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Billet de blog 21 mai 2015

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La résistance antibactérienne, crise reflet de notre société

Tout organisme vivant évolue et s’adapte. En utilisant des médicaments (substances actives) de façon chronique, massive et parfois irréfléchie, nous induisons une pression de sélection qui permet l’émergence de souches résistantes.

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Tout organisme vivant évolue et s’adapte. En utilisant des médicaments (substances actives) de façon chronique, massive et parfois irréfléchie, nous induisons une pression de sélection qui permet l’émergence de souches résistantes.

Les bactéries apprennent à résister aux antibiotiques et ce n’est pas une nouveauté. Déjà, Alexander Fleming, en découvrant la fameuse Pénicilline en 1928, mettait  en garde contre le risque de résistance, comme le révèle le discours qu’il prononça en recevant le prix Nobel :

« Il n’est pas difficile de rendre les microbes résistants à la pénicilline en laboratoire, il suffit de les exposer à des concentrations trop faibles pour les tuer… Voilà le danger : un homme ignorant peut facilement sous-doser ses prises, et, en exposant les microbes à des quantités non-létales pour eux, rendre ces derniers plus résistants. »

A peine un siècle après ce discours précurseur, le monde est malade de toutes les résistances acquises par les bactéries, les rendant pour certaines résistantes à toutes les classes d’antibiotiques connues à ce jour. Selon l’Agence européenne du médicament, 25 000 personnes meurent chaque année en Europe d’infections dues à ces bactéries multi-résistantes. Mais le plus alarmant est que la société tend à ignorer ou à sous-estimer le danger. Dans le dernier rapport de l’OMS, on constate que moins du quart des pays ayant répondu à l’enquête (34 sur 133) ont des plans nationaux complets. Pourtant notre société d’aujourd’hui, mobile, saine, développée est totalement liée voire dépendante de l’efficacité de nos médicaments et de nos systèmes de soin. L’espérance de vie a augmenté de près de 30 ans durant le dernier siècle, en grande partie grâce à nos capacités de lutte contre les infections. Perdre ce combat, c’est signer un retour en arrière de plusieurs décennies. C’est devoir revenir à un monde cloisonné et fermé où la moindre infection constitue un risque mortel.

Le confort antibiotique semblait être un acquis impérissable, nous devons pourtant faire face à une réalité toute autre. Et cette sombre réalité est la conséquence directe du mode de vie actuelle, des effets d'une société capitaliste et globalisée. La solution ne peut se limiter uniquement à un effort  au niveau de la recherche scientifique, mais doit passer par une refonte de notre manière de vivre.

  • Régime alimentaire

L’émergence récente d’une classe moyenne dans les BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud) tend à favoriser les régimes carnés à travers le monde, mimant le régime occidental. Cette augmentation de consommation de viandes et de poissons s’accompagne tout logiquement d’une intensification des élevages. Les animaux, comme tout être vivant, sont sujets à des maladies qu’il est nécessaire de prévenir ou de traiter. Dès lors qu’un animal est sujet à une infection bactérienne, il doit recevoir un antibiotique pour être traité au plus vite, car seuls des bêtes saines peuvent fournir des denrées alimentaires sans risques pour la santé du consommateur. Ainsi plus de 70% des antibiotiques produits dans le monde le sont pour le monde animal.

 En France, l’administration d’antibiotiques s'effectue sous contrôle vétérinaire et sur prescription, mais dans la pratique, il existe toujours  une utilisation importante d’antibiotiques sur des animaux non malades.

En effet, la plupart des animaux de production sont élevés en groupe. Pour cette raison, la médecine vétérinaire en élevage est une médecine de population et non d’individus. Quand une maladie apparaît ou qu'il y a du moins un fort risque qu'elle se déclare, tous les animaux ne sont pas touchés en même temps. Mais compte tenu de leurs proximités, le risque de contagion est grand. Le vétérinaire peut être amené à traiter l’ensemble du groupe sans attendre que tous les animaux manifestent des symptômes, en administrant ainsi des antibiotiques à l’élevage entier.

Une utilisation que l'on peut qualifier de normale mais à laquelle vient s'ajouter une déviance qui pousse à sous-doser volontairement les antibiotiques ce qui leur donne des propriétés de facteurs de croissances.

Suite à la mise en évidence de l’existence du transfert horizontal de gènes, c’est-à-dire, l’acquisition de résistances via passage de plasmides (brin d’ADN circulaire) entre bactéries appartenant à des familles différentes et de risques pour la santé humaine liés à l'augmentation des souches résistantes dans les élevages intensifs, la règlementation a évolué et interdit désormais totalement ces pratiques en Europe et aux USA, mais pas en Australie, en Chine, en Russie, au Brésil etc.

