M. Macron et la pensée économique (préface du livre de MM. Kramarz et Tibi)

Il y’a quelques mois, Emmanuel Macron préfaçait le livre de deux économistes, Francis Kramarz et Philippe Tibi, faussement intitulé « Plus de marché pour plus d’Etat » (en réalité, beaucoup plus de marché et beaucoup moins d’Etat). Passons sur la novlangue employée qui consiste toujours à faire penser que moins veut dire plus, que privatiser des entreprises publiques c’est renforcer la puissance de l’Etat et qu’abolir des aides au logement ou à l’innovation conduit à accroître le rôle de la puissance publique dans la société. Ou pour le dire autrement, que les veaux sont des cochons, que les cochons sont des oies et que les oies sont des vaches.

Dans sa préface, M. Macron écrit ceci « Francis Kramarz et Philippe Tibi dessinent dans cet ouvrage les lignes de crête de cette nouvelle gouvernance », c’est-à-dire du nouveau mode d’intervention de l’Etat dans l’économie. Que nous disent donc ces deux auteurs loués par M. Macron ?

Ils nous indiquent en premier lieu que, si les prix ont été libérés en 1987, l’intervention de l’Etat conduit à fausser ceux-ci et que, par conséquent, les « faux prix » abondent. Et de donner des exemples : le salaire minimum, l’immobilier dopé par les allocations logement, les prix de l’énergie ou encore les taux garantis à l’épargne, qui « entretiennent l’illusion du rendement sans risque ». Il est vrai que l’épargne réglementée offre des taux tellement élevés pour des montants moyens tellement importants que le risque financier vient évidemment de ce secteur là et non pas de la spéculation sur les marchés financiers où banques et sociétés de gestion de portefeuilles promettent des rendements de 10 à 15%, malgré des taux d’intérêt très faibles, en jouant sur les prix d’actifs qu’ils ne possèdent parfois même pas.

Ils nous expliquent encore que l’interventionnisme de l’État a des conséquences très négatives et qu’il est responsable du chômage massif des personnes non qualifiées, de la crise du logement dans les métropoles et de l’assèchement des circuits de financement de l’innovation. Il faudrait donc baisser encore le coût du travail sur les bas salaires : évidemment, puisque cela fait 20 ans qu’on le fait et que cela marche si bien au niveau de l’emploi et du chômage, pourquoi ne pas continuer ? Le risque du phénomène de « trappe à bas salaires », que connaissent pourtant bien les économistes, n’est même pas pris en compte sérieusement.

Mais la smicardisation généralisée de la société n’effraie pas nos deux économistes : elle est la condition pour retrouver des « prix libres ». Sur le prix des logements, vous avez là encore compris la logique : la hausse des prix du logement ne doit rien ni à l’accroissement des inégalités qui permet à certains privilégiés de multiplier des acquisitions de logement dont ils ne savent que faire à part les louer pour gagner encore plus, ni au fait que toutes les classes très aisées du monde entier viennent acheter des appartements parisiens qu’ils laissent vides les trois-quarts de l’année, ni même du fait que l’on ne construit plus assez de logements et notamment de logements sociaux (dont beaucoup sur Paris sont occupés par les amis de M. Macron, du PS aux Républicains). Non : la crise des prix du logement, vous l’avez compris, vient des aides pour le logement, les fameuses APL, qui faussent tout ! Vous, les étudiants, les smicards, les familles nombreuses, vous êtes responsables de la crise des prix du logement avec la complicité odieuse de l’Etat (qui cette fois cherchait pourtant à vous aider un peu). Quant aux aides à l’innovation, peut-être que nos amis économistes ont oublié de demander à M. Macron pourquoi le budget des aides à l’innovation accordées par la banque publique d’investissement a diminué de plus de 20% quand il était ministre ?

Enfin, ces « économistes » décidément fort lucides et prisés par le monde « orthodoxe » de la recherche en économie, viennent nous expliquer que l’Etat est confronté à une impasse stratégique car il n’est plus maître du destin des champions nationaux. Franchement, là c’est fort comme analyse : après avoir recommandé de privatiser toutes les entreprises publiques stratégiques, après avoir laissé des champions comme Alsthom se faire racheter et dépecer alors que l’Etat disposait des moyens juridiques pour s’opposer à cette vente (M. Macron une nouvelle fois), après avoir réduit le portefeuille de l’Agence des participations de l’Etat (en volume, non en valeur) et après avoir encensé une Union européenne qui n’admet aucune subvention ni aucune entorse à la concurrence, il faudrait que l’on s’étonne que l’Etat n’a plus la maîtrise du destin des champions nationaux comme il n’a plus la maîtrise de sa monnaie, de son budget et de sa dette ? On croit rêver…

Mais non on ne rêve pas : le programme de M. Macron correspond parfaitement à cette vision du monde : détruire systématiquement toute capacité d’intervention, de financement autonome et de maîtrise de la puissance publique sur le destin économique de la Nation puis venir expliquer que l’Etat n’est plus ni efficace ni légitime dans la gestion de l’économie. Autrement dit, cela revient à reprocher à l’homme à qui on vient de couper les jambes de ne plus pouvoir courir.

 

Et de conclure en expliquant qu’il faut davantage de marché partout et que si tout ne fonctionne pas bien encore, c’est parce que tout pouvoir de nuisance (c’est-à-dire d’intervention, qu’elle que soit sa nature) de l’Etat n’a pas encore disparu. Bizarrement, une question me vient à l’esprit : pourquoi ces grands sages n’ont-ils pas recommandé à l’Etat de se tenir en dehors du sauvetage des banques lors de la crise financière ? N’y a-t-il pas eu là une forme de « manipulation » des prix ? En réalité, non, je me trompe : sans refinancement public du secteur bancaire et sans intervention de l’Etat, la question du prix ne se posait même plus car nous serions retournés à l’âge de pierre dans un système dans lequel la monnaie, ce bien public global, aurait disparu. Mais sur la régulation financière, sur les prix complètement faussés des actifs financiers, sur le privilège accordé aux banques de créer la monnaie et d’en tirer un bénéfice, y compris sur le dos de l’Etat, nos deux savants, comme le candidat Macron qui les encense, n’ont ni proposition ni analyse. Le véritable problème des prix est pourtant là, non dans les subsides versés à un pauvre étudiant pour qu’il puisse se loger. 

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