Plus c'est gros, moins ça passe

On a tous dans nos cercles une personne grosse à qui on a glissé un petit conseil « pour son bien ». Cette copine que l’on a dissuadée de commander un dessert au restaurant ou ce pote célibataire depuis trop longtemps à qui on a offert un abonnement à la gym. L’intention était louable. Pas la pleine d’en « faire un plat ». Bienvenu.e dans l'enfer de la grossophobie.

Cumulées sur la durée ces micro-agressions forment un tout indivisible et (enfin) entré dans le dictionnaire Robert en 2019 : la grossophobie.


Pourquoi la grossophobie est-elle une discrimination systémique ?

Je me propose de vous inviter quelques heures dans la vie d’une personne grosse.

Commencer sa journée avec le regard réprobateur et/ou compatissant des commerçants lorsque vous achetez à manger. Degré de tolérance ajustable à la supposée valeur calorique de vos aliments car oui, le monde entier s’improvise nutritionniste quand vous êtes gros.se.

Je vous invite à venir trouver soutien et réconfort dans ce repas de famille où quelqu’un tousse bruyamment parce que vous vous resservez. D’affronter un énième laïus entre le fromage et le dessert (surtout pas les deux). De subir la gêne des collègues alors que vous arrivez en plein milieu d’une discussion régime – bodysummer- lutte contre l’obésité (pas forcément dans cet ordre). Mais ça c’est quand vous avez la chance d’avoir un travail (ce qui est statistiquement moins le cas des personnes grosses).

Je vous propose de prendre le métro après une grosse journée (oups mauvais jeu de mots) alourdie (rhoo) par la charge mentale que génère cette agressivité constante et, envisager le strapontin sous le regard médusé des usagers, qui ne cacheront même pas leur soulagement de vous voir renoncer à l’humiliation de trop.

Pourquoi pas non plus revivre la même chose chez votre médecin qui vous explique plein de bienveillance que tous vos maux viennent de votre poids, même lorsqu’il s’agit d’une carie ou d’une maladie héréditaire également contractée par les personnes minces de votre famille.

Mieux - moment de tendresse particulier pour les femmes - subir une leçon de morale de votre gynécologue alors que vous avez les pieds à l’étrier et un speculum au plus profond de votre intimité.

Je vous laisse imaginer cette sensation désagréable que vous avez eu à la lecture de ces lignes s’incruster dans votre cerveau tous les jours , votre vie durant. Voilà un fardeau bien plus lourd que votre poids sur la balance : j’ai bien nommé la discrimination systémique.

 

Nos corps ne sont pas des épouvantails

Le 6 mai 2020 alors que la France dénombrait 25 809 morts du Covid, la majorité des grands médias du pays relayaient le résultat d’une étude qui chiffrait à 2,5 kilos la prise de poids des français pendant le confinement[1]. Tout me choque à ce moment-là : autant le choix de faire de cette nouvelle une priorité malgré la gravité de la période, que le traitement de l’info.

 

La montée des discours grossophobes pendant le 1er confinement en France La montée des discours grossophobes pendant le 1er confinement en France

L’alerte était lancée. On pouvait voir des photos de balance s’afficher en une un peu partout. Et beaucoup de titres raccourci. En effet, si l’on prenait la peine de lire le sondage évoqué, 2,5 kilos c’était la moyenne du poids pris par les personnes qui avaient positivement répondu à la question « Avez-vous pris du poids pendant le confinement ? » . Soit seulement 57% des sondés. Dont 67% qui ont pris moins de deux kilos. Il ne s’agissait donc pas de la conclusion de l’étude mais de la moyenne d’un échantillonnage biaisé.

Par ailleurs, le poids d’équilibre peut varier entre 2 et 6 kilos sur l’année sans qu’il y ait lieu d’intervenir dans le comportement alimentaire[2]. Donc autant dire qu’alerter l’opinion public pour 2,5 kilos c’est vraiment faire tourner l’industrie de la peur à plein régime.

 

D’où vient cet engouement pour la balance ?

C’est la grossophobie au sens étymologique. La peur de grossir est déployée dans de nombreux esprits déjà apeurés par le contexte sanitaire.

Comme ce n’est pas suffisant pour les personnes grosses de s’entendre dire toute la journée qu’elles sont plus sujettes au Covid , on se propose de conditionner l’opinion à faire de l’objectif de ne surtout pas leur ressembler une priorité absolue au même niveau que la lutte contre l’épidémie. Je précise, à toutes fins utiles, qu’au moment de la publication de cette étude, aucun vaccin n’a encore vu le jour.

On est surtout pressé de brandir l’éventail du poids puisque ce dernier génère du clic. Et surtout de la consommation. A vos CB les amis , c’est le moment de soutenir l’économie ! Chaque seconde, la France enregistre 114 euros de vente de produits minceur, soit un chiffre d’affaires de plus de 3,5 milliards par an. Et ces chiffres ne concernent que l’alimentation[3]. C’est sans compter tous les produits dérivés tels que les programme de yoga/fitness/coaching minceur, les gaines, les collants de sudation, les livres et les supports numériques en tout genre. Le business de la minceur est juteux et surtout particulièrement bien protégé dans les débats portant sur la « lutte contre l’obésité ».

