Grand débat : les horreurs de la plateforme du Gouvernement

Je suis absolument effaré par la plateforme du grand débat. Tout y est trompeur, tout y est orienté, tout y est contestable. En arrivant sur la plateforme, nous sommes accueillis par une photo de Macron et par sa lettre. Au lieu de s’effacer pour laisser la parole au peuple, il faut toujours que sa communication personnelle la ramène. Jusqu’à l’overdose. Viennent ensuite quatre thèmes de discussion (écologie, économie, démocratie, services publics), et c’est là que les choses prennent une tournure vraiment honteuse.

Tout d’abord, le citoyen est accueilli par des « fiches techniques » visant à lui rappeler la doxa, au cas où son esprit aurait déjà été perverti par de dangereux populistes. En matière économique par exemple, la fiche rappelle : « Or le déficit public peut être réduit de deux manières : soit en augmentant les impôts, soit en diminuant les dépenses ». Investir davantage pour stimuler la croissance et les recettes fiscales ne fait pas partie des options possibles. Recourir à la création monétaire non plus. Suivent les rengaines habituelles sur le coût du travail et la compétitivité, sans aucun élément contradictoire. Une fois conditionné par la photo, la lettre de Macron et la fiche technique de propagande, le citoyen peut enfin penser qu’il va pouvoir s’exprimer sur chacun des quatre sujets.

Las, le citoyen n’a que deux choix : soit répondre aux questions d’un questionnaire à choix multiples, soit opter pour une contribution qui repose aussi sur des questions mais dont les réponses sont librement formulées. Les deux sont abjects, pour des raisons différentes.

Le QCM est rempli de questions orientées dont je passe le détail…Un exemple à la volée, une question est « Selon vous, la transition écologique doit être avant tout financée : Par le budget général de l’État, Par la fiscalité écologique, Les deux, Je ne sais pas ». L’investissement privé, le rôle des banques publiques d’investissement ou de la BCE, tout cela n’existe pas… Il n y a même pas de case « autre » permettant d’ajouter une idée. De toute façon, on s’en fout parce que non seulement ça ne changera rien à la politique menée mais parce qu’en plus le seul intérêt de ces questions, c’est soit de faire passer des idées tout à fait contestables du genre « pour réduire le déficit public on a le choix entre augmenter les impôts ou baisser la dépense », soit de faire du chiffre pour dire qu’on a écouté le peuple. 

Reste alors la contribution « libre », qui, en fait, ne l’est pas du tout. Le choix de la méthode est très intéressant. Dans la plateforme du « vrai débat » https://le-vrai-debat.fr/, créée par les concepteurs même de la plateforme du grand débat national pour marquer leur désapprobation de ce que le Gouvernement a fait de leur plateforme, chaque citoyen est libre de proposer quelque chose sous forme d’une phrase-idée et les autres citoyens peuvent voter pour ou contre cette idée. La proposition « renationaliser les autoroutes » arrive ainsi en tête des propositions avec près de 4000 voix pour. A noter que sur la mission d’évaluation et de contrôle sur le financement de la recherche organisée par l’Assemblée et qui avait donné lieu à une consultation citoyenne qui avait recueilli les avis de près de 2000 chercheurs, nous avions aussi procédé comme cela car cela permet de prendre « le pouls » de l’opinion. Sur la plateforme du grand débat, ce n’est pas possible. Personne ne peut voter sur les propositions des autres. On comprend immédiatement pourquoi le Gouvernement n’a pas fait ce choix d’avoir des contributions libres sur lesquelles chacun peut voter : il n’aurait pas pu en maîtriser les effets dans sa communication si, comme j’en mettrai ma main à couper, une proposition du type « rétablir l’ISF » avait recueilli un million ou plus de votes en faveur.

Malin, le Gouvernement a donc décidé que les contributions libres devrait répondre à des questions prédéterminées (donc pas de choix dans l’intitulé et pas de mise en avant d’une phrase-idée) et que personne ne pourrait voter sur les propositions des autres. Dans la rubrique écologie, on se retrouve donc avec près de 107 000 « contributions » éparpillées, que personne ne relira jamais et qui se perdront dans les oubliettes, quand la séance de thérapie de groupe sera terminée. Franchement, et je pèse mes mots, le régime stalinien n’aurait rien à enlever à ce type d’outil : un vernis de démocratie populaire sous une présentation complètement biaisée.

Je me sens quand même navré pour les près de 250 000 personnes qui ont répondu aux différents QCM. Beaucoup d’entre eux devaient être de bonne foi, pensant qu’ils allaient être écoutés et pas manipulés de la sorte. Espérons au moins que ça aura servi à repolitiser un certain nombre de gens, mais cela n’est pas digne d’une grande démocratie.

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