Hommage aux lettres persanes

Les Français, mon cher ami, ont une étrange lubie. Comme tu le sais, voilà quelques temps que mes pas m’ont guidé à Paris, leur capitale. Aujourd’hui je veux t’entretenir de leur rapport au pouvoir. Il n’existe que peu de Français qui acceptent le système politique de leur pays sans le critiquer et sans en appeler à des réformes profondes. A la différence de notre terre de Perse éternelle et si bien gérée, où l’on n’embarrasse pas le peuple de questions sérieuses qui ne feraient que l’inquiéter inutilement, les Français peuvent dire à voix haute ce qu’ils pensent et critiquer ouvertement le pouvoir. Il est vrai que tout ne marche pas bien ici : beaucoup de gens sont sans travail, tout le monde est endetté et l’Etat plus que les autres. Il faut encore que je te dise que les Français ont eu une diplomatie malheureuse et que les gardes ont fort à faire pour défendre le pays. Dans une situation similaire, notre Chah aurait depuis longtemps destitué les vizirs responsables de cette situation délicate et peut-être coupé quelques centimètres de leur verticalité afin d’apaiser les rapports sociaux.

Mais, tu le sais, le système français est différent : c’est au peuple qu’il revient de destituer ceux des gouvernants qui ont échoué, en se fondant sur sa seule raison et sur son seul sentiment, au moment des élections. Car les chefs sont ici élus par le peuple. Il peut ainsi écarter ceux qui l’ont trompé, qui ont mal agi ou qui se sont montrés inefficaces. Mais je t’assure d’une vérité, car je sais que tu ne me croiras peut-être pas, le peuple ne renvoie pas toujours les chefs incompétents. Au contraire, ils reviennent souvent et demandent généralement une promotion, qu’il n’est pas rare que le peuple leur accorde. Et pourtant les Français ne sont pas dénués de raison, bien que leur esprit ne soit pas éclairé par les lueurs de la vraie foi telle que nous la connaissons en Perse.

Mais comme je connais ton esprit incrédule et riant, attends un peu avant de jeter ma lettre qui n’est pas la mauvaise plaisanterie que tu dois penser. Dans l’élection à venir, trois des candidats au poste de chef suprême, celui de Président de la France, l’équivalent de notre Chah, que Dieu bénisse son royaume, ont été vizirs et ont échoué.

Le premier a été vizir il y’a quelques années en déclarant que la France était un pays en faillite : il a renvoyé des serviteurs de l’Etat, coupé dans les aides sociales accordées au peuple, fait une guerre stupide dans un pays nommé Libye et, au bout de cinq ans de son règne, la France était plus endettée et les personnes sans emploi plus nombreuses que jamais. Mais, aujourd’hui, il vient d’être désigné par son parti, et par une part du peuple, comme le candidat officiel de son camp pour l’élection. Il est vrai qu’il peut dire, et il ne s’en prive d’ailleurs pas, qu’il n’était pas Chah mais seulement second : qu’importe, n’importe quel valet qui aurait aussi mal servi son maître ou qui n’aurait pas su le conseiller, ou encore qui n’aurait pas cherché une raison de se démettre si le premier ne l’écoutait pas, ne pourrait chez nous se défausser de la sorte de sa propre responsabilité. Ici cela semble possible tant l’histoire et la logique ne semblent pas importantes.

Mais il y’a mieux : dans l’autre camp, dont le Président actuel est issu, et qui bat tous les records d’impopularité pour son mauvais gouvernement, un vizir et un sous-vizir sont rentrés en compétition alors qu’ils ont participé de ce mauvais gouvernement pendant leur période de « responsabilité », comme on dit ici. Ils se sont avérés tout aussi inefficaces que celui qui les a précédés et rejettent eux aussi la faute sur le chah actuel. Avoir participé d’un mauvais gouvernement est ainsi un atout plus qu’une tare : comme ces officiers qui déclarent que la bataille a été perdue par la faute du Général quand celui-ci a été tué. L’ambition enterre la loyauté et l’honneur de la responsabilité. 

Il faut également te dire que tous veulent des réformes mais il en est ici comme partout ailleurs : celui qui se réclame de la réforme ne veut que prolonger l’ordre existant, comme celui qui se réclame de la jeunesse est souvent un conservateur. Le mot masque la chose. La vraie réforme n’a pas besoin d’être qualifiée : elle est et cela suffit, comme nous le prouve chaque jour le sage Gouvernement du Chah inspiré par la lueur divine et les traditions ancestrales de la Perse.

La lune descend, cher ami, et je vais ici te laisser. Bénie soit notre terre qui n’est ni hantée par le doute ni tentée par le diable. Je me pose cette question que je soumets à ta sagacité intellectuelle, que je sais grande : quelle est le sens d’une démocratie, ce système qui donne le pouvoir au peuple pour qu’il choisisse ceux qui le conduiront sur la voie du progrès et qu’il sanctionne ceux qui lui ont menti ou qui ont été incapables, si le peuple récompense les seconds et écarte les premiers ?

Nos traditions millénaristes nous évitent heureusement de nous poser ce type de question.

De Paris, le 15 de la lune de Saphar, 2016.

Petit hommage aux lettres persanes de Montesquieu

 

 

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