 

L'injonction à la minceur est omniprésente dans l'espace public L'injonction à la minceur est omniprésente dans l'espace public

« Bah ces personnes n’ont qu’à maigrir »

Voici le moment d’énoncer une vérité qui fâche : tout le monde ne peut pas maigrir.

Notre corps est une formidable machine programmée pour se défendre contre toute tentative de l’affamer. Il est conçu pour s’autoréguler et n’a aucun moyen de faire la différence entre un régime minceur et la guerre 14-18. Si vous mangez en deçà de vos besoins, vous rêverez de nourriture jusqu’à céder. Vous priver c’est créer l’obsession. C’est littéralement votre corps qui se défend et c’est une bataille que vous n’avez aucune chance de gagner (sans entamer votre santé physique et/ou mentale). A force d’essayer de nombreuses personnes développent des troubles du comportement alimentaire. Officiellement 600 000 dans l’Hexagone[4] (officieusement, on peut multiplier ce chiffre étant donnée la défection dans la prise en charge de ces maladies).

Si vous êtes encore sceptique à ce stade de lecture, permettez-moi de vous partager une autre info glaçante : les troubles du comportement alimentaires sont la 2e cause de mortalité chez les 15-24 ans[5]. J’ai une pensée émue pour toutes les personnes, notamment très jeunes, qui ont passé leur confinement entre le décompte des morts du Covid et celui des calories.

Horreur, anxiété, détresse.

 

Les discours grossophobes tuent.

Faire systématiquement la promotion de la perte de poids participe à une violence systémique (oui oui je sors l’artillerie). Le poids repose sur des facteurs physiologiques, environnementaux, héréditaires, hormonaux, psychologiques qu’il est irresponsable de simplifier à l’extrême. Pour toutes ces raisons, je vous propose de mettre un terme au mythe du « manque de volonté ». Il n’y a pas plus volontaire qu’une personne grosse. Elle a souvent (beaucoup trop) essayé de maigrir.

Les régimes ne sont pas la solution à la lutte contre l’obésité. Ils sont même une partie non négligeable du problème. Non seulement parce qu’ils ne fonctionnent pas (95% des personnes reprennent tout le poids perdu voire plus dans les 5 ans qui suivent[6]) mais surtout parce qu’ils empirent la situation. Combien d’enfants ou d’adolescentes qui ont entamé un régime pour perdre 4 kilos se réveillent vingt ans , trente kilos et une dépression plus tard ?

STOP. 

Accuser les personnes d’être responsables de leurs maladies c’est du victim-blaming (culpabilisation de la victime). C’est le même procédé que lorsque l’on pointe du doigt les tenues vestimentaires des victimes d’agression sexuelles (qui au passage constituent une part non négligeable des patientes suivies pour troubles du comportement alimentaire).

Non seulement on participe aux conditions du mal-être ambiant – comment apaiser son comportement alimentaire dans un tel contexte ? – mais en plus , on permet au vrai coupable de prospérer bien à l’abri : l’industrie de la minceur.

Et si, plutôt que d’imposer à ces corps d’entrer dans un moule sociétal, nous entamions une prise de conscience de la violence que nous projetons sur eux ?

Nos jugements ne sont pas sans conséquence. Nombre de personnes grosses n’osent pas sortir de chez elles. Une partie va jusqu’à renoncer de se soigner tellement la grossophobie médicale peut être traumatisante.

 

13 millions de personnes concernées[7] et régulièrement discriminées dans notre pays c’est bien un sujet politique, pas diététique.

Est-ce que vous vous verriez dire à une personne noire de se blanchir la peau plutôt que de lutter contre le racisme ?

Si vous vous inquiétez de la santé de vos proches gros, une première étape pourrait être d’éviter les conseils non sollicités, les infantilisations et les remontrances. Les personnes grosses ne découvrent pas qu’elles sont grosses. Elles se réveillent tous les matins dans leurs corps, prêtes à affronter le monde tel que je vous l’ai décrit plus haut.

Ce serait bien agréable pour elles de vous avoir à leur côté.

 

Zina Mebkhout

Sources

[1] Étude menée par l'Ifop pour le site Darwin Nutrition, qui se consacre à l'alimentation saine.

[2] Osez Manger, JP Zermati, éditions Odile Jacob, 2019.

[3] Ces données proviennent du compteur de consommations de produits minceur en France de planetoscope.com

[4] Ministère des solidarités et de la Santé, INSTRUCTION N° DGOS/R4/2020/148 du 03 septembre 2020 relative à l’organisation de la prise en charge des troubles du comportement alimentaire

[5] Enjeu majeur de santé publique, les Troubles du Comportement Alimentaire (TCA) constituent l’une des premières causes de mortalité prématurée chez les 15-24 ans pouvant générer une surmortalité de 2 à 12 fois plus importante qu’en population générale. Source ARS.

[6] https://www.psychologies.com/Nutrition/Maigrir-sans-regime/Articles-et-dossiers/Pourquoi-les-regimes-nous-font-grossir

[7] Enquête Obépi 2018 (surpoids et l'obésité chez l'adulte) de l'Institut National de la santé et de la recherche médicale, en collaboration avec la SOFRES et l'institut Roche pour l'obésité.

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