Le régime carné tendant à se généraliser partout dans le monde, il provoque mécaniquement une surconsommation d’antibiotiques. La conséquence est l’accélération de l’émergence des souches résistantes et multi-résistantes. Pour cette raison, diminuer le volume de viandes consommées devrait être une politique prioritaire. Mais elle se heurte à différents lobbys au sein des pays développés et à une incompréhension des pays qui viennent à peine d’avoir les moyens de pouvoir manger de la viande régulièrement.

  • Traitement des eaux usées

L’accès à l’eau potable est une problématique importante en elle-même qui va en s’amplifiant de concert avec l’augmentation de l’urbanisation et de la pollution. Pour être rendue potable, l’eau passe généralement par des stations d’épuration où elle subit de nombreux traitements dont certains sont à base de bactéries. Des études récentes ont montré que ces stations agissaient comme des incubateurs (des bouillons de culture) propices à l’apparition de résistances. En effet la concentration importante d’antibiotiques (les organismes humains et animaux n’utilisant qu’une faible fraction des doses ingérées) et la présence de nombreuses espèces de bactéries favorisent les mutations et la sélection de souches résistances. Mais aussi les  échanges d’informations génétiques (inter-espèces et entre espèces différentes) contribuant à l’émergence de nouvelles souches résistantes et multi-résistantes qui s'accélère en présence de métaux lourds (cuivre, zinc) provenant des eaux usées industrielles. Pour réduire ce risque,  il faudrait éviter de mélanger les différentes sources d'eaux usées : industrielles,  de ménage et agricoles. Mais pour cela, il faut repenser les réseaux de canalisation aboutissant aux unités de traitement.

Le monde dans son ensemble a conscience des problèmes liés à l’eau et à la pollution, dans leur agriculture et la transmission de maladies par exemple, multipliant les usines de traitement. Malheureusement ces usines amènent également leurs lots de danger pour la santé publique.

  • Accès aux médicaments

Subir des opérations chirurgicales avec peu de risques d’infections, limiter les risques de décès quand cela arrive, se faire percer et tatouer, ne plus avoir à construire systématiquement des zones de quarantaines dans nos centres de soins, tout ceci a été permis grâce à l’arrivée des antibiotiques. Et pourtant, ce qui appartient désormais à notre quotidien est relativement récent (moins d'un siècle) et le risque de tout perdre n'est jamais loin. Mais n’oublions pas que ce « confort antibiotique » n’existait que pour les pays développés. Aujourd’hui, et heureusement, de nombreuses régions du monde, parmi les plus peuplées, se sont développées et ont accès aux médicaments. Mais cet accès aux soins pour tous augmente implacablement les contacts bactéries/antibiotiques et donc les mutations et l’émergence de nouvelles résistances.

En France et dans la plupart des pays développés, il y a eu une prise de conscience et la mise en place de campagnes de communication comme le fameux : ‘Les antibiotiques, c’est pas automatique.’ Ce slogan a permis de rappeler que les antibiotiques ne sont efficaces et utiles que pour lutter contre les infections bactériennes.  En outre, l’achat d’antibiotiques ne peut se faire que par ordonnance avec des contrôles de plus en plus drastiques pour limiter les mauvaises prescriptions (tant chez l’homme que chez les animaux). Il existe également des antibiotiques dits « de réserve » qui ne peuvent être prescrits que pour l’homme et uniquement si un premier traitement s’est avéré inefficace. Malheureusement les pays n’utilisent pas tous les mêmes antibiotiques de « réserve », certains n’en ont même pas du tout.

Plus encore, dans de nombreux pays il n’y a pas besoin de prescriptions pour avoir accès aux antibiotiques. En Inde par exemple, premier pays producteur de médicaments génériques, ils sont très faciles d’accès et nous parlons là d’une population de plus d’1 milliards d’individus.  En Afrique, l’accès aux soins est plus difficile et le danger vient alors de la présence massive de médicaments contrefaits. En plus d’être de piètres qualités, ils ne contiennent souvent pas la quantité suffisante d’ingrédients actifs, ce qui est un facteur aggravant dans l’apparition de souches résistantes.

Avec près de 6 milliards d’individus ayant désormais accès aux soins, l’apparition des résistances est extrêmement rapide. Il faut donc limiter d’urgence l’utilisation massive et souvent inappropriée des antibiotiques. Ce message passe naturellement plus difficilement dans les régions où l'accès aux soins est très récent. Déjà en Europe, malgré de nombreuses campagnes de communication, près d’un européen sur deux pensent encore que les antibiotiques sont nécessaires pour lutter contre une infection virale. 

