, devant le tollé, le ministère a retiré au Cedus un sucre d’orge (les cours de nutrition dans les écoles) tout en lui laissant la sucette (la formation des enseignants par des « stages » en entreprise et un partenariat avec l’enseignement professionnel).

Ce lobby betteravier est capable d’écrire : « La controverse sans fin sur les causes de l’obésité, du diabète de type 2, des cancers, réduite selon les époques à trop de gras ou trop de sucres, fait une nouvelle fois l’objet d’une dramatisation des risques et d’un jeu malsain sur les peurs alimentaires » tout en jouant les victimes de la « diabolisation du sucre » (1). Avec de tels conseillers faux culs, l’addiction aux friandises a de beaux jours devant elle. Le Cedus défend son bout de gras en se sucrant sur ses parts de marché : on voit mal un lobby qui revendique « plus de 3,5 millions d’enfants touchés en 24 ans » (2) jouer contre ses propres intérêts…

Et entre lobbies, on se ménage. En novembre 2006, les sucriers lancent une pub jouant la carte anxiogène pour dénoncer les produits sucrants de remplacement (3), qui piquent des parts de marché au jus de betterave cristallisé. Danone menace de porter plainte, puis remballe son référé après que le Cedus ait fait de même avec sa pub. Bilan : armistice signé, avec promesse des champions de la bouffe industrielle de renoncer à tout dénigrement du sucre dans sa com (4). Autant de doigts d’honneur (enrobés de confiture ou de Nutella) adressés aux campagnes de santé publique sur la nutrition.

NLC

(1) Cf lesucre.com, rubrique alimentation-santé.
(2) Grain de sucre, revue du Cedus, n°32, janvier 2014.
(3) Epaississants de synthèse, émulsifiants, gélifiants ou édulcorants divers : xanthane, polydextrose, ou encore l’additif E959, de son petit nom NHDC (néohespéridine dihydrochalcone).
(4) LSA, 2 octobre 2006.

(Articles extraits du n°5 de Zélium - octobre-novembre 2015).

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