  • Recherche médicale

L’âge d’or de la découverte des antibiotiques est derrière nous. La recherche sur la thématique est en perte de vitesse et les mises sur le marché se sont faites de plus en plus rares, et ce pour plusieurs raisons. L’une est scientifique : le plus facile a été fait, mais il ne faut pas penser que toutes les solutions sont épuisées. D'autres pistes existent comme l’arrivée de nouvelles classes d’antibiotiques, ou les antitoxines dont l'action n'est plus de tuer les bactéries mais de bloquer les processus qui les rendent pathogènes, ou encore la phagothérapie qui consiste à utiliser des virus bactériens (les phages) pour attaquer les bactéries. Une seconde raison est d’ordre commercial. Les antibiotiques rapportent peu  car d'une part ils sont efficaces, d'autre part ils sont consommés pendant une courte période. Ils guérissent les maladies qu’ils ciblent. Au contraire des médicaments ciblant des maladies chroniques (hypertension, maladies cardio-vasculaires etc.) bien plus rentables car absorbés quotidiennement  sur des périodes longues.

Les gouvernements mettent en place des mesures d'incitation pour amplifier l’effort de recherches sur la thématique des antibiotiques. Certains arriveront sur le marché dans les prochaines années nous offrant un nouveau répit. Mais ce répit ne sera que de courte durée si l’usage de ces nouveaux produits n’est pas mieux contrôlé. Nous touchons là à une limitation de la société consumériste et capitaliste : la recherche se finance de plus en plus via des fonds et des entreprises privés qui cherchent à bénéficier d’un retour sur investissement. Le développement d’une nouvelle molécule coûte extrêmement cher (à produire et à tester en vue d’obtenir l’autorisation de mise sur le marché) et doit donc se vendre en grande quantité pour que l’entreprise rentre dans ses frais. Malheureusement, vendre un antibiotique en grande quantité ne va faire que favoriser l’apparition de résistances, et le rendre potentiellement inutile, ce qui risque également d’être déficitaire pour la compagnie.

  • Monde globalisé

La société est aujourd’hui mondialisée,  avec un flux constant des gens et des marchandises et donc des microbes. Une souche résistante qui apparait en Chine par exemple se répandra dans le monde entier en quelques semaines. Nous consommons des produits qui viennent de toute la planète, cultivés et élaborés dans des pays aux législations diverses. Alors même si certains états (surtout occidentaux) font des efforts pour réduire la consommation d’antibiotiques dans les élevages, argument marketing pour certaines marques, la solution ne peut venir que d’un effort harmonisé et globalisé. Mais quand on constate que cette harmonie n'existe pas au sein même de l'Union Européenne, il semble utopiste d’espérer une réponse mondiale.

L’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) a beau s’alarmer fréquemment, il y a toujours une autre information qui prend les devants de la scène : Ebola, grippe, SRAS, terrorisme etc. Difficile de donner la priorité à l’antibiorésistance et de mettre en place les efforts nécessaires dans ce monde qui souffre encore des séquelles de la crise de 2007. Et surtout, on entend parler de la résistance aux antibiotiques depuis tellement longtemps que l’on a tendance à ne plus croire ces gens qui crient au loup ! C’est seulement le jour où le dernier antibiotique ne sera plus efficace que l’on prendra pleinement conscience du réel danger et on assistera à des phénomènes que l'on croyait révolus : crainte des infections, risques élevés de mortalité lors d’interventions chirurgicales devenues pourtant banales, coûts importants pour la société au vue de la refonte de nos centres de soins pour mise en place de zones de quarantaines.

Aujourd’hui déjà, il arrive que des médecins se retrouvent, dans une impasse thérapeutique car ils ne disposent plus d’aucune solution pour lutter contre certaines infections totorésistantes - c’est-à-dire résistantes à tous les antibiotiques disponibles. Le  développement humain de ce dernier siècle n’a pu se faire que grâce à l’accès aux soins. Cette globalisation même en découle, et nous risquons de tout perdre si l’on continue sur cette voie d’une mondialisation sans gouvernance harmonieuse.

Solutions

Si une bactérie est capable d’acquérir une résistance, elle peut aussi la perdre. Exprimer une résistance peut rendre le microbe moins efficace pour se multiplier. En l’absence de l’antibiotique induisant la pression de sélection, on parvient à privilégier les souches non résistantes. Des essais ont déjà été mis en place au Danemark et en France par exemple où l’on constate la diminution de certaines souches résistantes en limitant l’emploi spécifique de certains antibiotiques.

Afin qu'un tel programme fonctionne globalement, il faut prendre le problème de manière régionale et non plus pays par pays. Il faut harmoniser l’utilisation des antibiotiques en fonction des souches résistantes présentes. Il faut coordonner les antibiotiques de réserve. Il faut pousser à la remontée d’informations pour bien connaître les résistances en présence.  Il faut encourager la recherche en particulier celle concernant les outils diagnostiques : connaître rapidement et au plus près du patient la souche infectieuse et ses résistances permettraient de mieux cibler la thérapie et d’éviter ainsi des antibiothérapies inefficaces.

Ainsi nous avons toutes les armes en main pour lutter efficacement contre ce fléau, sans attendre un Deus ex machina. La prise de conscience et l’effort doivent être collectifs. Nous devons être harmonieux ensemble et avec le monde qui nous entoure et ne jamais oublier que chacun de nous portent en lui plus de bactéries que de cellules en propre.

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